‹ La psychologie de l'enfantChapitre 82 sur 109 · Luys. Le cerveau et ses fonctions · texte numérisé non relu

Luys. Le cerveau et ses fonctions

ont conscience de leurs sensations, qu'ils les localisent ailleurs qu'en une partie d'eux-mêmes, qu'ils les apprécient, les différencient, qu'ils se connaissent, sans s'être vus, et connaissent leur mère, en un mot, qu'ils jugent qu'ils croient quelque chose de quelque chose.

Il suffit de passer quelques heures auprès d'un petit enfant de deux ou trois mois, pour s'assurer qu'il est capable de juger. Le jeune Tiedemann, qui, voyant sa nourrice prendre son manteau, imagine la sortie en plein air, et s'en montre très réjoui, opère, en cette circonstance, plusieurs jugements: il croit que la personne qui, sous ses yeux, s'approche de l'armoire, lève les bras, et tire le manteau, est sa nourrice; il croit qu'elle fait tous les actes que je viens d'énumérer; il croit, en vertu d'une association d'idées familières, que ces actes seront suivis d'autres bien connus, la sortie hors de la maison, la vshiculation au grand air, au milieu de grandes lignes de maisons, au bruit de voitures, de chevaux, de chiens, sous des arbres, etc.. Toutes ces choses qu'il croit être et qu'il voit, toutes ces ' choses qu'il croit devoir être parce qu'il les a vues suivre ordinairement les premières, ce sont des modes, des manières d'être, des formes de personnes et de choses, qu'il se rappelle et imagine co-existant ou se suivant : ce sont autant de jugements synthétiques a posteriori, comme Kant aurait pu dire.

Lorsque la petite Marie, à trois mois et demi, distingue plusieurs parties de'son corps, qu'elle joue avec sa mère, lui caresse le visage ou le sein, qu'elle jase aux jolies fleurs, qu'elle tend ses mains frémissantes, et pousse des exclamations admiratives vers les belles couleurs, qu'elle se tourne du côté de la cage quand sa mère lui dit : « Écoute koko », qu'elle comprend les gestes, le ton de voix, la physionomie de ceux qui lui parlent, et rit quand on la flatte, pleure quand on la réprimande, qu'elle détourne tristement la tête pour ne pas voir un petit enfant placé sur le sein de sa

mère, qu'elle souffre de voir sa sœur porter le biberon, à ses lèvres, tandis qu'elle ne s'inquiète nullement lorsque sa mère en fait autant ; est-il besoin de démontrer que tous ces faits impliquent des jugements très caractérisés?

Ainsi, pour le petit enfant, comme pour les jeunes animaux, le débat ne pourrait porter que sur le degré auquel .ils possèdent la faculiê de juger. Ils ne font pas des jugements abstraits, ou prétendus abstraits, comme l'homme adulte. Mais, ainsi que lui, à la vue d'une personne, d'un animal, d'un fruit, d'un jouet, d'un meuble, ils le reconnaissent comme déjà perçu, ils lui reconnaissent telle ou telle qualité, ils le distinguent des objets qui l'entourent, ils saisissent en Jui une ressemblance, une différence, ils le rangent dans tel ou iel groupe, et toutes ces opérations supposent le jugement, ou sont le jugement lui-même.

Si toutes les opérations intellectuelles, même la plus simple, impliquent, dans une certaine mesure, l'opération de juger, c'est l'association des idées, qui, jointe à l'action prenante de le personnalité, influe le plus sur la formation et sur la nature des jugements. « Deux esprits, qui seraient constitués exactement de même et placés dans un milieu exactement identique, se développeraient de la même manière et produiraient les mêmes pensées... Dans la génération d'une idée, il y a deux sortes de causes : l'état de l'organisme, comme dépendant des impressions antérieures, et ce même état, comme affecté par les conditions physiques (1). »

Dr, ces deux sortes d'états sont très-variables d'individu à individu. Les régions du cerveau où s'élaborent les idées ne sont pas également . riches en éléments nerveux ; ces éléments ne sont pas doués d'une aussi puissante vitalité, ne sont ni aussi impressionnables, ni aussi

1. Draper, Les conflits de la science et de la religion, p. 95.

bien combinés entre eux, chez un individu que chez un autre. Delà des supériorités et des aptitudes d'organisation cérébrale qui se traduiront par la variété des jugements. Ajoutons que si, chez un même individu, les appareils sensoriels, conducteurs des incitations extérieures, ne possèdent pas tous les mêmes énergies, à plus forte raison il en est ainsi pour les appareils de plusieurs individus, et ces différences amèneront une rapidité ou une perfection trèsvariable dans les opérations individuelles du jugement.

Trois petits enfants, de huit à neuf mois, sont établis pour jouer sur un tapis au milieu de la chambre. Je parle très haut, pour attirer leur commune attention, et je m'empresse de poser sur le tapis, à un mètre de l'endroit où ils sont assis, un petit cheval blanc à roulettes. JL'un d'eux, A. pousse aussitôt un cri d'admiration^ B. ouvre la bouche et a les yeux fixés sur le jouet ; C. !e regarde d'un air indifférent. Cinq secondes se sont écoulées : A. agite les deux bras et tend la ttête en avant; B. tend aussi les bras, mais un peu plus tranquillement, et comme par imitation de ce qu'il lui voit faire ; C. les regarde s'agiter, et pousse à son tour un espèce de cri ou de gazouillement (quatre secondes). A. n'y tient plus, il se précipite en avant, et tombe par côté, la tête contre le parquet; il pleure, je l'aide à se relever, et aussitôt il recommence les mêmes gestes et les mêmes mouvements en ayant, et il essaie de marcher à quatre pattes vers le cheval ; B. n'avait pas perdu l'animal de vue, il me regarde, et me fait des gestes de désir ou de supplication, il est sur le point de faire la grimace du pleureur; quant à C, il regarde À. marchant à quatre pattes, et il paraît plus^préoccupé de cela que du cheval. Cet exemple suffit pour montrer, en rapport avec les différences d'impressionnabilité et de réaction personnelle, des aptitudes à juger, différant, et quant à la rapidité, et quant à la qualité du processus judiciaire. Plus l'enfant avance en âge, dIus ces différences se notent avec facilité ; mais aussitôt

