Houzeau, Facultés mentales de* animaux t T. Il, p
L'ABSTIUCTIUN 219
aux assertions de M. Houzeau. Quand le 4 petit enfant (vers trois mois), à qui on présente deux biberons, les saisit tous les deux à la fois ; quand il prend deux objets plutôt qu'un, trois plutôt que quatre ; quand, ayant autour de lui deux chats semblables, dans son impuissance à bien comparer, il les prend l'un pour l'autre, et croit d'abord n'avoir affaire qu'au même (à huit mois), il confond évidemment l'idée de pluralité avec celle de quantité. Un petit enfant, âgé de deux ans et demi, intelligent, savait compter jusqu'à 12 : mais il n'avait pas une idée nette de la durée représentée par trois jours. « Je reviendrai dans trois jours, lui avais-je dit ; il répondit aussitôt : « Qu'est-ce que cela veut dire, « dans trois jours? » Je lui répondis : « Je reviendrai, pas demain matin, mais demain, demain, et encore demain. » Et il parut satisfait de l'explication. A trois ans et trois mois, le même enfant disait au jardinier qu'il allait partir demain, et qu'il ne reviendrait pas de longtemps : « Je reviendrai, lui disait-il, dans beaucoup, beaucoup, beaucoup demain. — dans un an. » Cette dernière formule était apprise et pas comprise ; la première était à sa portée, et de son invention. Le même enfant, et j'ai remarqué le même fait chez plusieurs autres, avait encore beaucoup plus de peine à rétrogradeç vers le temps écoulé, et il ne comprenait que difficilement, à trois ans, les idées à" 1 avanthier et même d'hier.
À trois ans, un autre enfant n'avait qu'en germe et de la façon la plus incomplète, la plus confuse, les notions abstraites de vérité, de bonté morale, et même de beauté et de laideur physique. Qu'est-ce que c'est que cela la vérité? demandait-il à sa tante, qui lui disait : « Voyons, Charles, dis-moi la vérité. » C'est quand on ne ment pas » ; il savait fort bien ce que c'était que mentir, ayant été très sévèrement puni pour avoir conté, par manière d'amusement, une chose qui n'était pas. Pour lui être bon, c'était être caressant, ne pas faire les choses qui font gronder, qui font que ma-
man pleure, ou que papa crie fort et donne des chiquenaudes sur le dessus de la main ; être méchant, c'était faire tout ce qu'il savait être réprëhensible. Mais il confondait l'idée de vilain et celle de méchant. A deux ans et demi, on l'entendait répéter à satiété, et sans nécessité : « Une telle personne, un tel animal, est tout-à-fait vilain » ; il disait aussi, mais plus rarement, d'une personne ou d'un animal, qu'ils étaient jolis. Je lui dis un jour : « Tu es un beau petit garçon, tu es bien gentil, bien joli », pour l'exciter à se laisser faire patiemment sa toilette. Il me répondit : « Eh non, je ne suis pas joli, maman m'a dit chez moi que je ne suis pas joli. — «Alors tu es vilain? lui dis-je? — Oui, quelquefois, quand je fais de la peine à maman ou à papa.» Il savait l'opposition qu'il y a entre joli et vilain y mais il confondait joli avec sage ou bon, et vilain avec méchant ou désobéissant. Il n'avait donc pas encore l'idée nette du bon et du mauvais moral, du beau et du laid moral ; mais il avait cependant les idées très distinctes du joli et du laid physique. Il regardait certaines personnes avec plus 4'attention et de plaisir que d'autres, parce qu'elles avaient un visage plus doux ou plus agréable. Nous croyons en avoir assez dit sur l'existence, à l'état rudimentaire et concret, chez le petit enfant, de ces notions dites rationnelles, résultat et principes des jugements les plus ordinaires et les plus généraux de l'adulte.
