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L'éducation dès le berceau, chap. III, p

m LA PSYCHOLOGIE DE L'ENFANT

quatre ans, une sorte de surexcitation inexplicable d'imagination tactilo-musculaire : ils ont besoin de se serrer contre les objets, les animaux et les personnes. « Crispons-nous », disait un enfant de deux ans à une personne amie en l'étreignant fortement. Est-ce jeu, surabondance de vie, impulsions inconscientes et désordonnées de l'affectivité ?

L'influence du sentiment sur l'imagination et de l'ima^ gination sur le sentiment sont des faits si connus, et qui rapprochent si souvent l'adulte de l'enfant, qu'il n'est pas utile d'y insister à l'égard de ce dernier. Les affections* les sentiments, les passions, le désir, la crainte, l'aversion, le plaisir, l'amour, prennent pour lui à chaque instant un corps, s'incarnent dans les personnes et les animaux, s'individualisent dans les êtres inanimés, et se groupent devant ses yeux en images en relief, variées, capricieuses, quelquefois incohérentes, presque toujours fausses [et exagérées, souvent terribles ou ravissantes.

A l'âge d'un an, lorsque l'enfant n'est pas encore une intelligence parlante, et même lorsqu'il commence à le devenir, les choses se représentent à son esprit, plus que les signes, termes ou gestes qui les expriment. Tout se reproduit pour lui en tableaux détachés ; il pense en images,* il mesure la vérité des choses à la vivacité des impressions le plus souvent actuelles, et parfois des impressions remémorées. L'enfant qui déjà parle, et sans doute celui qui ne parle pas encore, grâce à son imagination scénique, qui lui remet sous les yeux les lambeaux saillants de la vie réelle et réveille dans son cœur les sentiments qui s'y rattachèrent, a de fréquents retours sur lui-même, qui influent plus ou moins sur son bonheur, sur sa santé morale et par suite sur sa santé physique. '

Une petite fille de deux ans et demi racontait avec un sérieux de grande personne, une tristesse persuasive et des larmes dans la voix, les actes de brutalité auxquels son père se livrait quelquefois envers sa mère, « Méchant papa, di-

sait-elle, très méchant! Il fait toujours comme çà à petite mère : il la bouscule, et je pleure. Il est très méchant, oui. »

Un enfant de trois ans et demi aperçoit des pins, en passant, dans un parc. <« Les jolis pins ! s'écrie-t-il ; il y en avait comme çà à Arcachon, sur le bord de la mer. Je suis allé l'année dernière à Arcachon, avec papa et maman. C'est un bien beau souvenir pour moi ! Je me suis bien amusé, et l'on ne m'a pas beaucoup grondé I »

Ce qui a frappé tous les observateurs du petit enfant, c'est, avec son aptitude à se rappeler avec émotion ce qu'il a vu, ce qu'il a entendu, son impuissance à localiser ses souvenirs dans l'espace et le temps. Ces formes kantiennes de l'entendement, sont des catégories bien incomplètes à cette époque d'analyse, d'abstraction et de comparaison rudimentaires. Un enfant de deux ans, qui passait presque tous les jours dans la même rue, pour se rendre au jardin des Tuileries, fut un jour mené par sa bonne au jardin du Luxembourg. A peine eut-il aperçu les grilles qu'il s'écria : « Châdin Tiri I » Quoique plus particulièrenient absorbé par la préoccupation du moment, il a bien une vague idée du passé récent en tant que passé; mais cette idée a besoin de s'actualiser pour l'intéresser. Il dira : «J'ai fait cela hier », pour un acte du matin. L'avenir, qui n'est pas très prochain, ou qui ne lui parait pas tel, grâce à la vivacité de ses désirs, n'a guère plus d'influence sur son imagination. Un enfant de deux ans dit à sa mère : « Puisque nous partons demain pour la mer de Royan, et pour aller voir grand'mère, pourquoi ne vas-tu pas t'hàbiller tout de suite? » Mais, à l'âge detrois ans, ce même enfant, qui se trouvait heureux dans sa résidence de passage, et qui savait qu'on devait la quitter dans huit jours, reculait idéalement le jour du départ, par une illusion de son imagination intéressée à le voir venir le plus tard possible. Il disait à sa tante : « Nous partons pour Bordeaux dans huit jours, pas

demain; non, mais dans bien longtemps ». Arrangeons-nous pour rendre doux et faciles les plaisirs de ce présent, qui est presque tout pour l'enfant ; assurons-lui cette félicité qui coûte si peu, et qui est, d'ailleurs, la condition première de ses progrès en moralité. Enfant heureux, enfant sage.

Rousseau a fait une bien belle page sur ce bonheur dû à l'enfant, qui n'en connaîtra peut-être pas d'autre.