qu'il arrive à la période d'initiation linguale, elles frappent les yeux de l'observateur le plus vulgaire.

Quelque différence que les variétés d'organisation et les accidents de la vie intellectuelle produisent entre les jugements formés par les divers esprits, il est cependant des analogies communes à l'espèce, et des rapports généraux, des jugements universels, qui constituent proprement le sens commun, ou la raison. Il n'y a pas d'intelligence humaine sans les idées, plus ou moins claires, que certains philosophes appellent encore idées innées ou premières, et qui seraient mieux désignées par le nom d'essentielles. Ces catégories d'Aristote, ces formes subjectives de la pensée, ces idées de qualité, d'être, de nombre, de lieu, de temps, etc., correspondent à Ja fois à la structure du cerveau, à la constitution de l'esprtv humain, et aux propriétés permanentes de la nature. Tout homme, en présence des phénomènes extérieurs, les doit avoir de bonne heure : nous naissons tous avec une intelligence apte à les tirer, avec plus ou moins de rapidité et d'énergie, de nos premières impressions. C'est ainsi que l'innéité des idées peut très bien se concilier avec la théorie de la table rase. Il y a une raison des choses, qui correspond à la raison humaine, mais dont celle-ci n'est que le produit et l'image. La raison, faculté de production des idées pures, n'existe pas.

Nous avons vu que l'enfant âgé de trois mois juge déjà, dans bien des cas, tout comme l'homme fait. Il nous faut montrer par quels degrés il arrive à développer cette faculté, qui commence par être une simple affirmation d'existence, passe du concret à ce qu'on appelle l'abstrait, devient jugement comparatif et s'étend jusqu'à la conception de ressemblances plus ou moins nombreuses.

La première forme du jugement est l'appréhension pure et simple d'un concret avec une ou plusieurs de ses qualités. Ce concret peut être notre propre personne ou les êtres qui l'avoisinent. On ne saurait dire par laquelle de ces deux

sortes d'appréhensions l'enfant débute : il est probable qu'il exerce primitivement toutes les deux à la fois. Les premiers jugements ne sont pas autre chose que l'application immédiate de son esprit à son être et aux autres objets, c'est-àdire aux sensations dans lesquelles il se sent lui-même et sent ou infère ces objets. Mais de même que les premiers jugements sont sans distinction du subjectif et de l'objectif, de même ils sont aussi sans distinction de sujet et d'attribut. Il y a longtemps pour lui, comme pour l'animal inférieur, une double fusion de ces termes. L'huître a, d'un côté, quelque sentiment d'elle-même, et de l'autre, quelque sentiment des objets extérieurs; elle n'affirme pas son existence, mais elle la sent, elle y croit fortement; elle croit fortement aussi à l'existence, c'est-à-dire à la réalité des objets extérieurs. Ce sont là des jugements d'exjjf ence, de modalité, d'extériorité, implicitement produits. De même son existence et l'existence d'autres corps étrangers s'affirment pour le fœtus dès les premières sensations conscientes: ce sont là des jugements implicites, confus, mais réels. Dans la première période qui suit la naissance, les jugements de l'enfant commencent à s'accuser un peu plus sans sortir longtemps de la sphère des concrétions individuelles. Cette périodepeut durer jusqu'au second mois inclusivement, mais avec une tendance plus ou moins marquée à passer du concret à l'abstrait, de l'individuel au général, autrement dit, au semblable. Un progrès notable s'est opéré dans le faculté déjuger quand l'enfant reconnaît des imagés, et un plus grand quand il attend certains faits ou certaines sensations à la suite de certaines représentations. C'est ce qui a lieu dans tous les exemples cités au commencement de ce chapitre. Le jugement primitif, dans sa première phase, est un discernement de perceptions ; la seconde phase est une association d'images, une suggestion accompagnée de crovancfe.

Le vrai jugement se trouve déjà, toutes proportions gar-

dëes, dans un enfant de trois mois. Quand il applique mentalement une idée de qualité à telle forme ou à telle couleur d'objet, par exemple, quand il distingue un aliment d'un autre, un animal d'un autre, il s'est déjà établi dans son esprit une tendance à reconnaître le semblable et à distinguer le différent. C'est là une manière de juger, très pauvre en fait de comparaisons, absolument vide de généralités, mais qui n'en ressemble pas moins aux jugements ordinaires de l'adulte. Un enfant de dix mois commence même à ébaucher ce jugement, je ne dis pas abstrait, au sens des philosophes, mais séparé, mais distinct, tout en restant concret, de l'existence. En effet, quoi qu'on en ait dit, les jugements d'existence ne font pas exception à la règle générale : ils ont aussi pour origine, pour condition et pour occasion ces rapprochements d'images et de représentations, qui produisent en nous des idées accompagnées d'évidence, de croyance, de reconnaissance. Pour l'enfant même encore muet, la présence et l'absence d'un être ou d'un objet sont déjà des faits bien distincts; être, c'est pour lui se trouver là; ne pas être, c'est avec disparu. Aussi comprend-il très bien ce qu'on veut dire par ces mots a-pu (il n'y a plus), qu'il répétera bientôt lui-même, ainsi que les mots pendu, pendu, etc. Le jugement d'existence se confond primitivement avec celui de présence et d'absence, et se rapporte toujours à quelque chose de concret. L'enfant en est capable.