En résumé, s'il n'est pas tout à fait exact de considérer l'abstraction comme un cas particulier de l'attention opérant, du plus bas au plus haut degré de l'échelle, sur des concrets, admettons du moins qu'il y a une abstraction plus facile et une abstraction plus difficile, celle-là plus obtuse et plus commune, celle-ci plus subtile et plus rare, en un mot, qu'il y a des degrés dans l'abstraction. L'idée individuelle est une synthèse par rapport à la totalité de ses modes, elle est analytique par rapport à l'ensemble des individus ; l'idée de couleur rose, bleue ou blanche est abstraite
par rapport à l'idée de la fleur ainsi colorée ; l'idée générale de couleur ou de nombre, indépendamment de tout objet coloré et toute collection numérique, est encore plus abstraite, etc. C'est des plus basses formes de l'abstraction que l'enfant tout jeune peut nous fournir des exemples. Le point de départ de cette faculté n'est pas autre chose que la faculte de discernement. L'enfant qui distingue un certaifc nombre de personnes et d'objets, qui distingue sa mère de sa nourrice, le chien du chat, la table de la bibliothèque, a déjà abstrait. Chaque fois que, pour une raison ou pour une autre, il saisit dans les objets un. point de vue, un côté, une qualité concrète qui prime toutes les autres, il abstrait. L'abstraction modale est pour lui une sorte de sensation exclusive et intense : un flambeau est-il à portée de sa vue, son attention s'arrête un moment sur la flamme plus brillante que le flambeau ; si on lui montre plusieurs objets de diverses couleurs, il regarde la couleur la plus saisissable à son œil, la plus éclatante, en sorte qu'il a bien plutôt l'idée de cette couleur que celle de la forme deJ'objet. Les idées abstraites les plus familières au jeune enfant sont de cette nature. Ce sont là des séparations de concrets. Ce qui le démontre, c'est la difficulté qu'a l'enfant, et souvent l'adulte, de conserver les idées de couleur, de son ou de forme, etencore plus de quantité, de bonté, de méchanceté, de beauté, de laideur, quand les objets d'où il les tire pour un moment ne sont plus en sa présence. Le langage luimême, malgré sa valeur d'équivalent sensible des objets et des quantités, ne vaut pas la présence ou le souvenir bien net de l'objet lui-même pour 1 rappeler à l'enfant la qualité qui Ta frappé dans cet objet.
On peut dire que l'abstraction est une tendance séparative qui n'est jamais qu'idéale ou instantanée. C'est toujours en l'associant à quelque idée concrète que la mémoire de l'enfant lui rappellera cette idée un moment apparue seule, ou comme seule à son esprit. L'enfant comprend très bien
2i>2 U PSYCHOLOGIE DE L'ENFANT
' à sa façon ces mots : « papa bon, bébé gentil, bébé méchant » ; mais il n'attache aucun sens, au moins dans les deux premières années, à ces mot» bonté, méchanceté, laideur, et â tant d'autres idées courantes, que d'ailleurs très peu d'adultes expliqueraient sans l'intervention d'idées concrètes.
Il n'est donc pas exact de dire que l'enfant répugne à l'abstraction. Il aime, il comprend les abstractions qui ne lui coûtent ni travail ni effort d'esprit, c'est-à-dire les moins abstraites des abstractions.
« L'enfant ne demanderait qu'à regarder les choses à mesure qu'elles passent. . . Il ne faut cependant pas s'exagérer la répugnance de l'enfant à cet égard : elle n'est pas si grande qu'on le croit. Tout effort en effet a son attrait ; puis l'abstraction nous dédommage très vite de la peine qu'elle nous coûte : elle fait les idées simples que l'esprit aime par dessus tout, elle produit la clarté qui est son premier bien... L'abstraction n'est donc pas une ennemie, au contraire ; et l'esprit s'y apprivoise. C'est pourquoi on fera bien de n'épargner à l'enfant la peine de penser soiis forme abstraite, que juste assez pour ne pas ie fatiguer, ne pas le rebuter et lui faire prendre l'étude en dégoût (4). » Ces réflexions, qui s'appliquent à l'enfant considéré d'une manière générale doivent nécessairement avoir leur part d'application pour l'enfant dans la période où il est étudié ici.