Une des maladies les plus terribles de l'homme, c'est la folie. Or les faits observés nous autorisent à penser que l'enfant, même à l'âge le plus tendre, ne trouve pas plus grâce devant la folie que devant les autres maladies. Tout ce qu'on peut dire c'est qu'elle est relativement peu fréquente dans le premier âge. M. Compayré a relevé chez les auteurs aliénistes un certain nombre d'observations sur lesquelles nous appelons l'attention de nos lecteurs. Les convulsions peuvent jusqu'à un certain point être considérées comme le premier degré de la folie chez l'enfant, qu'elles aient une cause constitutionnelle ou accidentelle. Elles ont du moins tous les caractères extérieurs et souvent toutes les conséquences intellectuelles et morales d'une maladie mentale. « Trousseau cite un exemple curieux. Un médecin appelé auprès d'un petit enfant s'avise d'ôterle bonnet du malade : il aperçoit un brin de fil posé sur le crâne, et, cherchant à l'enlever, il attire à lui une longue aiguille profondément enfoncée dans le cerveau. L'aiguille une fois arrachée, les convulsions cessèrent immédiatement. Mais le plus souvent les convulsions relèvent de causes intimes, d'affections cérébrales transmises par l'hérédité. Elles se produisent chez des individus doués d'une susceptibilité nerveuse particulière, qui passe, avec la vie, des ascendants aux descendants, et qui se manifeste tantôt par un phénomène, tantôt par un autre, par un accès convulsif chez l'enfant, par l'épilepsie ou l'hystérie chez l'adulte. « Que Ton veuille bien y regarder avec soin, et l'on ne trouvera peut-être pas une

seule famille d'aliénés dans laquelle l'éclampsie n'ait joué un certain rôle. Même dans les familles simplement nerveuses, ne renfermant pas encore d'aliénés dans leur sein, l'apparition de l'éclampsie de l'enfance se manifestant successivement chez plusieurs enfants doit être considérée ' comme un symptôme de mauvais augure. * Elle est comme le premier signal de l'invasion possible delà folie dans une famille jusque là saine (1). »

L'hallucination, second degré de la folie, se manifeste rarement chez l'enfant par des caractères indéniables. Du moins si elle existe chez l'enfant de trois mois, ou de six mois, elle peut se confondre aisément pour l'observateur avec les désordres du sentiment surexcité. Cependant on petit citer des cas où l'absorption de substances toxiques a jeté le petit enfant dans des états nerveux analogues à l'état hallucinatoire. Le cas a été signalé par le D r Thoré.

« Une petite fille de quinze mois [avait avalé en l'absence de sa mère un nombre considérable de graines kdatura stramonium. Presque aussitôt, l'enfant entra dans un état d'agitation [qui effraya beaucoup ses parents. Le médecin appelé fit les constatations suivantes: «Un grand changement est survenu dans [la vision : l'enfant semble privée de vue ; elle ne regarde aucun des objets qui l'entourent et ne fait aucune attention à ceux qui lui plaisaient et qu'elle réclamait habituellement. On lui présente une montre, ses jouets ordinaires : ils n'attirent pas son attention ; tandis qu'au contraire elle paraît à la poursuite d'objets imaginaires placés à une certaine distance délie et qu'elle cherche à atteindre en allongeant à chaque instant ses bras et à saisir avec la main. Elle se soulève même en s'appuyant sur les côtés de son berceau, comme pour s'en rapprocher plus facilement.... Elle agite ses mains

1. Compayré. La folie chez l'enfant. Revue phil., décembre 1880. dans les Annales médicales.

dans l'espace, comme à la recherfche d'objets qui s'envolent (1). »

Voici encore quelques faits qui, bien qu'appartenant à une période un peu plus avancée que celle dont je m'occupe dans ce livre, n'en intéressent pas moins la psychologie in» fantile.

« C'est la manie, c'est-à-dire l'incohérence et le délire des [idées, l'agitation furieuse ou la divagation tranquille de la pensée, qui paraît être la forme la plus habituelle de la folie intellectuelle chez les enfants. Sur ce point, la plupart des observateurs sont d'accord. Le D r Delasiauve (2), le D* Le Paulmier dans sa thèse intitulée Des affections mentales chez les enfants et en particulier de la manie (3), le D r Morel (4) déclarent que la folie se traduit le plus ordinairement chez les enfants par l'excitation maniaque.

« Voici les cas les plus remarquables recueillis par les aliénistes. Nous citerons d'abord l'observation très complète du D* Châtelain, qui a eu l'occasion d'étudier lui-même une enfant de quatre ans et quelques mois, fille de cultivateurs du Jura. Deux causes surtout, l'une toute physique, la rougeole, l'autre morale, une vive frayeur causée par la vue d'une pompe à incendie, avaient agi sur la faible constitution de l'enfant et déterminé l'état bizarre dont elle souffrait. « Louise, dit le D r Châtelain, est « drôle », singulière, distraite ; elle répond de travers aux questions qui lui sont adressées... Un jour son père lui dit de lui apporter sa poupée : elle va la chercher, mais ne rapporte rien, tout en disant : « La voilà » ; la main et le bras font le geste d'une personne qui donne quelque chose, mais la main est vide...

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