On aurait tort de croire que le jugement, pour s'exercer avec l'évidence qui fait la puissance de l'affirmation même implicite, exige le concours de généralisations très étendues. Une image très vive et très nette, qui s'accouple pour l'enfant à une représentation actuelle, a pour lui toute la force de vérité qu'elle aurait pour l'adulte. Elle est pour lui la réalité même. Il n'est pas nécessaire que 3e concept de toujours ni le grand nombre de ressemblances connues ajoutent à cette évidence : quelques expériences bien faites, quelques ressemblances, une seule ressemblance bien nette,

cela suffit pour constituer le jugement dans sa pleine valeur. Aussi voyons-nous que les esprits limités dans leurs idées, contenant peu d'images, peu d'associations variées, sont les plus entiers et quelquefois les plus ardents dans leurs affirmations. Si l'on y regarde de près, la généralité des pensées comporte, si ce n'est un certain vague, au moins une certaine indécision, qui peut simuler la largeur de jugement, qui l'annonce quelquefois, mais qui s'impose comme une nécessité avant d'être une vertu intellectuelle : plus la généralité est étendue, plus les ressemblances connues sont nombreuses, plus elles suggèrent des idées de différences réelles, et partant de différences, c'est-à-dire d'affirmations possibles. Aussi le savant, l'homme d'expérience, hésiteront, retiendront leur jugement et leurs actes, lorsque l'ignorant, l'homme inexpérimenté, l'animal adulte, l'enfant s'empresseront déjuger et d'agir.

C'est pour ignorer la marche propre à l'esprit du jeune enfant que nous nous imaginons que sa logique est en défaut, quand elle est en opposition avec celle que nous pratiquons et dont nous lui inculquons les principes tout faits avec notre langage. Comme nos jugements se rapportent à des concepts relativement généraux, en tout cas plus étendus, plus nombreux, tout autres que ceux de l'enfant, les mots qu'il emploie n'ont pas la signification que nous leur prêtons arbitrairement. Ils représentent pour lui des faits, et nous leur faisons signifier des collections de ressemblances, des rapports généraux, etc. Il applique une de ses idées générales, c'est-à-dire un terme particulier et empirique de ressemblance, à une sensation donnée, et comme son jugement devait exprimer pour nous, non pas une relation entre deux faits, mais une relation entre une idée et un fait, nous le trouvons faux. Ce jugement est la vérité pour lui, l'erreur pour nous. Les observateurs et les éducateurs du premier âge devraient être convaincus que les progrès de la pensée sont en rapport avec ceux de la faculté

d'analyse portant . sur les objets, plutôt qu'avec les progrès de la parole. Trop souvent, il est vrai, nous exagérons cette vérité en nous figurant, à l'exemple de Condillac, que l'enfant est capable d'observer, « jusqu'aux plus petits détails », non-seulement les objets extérieurs, mais les opérations de l'esprit elles-mêmes. D'après cette vieille théorie, naguère encore en honneur, en apprenant à exprimer ses jugements par des mots, l'enfant apprend à Jes observer partie par partie; l'art de penser n'est pour ainsi dire que l'art de parler. Oui, si l'enfant parlait sa parole à lui, et non la nôtre. Cependant, Condillac, par une légère contradiction avec lui-même, admet que l'enfant juge et raisonne avant d'avoir appris à parler. À la vérité, réduit « aux seules impulsions de la nature », l'enfant tombe dans, des erreurs graves et fréquentes. L'animal, qu'on veut bien aussi regarder comme un produit brut de la nature, commet souvent les plus grossières erreurs, même en ce qui touche à son intérêt. La faillibilité de l'instinct est un fait acquis à la science. Mais à la somme d'erreurs qui proviennent de l'usage spontané de ses facultés, il s'en ajoute pour l'enfant un grand nombre qu'il faut attribuer à l'interprétation défectueuse qu'il fait de notre langage et à l'interprétation non moins défectueuse que nous faisons du sien.

La nature fait en grande partie, sans que nous puissions ou sachions y prendre notre part, les premiers frais du développement des facultés enfantines. Elle le détermine par ses besoins qui sont la condition de leur exercice utile. Un enfant apprend surtout parce qu'il y a plaisir et utilité pour lui. Ses idées distinctes viennent du besoin qu'il a de les démêler. Il les acquiert de lui-même, par la simple manière dont il conduit ses sens. Mais son erreur ne vient-elle que de ce qu'un besoin pressant lui fait porter à la hâte un jugement? Cela peut arriver ; cela même arrive souvent. Il a donc conduit mal ses sens ; mais l'erreur peut n'être que

momentanée. « Trompé dans son attente, {il sent bientôt la nécessité de juger une seconde fois, et il juge mieux : l'expérience qui veille sur lui, corrige ses méprises. Croit-il voir sa nourrice, parce qu'il voit dans l'éloignement une personne qui lui ressemble? Son erreur ne dure pas. Si un premier coup d'œil Ta trompé, un second le détrompe, et il la cherche des yeux. » Je trouve que Condillac surfait outre mesure la faculté judiciaire de l'enfant, et surtout du tout jeune enfant, sa puissance de réflexion et de réaction sur ses premiers jugements de sensations. Cette correction des erreurs des sens par des observations renouvelées, se fait dans l'enfant à son insu : il juge et se déjuge tout machinalement.