1. H. Marion, Leçons de psycliologie appliquée à la, pédagogie,, j. 323.
Bien distinguer deux individus, semblables ou différents, comme étant deux, ce n'est pas encore comparer, mais, c'est un pas fait vers la comparaison. Pour être effective, la comparaison, ou l'attention successivement portée sur deux ou plusieurs objets, sur deux ou plusieurs parties d'objets, doit se doubler d'une certaine abstraction, et de la plus difficile, l'abstraction modale. Elle doit aboutir à la conception d'un rapport, qui est une ressemblance ou une différence constatée entre ces objets ou parties d'objets. La comparaison proprement dite n'existe donc pas pour le petit enfant, au moins pendant plusieurs semaines, et elle n'est possible que lorsque son intelligence peut joindre à une vision déjà assez nette du détail une force d'attention sufQsante '< pour se porter coup sur coup, dans un court espace de temps, sur divers objets. Il n'a pas l'idée précise des rapports, et il n'en cherche pas. Les comparaisons se font en quelque sorte d'elles-mêmes sous ses yeux, les termes s'en rapprochent dans son esprit, et y restent même associés ? sous forme d'intégration et de désintégration, de ressem- • blance et de différence concrète ; mais il n'achève pas l'œu- [ vre ébauchée par le hasard, il ne perçoit pas précisément le rapport, il ne conclut pas.
Un petit enfant d'un mois hésite à boire de l'eau sucrée
, eu place de lait ; il refuse de boire de l'eau pure, et s'irrite,
•crie et gesticule comme un désespéré, après avoir avalé une
l gorgée de médecine amère : ce sont autant de sensations
bien différentes pour lui ; mais que d'expériences analogues
sur un grand nombre d'objets devront se répéter, avant qu'il ait l'idée nette de la qualité qui en fait la différence, et qu'il examine si tel objet a ou n'a pas cette qualité ! De même, le jeune animal, par exemple, un chien ou un chat de deux mois, si on jette près de lui quelques morceaux de viande, prend l'un ou l'autre indifféremment, et de préférence celui qui se trouve le rapproché plus de lui ; mais un jpeu plus âgé, il court instinctivement au plus gros, parce que la sensation visuelle la plus forte détermine chez lui le désir le plus puissant. Mais beaucoup plus tard, ces expériences s*étant souvent reproduites, la qualité de grosseur, et même celle de goût meilleur, s'étant bien précisées dans son intelligence, c'est par habitude réfléchie qu'il volera au plus gros et au meilleur, et qu'il essaiera de le disputer à ses camarades. Il devient progressivement apte à la comparaison.
A trois mois, l'enfant parait saisir un grand nombre de ressemblances et de différences, mais encore comparertrèspeu, ou même point du tout. Je présentai, comme je l'ai déjà dit, à une petite fille de trois mois, d'abord un biberon rempli de lait, et ensuite un biberon vide ; elle porta le second à sa bouche avec autant d'empressement que le premier. Je les lui présentai tous les deux à la fois, trèsrapprochés l'un de l'autre, en sorte qu'elle pût voir le liquide blanc s'agiter dans l'une des fioles. Elle fit ce q'uaurait peut-être fait l'âne célèbre de Buridan, s'il avait eu deux mains, quand on l'aurait mis entre un seau d'eau et un picotin d'avoine ; il se serait emparé de l'un et de l'autre ; et la petite fille, autant que la maladresse de ses petites mains le lui permit, saisit tout d'un coup les deux biberons. Bientôt, sans lâcher le biberon plein, qu'elle tenait de la main droite, avec l'autre main elle porta le biberon vide à ses lèvres : ce mouvement provenait-il d'un simple hasard, ou de ce que le biberon vide était plus facile à élever? Peu importe à la question qui nous occupe ici.