Ce qui me paraît encore excessif dans cette théorie, adoptée en partie par Rousseau et reproduite avec éclat par Herbert Spencer, c'est de supposer que l'enfant s'aperçoit clairement que « la douleur vient à la suite d'un jugement faux, comme le plaisir vient à la suite d'un jugement vrai. » Que, non pas au début, mais lorsque l'enfant a cinq ou six mois, il ait acquis déjà, dans une mesure très restreinte, il est vrai, la faculté de comprendre et d'utiliser quelques avertissements de l'expérience; c'est de toute évidence. Mais il est insoutenable que le plaisir et la douleur, « ses premiers maîtres », lui donnent des leçons sûres, « parce qu'ils nous avertissent si nous jugeons bien ou si nous jugeons mal». Le plaisir et la douleur sont des maîtres de la plus incontestable autorité, mais qui ont euxmêmes besoin d'être redressés. Il serait aussi hasardeux de s'en tenir absolument à la conclusion qui ressort naturellement de ces prémisses, c'est que dans l'enfance nous faisons des progrès rapides et étonnants, parce que nous les faisons sous la direction de ces merveilleux maîtres de sapience. En vérité, la force de réceptivité et de rétentivité inhérente à nos jeunes organes si élastiques et à peu près vides d'im- -es^ionSjla nature même des impressions de cette époque,

qui se rapportent principalement aux besoins de première nécessité, et qui sont relativement peu nombreuses, et faciles à discerner, en un mot, la puissance d'absorption supérieure à la puissance de digestion et de combinaison, sont bien pour quelque chose avec les avertissements de la nature, dans ces progrès rapides, mais superficiels. Il faut dire aussi que Tçnfant, à peine âgé d'un an, dont les facultés et les prétentions sont accrues, se trouve en présence d'une œuvre plus vaste et plus difficile, et il est donc naturel qu'il se mesure avec elle avec une infériorité relative. A toutes ces causes d'erreurs qui lui sont propres, puisqu'elles dérivent de la nature des choses et de la nature de l'esprit, aux causes mêmes plus particulières de faux jugements qui résultent de ses prédispositions organiques ou de sa complexion psychique, il faut ajouter, pour une part considérable, celle que l'imitation forcée de notre langage et de nos pratiques intellectuelles lui impose à chaque instant. Toujours est-il que la nature donne de sérieux avertissements pour redresser un grand nombre d'erreurs commises malgré elle, ou même avec son aide. Mais c'est surtout aux adultes qu'elle les donne. Les mères intelligentes savent combiner leurs leçons avec ces avertissements, au moins dans la mesure où la chose est possible. J'en ai connu une qui, pour empêcher son petit enfant de s'approcher du feu, le laissa se brûler légèrement l'épiderme avec un fer chaud qu'elle tenait exprès à la main. L'enfant qui devait faire par lui-même cette expérience souvent dangereuse, la fit ainsi, comme de lui-même : il pleura, la mère le consola, et lui dit à plusieurs reprises, en lui montrant le fer : « C'est chaud, cela brûle Edmond. * L'expérience renouvelée et variée, et toujours avec la même innocuité, lui avait appris bien vite, à l'âge de douze mois, à se défier du feu, des instruments qu'on en retirait, de la lampe, de la soupe trop chaude, etc. Ces deux mots chaud et brûle, ou la simple action de souffler, qui est un signe visuel e*

tif tout à la fois, s'appliquant à quelques objets bien définis, lui avaient appris ce qu'ils signifiaient. Il s'habitua même, quand il se trouvait rapproché d'un objet fumant ou qui lui paraissait chaud, à faire un geste de répulsion en imitant avec ses lèvres le bruit d'une personne qui souffle avec force. On peut ainsi, par des répétitions d'expériences bien déterminées et par le simple jeu de l'association des idées, amener l'enfant à bien juger d'un grand nombre de choses et à se conduire conformément à ces jugements. La nature et l'enfant font aux trois quarts les frais de cette éducation naturelle : nous pouvons faire le reste. ,

L'observation attentive de l'enfant nous fournit une foule d'indications, non-seulement sur la genèse des facultés qui font la véritable force de l'adulte, mais sur la direction à donner à ces facultés naissantes. Ainsi l'enfant, de lui-même, juge après comparaison : à nous de le voir faire, pour l'aider à la tâche sans qu'il y paraisse trop. A force de tourmenter un chat ou un chien, il en reçoit un coup de griffe ou un coup de dent, et il dit : « Vilain Minet, vilain Médor. » C'est à nous de lui faire reproduire le jugement par lequel il a affirmé le rapport saisi entre l'idée de chat ou celle de chien et celle de coup de dent ou de coup de griffe. Quand il dit : « Gentil bébé » ou « vilain bébé», il fait encore un jugement comparatif portant sur le rapport saisi entre tel de ses actes et la qualification qu'ils reçoivent d'ordinaire. C'est à nous de le mettre fréquemment en situation de renouveler de tels jugements, avec la même formule, à propos d'actes et d'événements dont nous ne pouvons pas toujours amener la présentation, quoique nous puissions toujours la mettre à profit. Nous accroîtrons ainsi, autant qu'il est en nous, et sans étouffer l'initiative de l'enfant, son trésor d'observations, de termes de comparaison, de traits de ressemblance, en un mot, son domaine intellectuel.

Mais ici le grand écueil à craindre, c'est de vouloir déve- *opper les enfants pour soi-même et non pour eux. Que de

personnes prétendent leur inculquer des jugements et des pratiques de grandes personnes, sans s'être demandé ce que ces frêles esprits pouvaient en comprendre et en retenir. Je ne citerai qu'un seul exemple, dont j'ai été témoin à une table d'hôte de Luchon. Il est d'usage dans les bonnes familles espagnoles de laisser toujours quelque chose dans son assiette, aûn de ne pas paraître trop grand mangeur. On habitue les enfants à cet usage, en leur disant quelquefois : « La politesse exige qu'on laisse un peu dans l'assiette ; n'oublie pas cela, c'est la politesse. » A la table où j'étais assi3, une petite fille de deux ans et demi avait laissé à regret une parcelle de je ne sais plus quelle friandise. Elle se pencha vers sa mère, et lui dit à l'oreille, mais d'une voix entendue par tout le monde : « Permettezvous, maman, que je mange la politesse aujourd'hui?» C'est ainsi que nous sommes compris des enfants que nous ne prenons pas la peine de chercher à comprendre. Nous leur prêtons toujours ou trop ou pas assez d'intelligence, et même d'esprit.

A ce propos, je dois signaler une erreur assez commune chez les moralistes et les éducateurs, et sans doute aussi chez les parents. On dit l'enfant observateur et bon juge des caractères. Ceci demande une explication. Sa faculté de discernement, très limitée dans sa portée, est toujours subjectivement renfermée dans des limites assez rapprochées. Il ne dirige, comme l'animal et le sauvage, sa faculté de discernement que sur les qualités extérieures les plus saillantes, et celles surtout qui lui présentent un intérêt quelconque, actuel* ou prochain. L'attention, éveillée par l'intérêt, fait donc saisir à l'enfant une foule de différences pleines d'importance-pour lui, souvent nulles pour autrui. Ce qu'il saisit bien en général, et du premier coup, c'est l'expression dans les gestes, la physionomie, le ton de voix, des sentiments simples et communs, la brute signification plus que les délicates nuances même des émotions qui tou;

chent de près à la sympathie. L'enfant de six mois sait très bien à qui il a affaire, mais pour quelques actions seulement, quand il est en présence d'un père sévère ou gâteur, d'une mère ferme ou molle, d'un oncle joueur ou d'une tante maussade, d'un camarade espiègle ou endormi, gai ou triste, doux ou brutal. Il sait fort bien, à cet âge, mais surtout quelques mois plus tard, ce qu'il peut se permettre avec les uns et pas avec les autres. Ainsi les animaux connaissent de loin leur proie, et s'y prennent avec elle d'une autre façon qu'avec d'autres animaux. Ainsi les sauvages ont une acuité de sens ou plutôt une judiciaire sensible exclusivement limitée au. genre de. perceptions qu'ils ont eu le plus d'intérêt à discerner. Ainsi un ouvrier imprimeur reconnaît au simple toucher la lettre qu'il cherche, et la lingère distingue d'un coup d'œil, entre un grand nombre d'autres, l'aiguille ou le Cl du calibre qu'il lui faut. Ainsi encore l'entomologiste ou le botaniste dit du premier coup le nom de l'insecte ou de la plante que j leur éloignement ou leur petitesse rendent à peine visibles. Cette faculté de discernement est affaire d'habitude intéressée, et pourtant encore sujette à un grand nombre d'erreurs^).

On peut quelquefois noter dans le tout jeune enfant des jugements aussi concrets, aussi peu généraux que possible, qui dans l'adulte passent pour des jugements généraux. Je n'en citerai qu'un seul exemple, relatif à la pluralité dans la répétition, qui se confond presque avec celui de. quantité déterminée dans le temps. Je me promenais avec mon neveu Charles, alors âgé de quatre ans. Nous longions un canal aux bords plantés de saules

1. Comme il n'y a guère d'idées sans jugements, et de jugements bans raisonnements, on peut dire que Terreur n'est la plupart du temps que la conséquence d'une induction ou d'une déduction fautive. Nous traiterons donc plus spécialement de l'erreur au chapitre du raisonnement

et d'aulnes. Charles, apprenti naturaliste, qui avait l'œil à tout, sans cesser de causer avec moi de la façon la plus intéressante, me montra tout à coup une libellule aux ailes de gaze bleue qui venait de s'envoler à notre approche. «Généralement, se mit-il à dire (et j'écoutais attentivement, me demandant ce qu'annonçait cet adverbe considérable dans une bouche de quatre ans)... généralement, répéta-t-il une seconde fois, les libellules se mettent sur les feuilles, au soleil; mais pas toujours, non. » J'avoue que je fus surpris de voir un si jeune enfant faire ainsi acte d'abstraction appliquée, ou du moins manifester une tendance à l'abstraction générale à propos de faits concrets qu'on avait interprétés devant lui, dont il avait compris l'interprétation. .