Elle essaya sur le goulot quelques aspirations infructueuses, plissa le front, fronça les sourcils, et se mit à pleurer, en laissant retomber la malencontreuse fiole. Elle ne tarda pas à s'apercevoir de ce qu'elle tenait à la main droite ; elle l'appliqua promptement à ses lèvres, et aspira quelques gouttes du contenu avec les marques d'une complète satisfaction. Jusqu'ici la petite fille n'avait donc vu dans ces deux objets aucune différence, et peut-être même son attention n'ayant été que superficiellement dirigée sur eux, n'avait-elle vu qu'un seul objet dans ces deux objets presque semblables. — Je voulus varier surelle-mon expérience. Je la savais très-friande des couleurs brillantes : je plaçai devant elle successivement des gravures de plusieurs sortes. Je commençai par les nuances faibles : l'enfant, en les voyant, sursauta, poussa des exclamations joyeuses, et tendit les mains en avant. Mais sa joie devint de l'exaltation, quand je plaçai devant ses yeux des couleurs plus éclatantes : elle les palpait, les heurtait de ses mains frétillantes, les froissait, les tiraillait, les portait à sa bouche, les contemplait en extase. Je variai une seconde fois l'expérience. Après quelques minutes consacrées à un autre divertissement, je lui plaçai sous les yeux, deux images à la fois, dont Tune aux couleurs très-vives. Elle se précipita vers les deux, comme vers un objet unique. Je les lui représentai ensuite séparément : elle éprouva un grand plaisir à regarder l'image aux couleurs sombres ; mais à l'égard de l'autre, elle manifesta une joie et un enthousiasme indescriptibles. Si fortement impressionnée qu'elle eût été par des différences notables, ce n'avaient été pour elle que des impressions plus ou moins vives, sans retour détention sur les objets qui les lui procuraient, sans le moindre soupçon d* qualité différente, ou de même qualité possédée à des degrés différents, sans la moindre velléité de comparaison. J'ai conclu de semblables, expériences que la comparaison, telle que nous la comprenons et l'exer-
rons, n'est pas encore possible à un jeune cerveau de trois mois. L'est-elle un peu plus tard, et dans quelle mesure? Je laisse encore à cet égard la parole aux faits, sans me hâter de conclure.
J'avais; il y a quelques années, deux chats gris, la mère et le fils, de même taille, de même nuance, et de même apparence. Un jour, un enfant de huit mois, apporté dans ma chambre, aperçoit la chatte à quelque distance de lui, et la réclame avec force gestes et cris de circonstance. J'appelle le placide animal, qui entre aussitôt en relations amicales avec l'enfant. La chatte élève la tête et le dos pour se faire caresser, ronronne, passe et repasse en frottant sa robe contre l'enfant; celui-ci la serre à deux mains, la tourne et retourne à plaisir. Pendant qu'il est ainsi occupé avec elle, le chat survient, s'approche de l'enfant, le frôle en ronronnant, et demande sa part de caresses. Voilà notre enfant tout étonné d'apercevoir à sa gauche l'animai qu'il venait de voir à sa droite. Il se tourne d'un côté : un chat gris ; et puis de l'autre côté : le même chat gris. Il semble n'en pas croire ses yeux, et ne pouvoir se résoudre à voir deux objets, son esprit étant absorbé par la vive conception d'un seul. Que se passait-il alors dans cette jeune tète? Les yeux, les mouvements des bras, les attitudes penchées et expectantes, parlaient seuls, et ne témoignaient que d'un très-fort ébahissement. Mais l'incertitude de son jugement ne fut pas longue, et, avant la fin de la visite, ayant vu les deux chats devant lui, à côté, et loin de lui, dans différentes poses, il emporta le souvenir de deux animaux semblables, sans se dire à lui-même qu'ils étaient semblables. Des expériences de cette nature souvent répétées, et elles se répètent tous les jours, préparent de riches matériaux à l'abstraction, lui permettent de dégager des perceptions semblables ou différentes la conception de qualités analogues, et excitent l'enfant à la comparaison.