Il n'est pas jusqu'à ce genre d'abstraction aboutissant à des jugements pratiques dont on ne puisse trouver le rudiment même dans un enfant âgé de vingt mois. Assurément il ne faut pas s'attendre à lui voir faire la part du bien et du mal, des qualités et des défauts dans les personnes et dans les choses ; ou s'il le fait, c'est comme tant d'hommes peu instruits ou peu sagaces, sans le savoir, et dans une forte petite mesure. Il est pourtant certain que les idées qu'il a de son père, de sa mère, des siens, des animaux qu'il connaît, ne sont pas des idées simples ; qu'il s'en est formé des conceptions générales et dominantes, des touts mentaux dans lesquels il tranche à chaque instant des abstractions proportionnées à sa capacité judiciaire. Ceux qu'il connaît peu sont bons ou méchants, tout d'une pièce, comme les héros de la tragédie pseudo-classique; ceux qu'il connaît bien sont, à sa connaissance, tantôt ceci, tantôt cela, et surtout selon sa propre conduite : et il lo sait très bien. Dans de très étroites limites, il est vrai, son jugement va donc jusqua l'abstrait et au général.

l'abstraction.

Les sensations produisant nos idées, on peut dire que toutes nos idées distinctes ont pour condition l'analyse. « Aucun sens ne représente toutes les qualités que nom apercevons dans un corps. La vue représente les couleurs ; Foreille les sons, etc.. En nous servant séparément de nos sens, les corps commencent donc à se décomposer : nous observons successivement les parties d'une montre. Le toucher est de tous les sens celui qui nous découvre le plus de qualités; mais lorsqu'il en représente plusieurs à la fois, il ne les fait cependant remarquer que Tune après l'autre (1) ». Cette nécessité d'analyse, en rapport avec notre constitution organique, peut être considérée comme ayant deux formes ou deux degrés principaux, et nous étudierons dans le petit enfant l'analyse qui aboutit aux notions d'individus, et celle qui aboutit aux notions de modes ou de qualités, qu'on est convenu d'appeler idées abstraites.

Les progrès les plus sérieux de l'enfant s'opèrent lorsque déjà les sens de la vue et de l'ouïe viennent en aide au goût et au tact. C'est alors que l'on peut commencer à saisir quelques-unes des manifestations de cette jeune intelligence en voie de développement. On se ferait une fausse idée des premières perceptions visuelles du petit enfant, si on l'assimilait à l'aveugle que Cheselden avait opéré de la cataracte, et qui ne percevait des différents objets placés de-

1. Condillac, Cours d'Études, T. 1, p. 47. Édit. Dufart, an II de U Rép.

L'ABSIKAOKOI 9»

vaut ses yeux qu'un amas de couleurs répandues sur on«» surface plane. D'abord le tact n a pas encore fourni à l'enfant la conception d'une surface plane, et puis le champ de la vision ne s'ouvre pour loi que graduellement. « Les yeux, dit Tiedemann de son fils âgé à peine de deux ou trois jours, se mouvaient déjà dans tontes les directions, non pas au hasard, mais comme s'ils cherchaient les objets, et ils se portaient de préférence sur les choses agitées. » Cette observation manque d'exactitude. Avant l'âge de huit jours, je n'ai vu aucun enfant suivre des yeux aucun autre objet qu'une chandelle ou une bougie, ou la flamme agitée du foyer. Mais à l'âge d'un mois, j'en ai vu plusieurs dont les yeux suivaient, la tête restant immobile, les mouvements d'un objet agité à quelques centimètres de leur visage, ou se fixaient longtemps sur des objets brillants qui se trouvaient à une distance de deux ou trois mètres. A mesure que les organes visuels de l'enfant s'exercent, et que son champ de vision s'accroît, c'est surtout par parcelles lumineuses ou colorées que lui viennent les perceptions de la vue.

Dans ce qui ferait pour l'adulte un tableau, il ne saisit que les points les plus saillants. Son œil ne distingue que peu à peu les diverses couleurs, et le défaut d'accommodation de sa vue ne lui permet de saisir que quelques objets saillants, ou même quelques parties de ces objets. 11 doit en être ainsi, si les observations que j'ai notées au chapitre de l'attention sont exactes. C'est d'abord le mamelon de sa nourrice, la flamme ou l'éclatant reflet d'un flambeau, le relief d'un meuble, d'une fenêtre, ce qu'il y a de dominant dans les formes et les couleurs (formes et couleurs sont tout un pour l'enfant), qui frappent sa rétine et se gravent dans ses souvenirs. Ainsi, c'est couleur à couleur, c'est morcelées, comme celles de tous les autres sens, que les impressions extérieures paraissent arriver, dès le principe, aux yeux de l'enfant. Or, percevoir distinctement des

sensations, en conserver le souvenir distinct, en dehors de la complexité vague des impressions concomitantes qui n'ont que très-peu affecté les sens, c'est là. un travail de séparation, que Ton peut considérer comme une sorte d'abstraction rudimentaire.

Aux perceptions primaires, morcelées, isolées, que nous avons considérées comme de premiers abstraits, se joignent peu à peu les perceptions secondaires, dont l'ensemble va former les premiers concrets. Maintenant, il lui suffît d'une de ces perceptions dominantes, pour qu'elle lui rappelle et lui fasse induire tout un groupe de perceptions secondaires qui lui sont associées. Telle couleur, telle nuance, tel son, telle impression tactile ou sapide, lui suggèrent instantanément l'idée de telle forme, de tel objet, dételle personne. La personne de sa nourrice a été d'abord connue par une succession continue d'analyses. C'est le sein qui lui procure de si douces jouissances, le mamelon auquel il applique ses lèvres, son contour doux et chaud, qui est une caresse pour sop visage et un attrayant spectacle pour ses yeux ; ce sont ses mains tièdes et caressantes, sympathique objet de perceptions tactiles et visuelles : les différentes parties de son visage, ses yeux, son nez, son front, son menton, ses lèvres! où loge le sourire sitôt compris, et d'où s'échappent à profusion les mots et les chansons agréables. Ce sont aussi les! différentes parties du berceau où on le dépose plusieurs fois par jour, où il s'éveille, d'où on l'enlève pour téter ; les étoffes légères, mais d'un contact quelquefois si rude pour sa peau délicate; les barreaux et les pieds de la chaise, la surface polie, les arêtes luisantes de la table et des meu^ blés environnants ; ce sont tous ces objets qui l'ont frappe d'impressions parcellaires et successives, qui se relienj maintenant entre elles sous forme de conceptions indivis duelles. Mais que ces idées d'individus et de petits ensem< blés distincts sont encore vagues et incomplètes ! Un petii enfant de deux mois distinguait nettement une personne

d'un animal et d'un meuble ou d'un mur; mais il adressait son sourire à la première personne venue, et il cherchait le sein de toutes les femmes, qui le prenaient sur les bras. Mais à trois mois, S distinguait si bien sa nourrioe de sa mère, que si, la mère le tenant, un autre enfant était placé sur le sein de la nourrice, ou si une grande personne tenait la nourrice embrassée pendant quelques intants, il manifestait sa jalousie par son air refrogné et par ses pleurs. A cette époque il distinguait très-nettement un chat d'un chien, l'un l'ayant griffé plus d'une fois, et l'autre lui prodiguant chaque jour ses caresses : à première vue, il se montrait fort joyeux, quand ce dernier apparaissait. Un mois avait suffi pour préciser dans son esprit un grand nombre de conceptions individuelles.

Quant à l'espèce d'abstraction qui nous fait séparer les modes des objets, la nécessité où l'enfant est de voir isolément pour bien voir l'amène continuellement à l'ébaucher. De ces objets, déjà distingués par lui comme individuels, lui viennent à différents moments des impressions particulièrement vives. Ainsi, je place une belle rose, à la lumière d une lampe munie d'un abat-jour, en présenced'un enfant âgé de quatre mois : sa mère le tient debout sur ses genoux, devant la table sur laquelle j'ai posé la jolie fleur ; l'enfant ouvre la bouche, gazouille, tend les bras, sursaute, s'élance en avant; sa mère le met sur la table, et il s'y s'agite et se disloque de la plus curieuse façon, toujours en regardant la rose : n'est-ce pas que cette couleur sans objet bien précis pour lui, qui a si vivement excité son attention, lui restera à l'état de souvenir sans objet bien déterminé, mais de couleur bien vive ? Quelques instants après, je soulève l' abat-jour de la lampe, et ce beau foyer de lumière, d'un éclat si brillant, si persistant, lui fait pousser des cris, et exécuter des sauts et des trépignements d'enthousiasme; la rose est oubliée, il ne la voit même plus, il est tout à la superbe mèche d'or qui le fascine et l'éblouit.

Croyons bien que le souvenir de la flamme vive et vacillante sera conservé avec une tonalité bien plus élevée que celle des objets immédiatement voisins, qui ont fourni à l'enfant des sensations bien faibles et bien peu précises : l'énergie ou la fréquence de ces sortes de sensations dominantes fait qu'elles tendent à effacer l'idée des objets, à s'en séparer, à s'en abstraire. A l'état de veille quelquefois, mais surtout dans le rêve, en l'absence des impressions extérieures qui ont pour effet de renouer la chaîne des associations habituelles, je ne doute pas que le cerveau de l'enfant ne soit traversé par des images aussi vives en elles-mêmes qu'indéterminées dans leurs objets, et qu'une hallucination équivalant à un son, à une couleur, à une impression tacile, à une sensation musculaire ou thermométrique, à une forme, à une dimension, à une saveur, ne réveille en lui ces vives sensations, sans qu'elles soient accompagnées des impressions sensorielles plus faibles qui s'étaient groupées autour d'elles, c'est-à-dire sans le support d'un objet précis. Nous voyons ici l'imagination reproductive concourir à l'exercice dé l'abstraction de modes.

Ces abstractions aboutissant à des conceptions indivi* duelles ou modales, qu'ébauche de bonne heure le petit enfant, ont une continuelle tendance à rentrer dans les masses confuses, les ensembles indistincts, et les concrets variables d'où elles sont tirées. La série, je ne dirai pas des impressions, mais des conceptions habituelles,' régulières, naturelles, est celle des vues synthétiques pour l'enfant comme pour l'adulte. Les formes individuelles sont si multiples et si variées, que la mémoire les laisse peu à peu retomber dans la grande masse objective, vaguement mais directement saisie, dont elles ne se sont détachées qu'en vertu de circonstances exceptionnelles et passagères. Les modes séparément perçus dans ces individus, quelque saillants qu'ils aient pu être au début, ne le sont pas toujours au même degré,' pour captiver également l'attention ou ré-