Un petit enfant de dix mois mettait une très grande
différence entre les gâteaux et les pommes de terre qu'il aimait beaucoup, et le pain qu'il aimait moins, et aussi entre la viande et le pain, le lait et le vin> le vin et l'eau. Je le soumis à l'expérience suivante. On lui montra d'un côté un gâteau, et de l'autre un morceau de pain ; sans tergiverser, il saisit le gâteau, et il le porta à sa bouche. On le lui retira: il fallait entendre ses cris d'écorché vif, voir ses trépignements, ses mouvements énergiques de bras, sa figure empourprée et contractée, et de quels yeux attentifs il suivait les mouvements de la main qui lui avait ravi sa friandise. Bientôt, en manière de plaisanterie, on lui présenta un morceau de pain : il donna dans le piège, il prit le pain ; mais, avant d'y mordre, il avait reconnu son erreur, et rejeté le pain avec les marques d'un violent dépit. — 11 ne faut pas qu'on lui laisse entrevoir des pommes de lerre, de la viande, ou un fruit, si l'on veut qu'il mange de la soupe. Il se comporte aussi différemment avec ses jouets et ceux des autres enfants. 11 se permet bien de mettre la main sur ceux de ses camarades, de les empiler avec les siens, d'en user en vrai propriétaire, uti et abuti; mais si quelqu'un touche aux siens, il les leur retire violemment des mains. Ainsi, des objets étant rapprochés devant ses yeux, il aperçoit très-distinctement que l'un n'est pas l'autre, et en quoi l'un n'est pas l'autre. Il compare presque sans le savoir ni le vouloir : c'est déjà un progrès accompli ! De ces rapprochements fournis par le hasard, éclairés par l'expérience, précisés par les influences éducatives et surtout par l'influence du langage, naîtront des similitudes et des différences de plus ou plus tranchées, isolées, abstraites, de vraies idées de rapport, et l'enfant comparera comme l'adulte.
Cette aptitude tardive à la comparaison proprement dite tient à la nature de l'attention. Elle est si courte et si mobile chez le petit enfant, qu'à n'observe guère que superficiellement les objets, les objets même qui l'intéressent, qui
sollicitent vivement sa curiosité, c'est-à-dire sa sensibilité, et il ne les observe le plus souvent qu'au point de vue des émotions particulières qu'ils lui procurent à un moment donné. Un enfant de trois mois essaie d'appréhender, de palper, de soulever, de porter à sa bouche, de jeter un objet qui lui tombe sous la main ; et, soit curiosité, soit besoin d'activité satisfait, l'objet est immédiatement connu, et délaissé pour un autre, sauf à être repris dans quelques instants. Il est relativement si ignorant, qu'il a très-peu de choses à voir dans un objet, surtout dans un objet qui n'a pas, comme les êtres animés, le don de se modifier et de renouveler à chaque , instant la curiosité qu'il inspire. Il faut, pour bien observer, savoir et vouloir observer. C'est pourquoi le petit enfant qui ne parle pas se contente de noter au passage des analogies et de différences grçssières. Le passé l'intéressant moins que le présent, il n'éprouve que fort peu le besoin de comparer.
Mais, dès l'âge de quinze mois, et surtout entre vingt mois et deux ans, l'enfant, d'ailleurs aidé dans son travail intellectuel par le secours des mots, un peu spontanément, et beaucoup par l'effet de l'imitation, use à sa manière, mais largement, de la faculté de comparaison. Il cherche fort peu les différences, bien qu'il en soit vivement frappé, mais il cherche partout des ressemblances. J'ai même noté le phénomène chez un petit garçon de treize mois. Comme un de ses cousins ressemblait à son oncle, avait même barbe, même taille, même voix, dès qu'il entra en relations avec son cousin, il le traita en vieille connaissance. Il l'appela Mo, se fit amener à lui, lui fourra l'index dans les yeux, dans le nez et dans les oreilles ; il voulut manger à côté de lui à table,, vint le trouver à quatre pattes, dès qu'il fut éveillé, pour jouer sur son lit; après le repas, il se fit mettre sur ses genoux, et, de là, sauta sur la table, où il se livra à mille petits jeux qu'il faisait avec son oncle. Son cousin tenant à la main un crayon, il le lui prit, le porta à sa bou-