veiller la mémoire. La lumière d'un flambeau n'est pas toujours ni aussi vive ni aussi agitée; les impressions tactiles, sapides, olfactives, auditives, ne frappent pas toujours avec la même intensité ni la même durée le sensorium du jeune enfant. C'est pourquoi, d'un côté, les souvenirs de formes individuelles, quoique fortement gravés dans l'intelligence» perdent peu à peu de leur précision première, en sorte que l'idée iïarbre, par exemple, fournie par des souvenirs directs et parfaitements distincts, revient à l'esprit sous une forme vague et indécise, que l'on a pu prendre pour une idée générale; De même, les modes essentiels, constants, nécessaires, que Fanalyse a constatés dans différents objets, se conservent dans l'esprit avec d'ineffaçables empreintes : mais, quoique leur souvenir ne soit très-souvent accompagnée d'aucune série de perceptions distinctes, il s'y mêle toujours quelque vague et confuse image de certaines perceptions qui leur furent associées. Ainsi, nous avons beau faire, et nous pensons que plus d'un psychologue est dans le même cas, ils nous est impossible de songer à quelque idée abstraite, de blanc, de rouge, de son grave ou aigu, de beauté, de laideur, de bonté, de vice, de moralité, de nombre, d'espace, d'étendue, autrement qu'en imaginant quelque objet particulier, plus ou moins déterminé dans ses formes, auquel l'abstrait que nous concevons mentalement ne vienne immédiatement se joindre pour seconcréter.

Ainsi comprise, on ne s'étonnera pas que nous ayons accordé aux enfants l'abstraction, que Locke, Condillac, et tant d'autres, ne regardent que comme une dérivation du langage. Le langage fixe, jusqu'à un certain point, précise et délimite, mais n'engendre pas, ce qu'on appelle des idées abstraites. L'idée la plus abstraite équivaut à la conception du signe le plus abstrait, c'est-à-dire encore à une idée sensible, à un certain concret, simplifié, afûné. C'est dire, d'un côté, que l'idée pure n'existe pas, que c'est une conception de métaphysicien et d'algébriste, une conven-

tion logique ; et c'est dire aussi que les idées relativement abstraites, les seules que nous admettions, sont, quant à leur origine même, indépendantes de la faculté du langage. Loin de refuser la puissance d'abstraire, comme nous l'entendons, au petit enfant qui ne parle pas, M. Vulpian est d'avis qu'on doit l'accorder aux animaux.

« Il y a, dit M. Vulpian, des abstractions relatives aux effets matériels, ou plutôt aux sensations qu'ils produisent sur nous. Ce sont, par exemple, les abstractions par lesquelles nous nous formons des idées des arbres, des chiens, du rouge, du vert, de tel ou tel son, etc.. En un mot, il y a des abstractions sensibles, c'est-à-dire formées à l'aide de propriétés sensibles. Eh bien ! il me paraît difficile de refuser ces idées abstraites, du moins en partie, aux animaux supérieurs, car c'est évidemment sur ces idées que s'exercent parfois leur mémoire, leur réflexion, leur raisonnement.

« Quant aux idées générales abstraites* il me paraît toutà-fait douteux qu'ils les aient ; qu'ils aient la moindre idée abstraite de l'infini, du temps, de l'espace* des dimensions, des nombres, des rapports, etc. Ce qui me confirme dans cette conviction qu'ils n'ont pas de ces idées abstraites, c'est que je ne suis pas sûr que l'homme les ait lui-même. Nous sommes ici exposés à une illusion sur laquelle on a trop peu insisté. Les animaux, ou du moins certains d'entre eux, ont une sorte de langage qui leur permet d'entrer en communication les uns avec les autres, soit par des variations ou des modulation^ de la voix, soit par d'autres bruits particuliers, soit par des contacts nuancés» Relativement à ce dernier mode, nous ne connaissons rien de plus remarquable que le langage antennal des fourmis décrit par Huber. Mais, en définitive, ces modes de langage sont bien différents de celui de l'homme. L'homme seul possède le vrai langage articulé ; lui seul peut faire des abstractions très variées à l'aide de ce langage; lui seul, je n'ai pas be-

soin de le dire, peut aussi faire des abstractions métaphysiques. Mais de ce que, par des mots convenus, on a pu représenter ces abstractions, il ne faut pas déduire, comme une conclusion nécessaire, que l'homme possède des idées métaphysiques abstraites. Il n'y a guère d'idées possibles que dans le cas où il y a possibilité d'une représentation intellectuelle plus ou moins nette. Or, peut-on se représenter d'une façon abstractive, le temps, l'espace, etc.? Si je ne m'abuse pas, les prétendues idées générales n'existeraient donc pas'en réalité, et elles ne devraient être considérées que comme des abstractions algébriques pour ainsi dire (1). »

Ainsi, entre les abstractions produites par l'adulte et celles que forment l'enfant et l'animal dénués de signes vocaux, la différence n'est pas qualitative, mais seulement quantitative.

Si nous prenons l'enfant au moment où il se sert déjà assez convenablement de la parole, nous voyons que, malgré les signes de délibération et de rappel, il est, comme il le sera adulte, toujours paresseux à ^abstraction qui ne s'appuie pas sur une représentation objective suffisamment déterminée. Un enfant de deux ans comprenait très bien le sens de ces phrases : c Ce verre est plus grand que ce bouchon ; Bébé est un bon garçon ; Le chien est méchant » ; mais à trois ans, il ne comprenait* pas le sens de ces locutions : « La grandeur de cette maison, la bonté de papa, la méchanceté du chien, » malgré la ressemblance des sons entre les mots abstraits et les adjectifs correspondants. Une petite fille de vingt-trois mois récitait couramment les noms des couleurs principales, mais elle ne savait en déterminer qu'un petit nombre sur les objets. Son père tira successivement de sa bibliothèque des livres, qu'il lui montra en lui disant : « De quelle couleur est-il ?» — Il est blanc, il est

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