che, et fit avec ses lèvres les mouvements et le bruit d'un homme qui fume x et renvoie sa fumée dans l'air (l'oncle fumait). Une fois descendu, il prit la main du cousin, et, d'un air suppliant, lui dit : « lou lou, lou lou » ; on expliqua au cousin que ces articulations signifiaient qu'il fallait imiter le chien, ce dont Poncle s'acquittait, paraît-il, au grand plaisir de l'enfant. Dans le jardin, il fit aussi à son cousin une prière que celui-ci ne comprit pas. ce qui sembla intriguer beaucoup l'enfant, habitué à être obéi par son oncle : il lui dit bon bon ou bô bô, ce qui signifiait qu'on eût à lui couper une fleur, et à la lui faire sentir. Ainsi cet enfant de treize mois raisonnait et agissait en vertu de l'ana- .ogie : de certaines ressemblances il concluait à d'autres ressemblances, et même à la ressemblance totale. Il s'étonnait de ne pas retrouver ces dernières ressemblances à côté des premières, et il les cherchait avec une attention excitée par le dépit. Son cousin renseigné prit, autant que possible, la suite des habitudes que l'oncle avait rendues nécessaires à l'enfant : mais il en remplaça quelques-unes par ses habitudes à lui. Aussi, après un séjour de trois semaines auprès de son cousin, l'enfant chercha-t-il dans son oncle, les gestes, les sons de voix, les jeux, les câlineries, les actes d'obéissance, avec lesquels le nouveau toto l'avait récemment familiarisé. Les rôles étaient changés, mais l'intelligence, la sensibilité et la volonté de l'enfant, opéraient de la même façon.
A l'âge de deux ans et demi, l'enfant compare beaucoup. H use fréquemment de phrases comme celles-ci : arbre bébé (petit arbre), arbre papa (grand arbre), maman canard, bébé canard, pour exprimer qu'un objet, «une plante ou un animal est plus grand ou plus petit qu'un autre. Un enfant de cet âge me disait : Toi pas vilain, bébé beaucoup pas vilain, voulant dire qu'il n'était pas méchant, mais qu'il l'était encore moins que moi. Il employait beaucoup de métaphores pour faire rire : « Vous êtes... disait-il en faisant
attendre la suite, pour exciter la curiosité ou pour trouver une idée qui ne venait pas, vous êtes un canard, ou bien une feuille, un acacia, un couteau, etc.. » C'étaient des inepties, mais qui indiquaient sa préoccupation habituelle de chercher des assimilations, si bizarres fussent-elles. A trois ans, voulant dire quelque chose d'aimable à une petite fille qu'il affectionnait beaucoup, il lui disait : c Tu es un rat, un vrai rat, un joli petit rat! » Déjà depuis plusieurs mois, il regardait fort attentivement et fixement les visages nouveaux, pour faire connaissance avec eux, et, après les avoir étudiés quelques instants, il dis.ait : « Barbe comme papa, robe bleue comme mamam, montre comme grand -pè... ». A cet âge, il connaissait les noms de plus de vingt arbres, dont il savait indiquer les caractères spécifiques les plus apparents, ce qui indiquait un grand progrès dans les facultés d'observation et de comparaison.
Il est depuis longtemps admis que le langage est un instrument nécessaire, et pour la fixation, et pour la formation elle-même des idées générales. Il me semble dépendant qu'on peut en observer le rudiment chez les animaux, et chez les enfants qui ne parlent pas encore.
Les animaux nous offrent une forme initiale de la gêné* ralisation. Le chien de ferme, qui, par métier et par goût,
c Donne la chasse aux gens c Portant bâton et mendiants, »
les reconnaît, de prime-abord, à leur accoutrement et à
leur bâtoo. Des caractères spécifiques sont gravés dans son intelligence, et associés à l'idée ou au besoin mécanique d'aboyer. En vain Bossuet et les héritiers de sa doctrine objectent-ils que si le chien aboie après les gens d'un certain aspect et d'une certaine mine, c'est que son maître lui en a donné l'habitude toute machinale. Pourquoi donc les chiens ne confondent-ils pas un mendiant avec un autre mendiant? Il y en a certains à l'égard desquels ils se mon* trent intraitables, et dont la vue distincte excite en eux une véritable fureur. D'autres individus de cette catégorie ont, an contraire, le talent de se rendre les cerbères indulgents, et même bienveillants. De loin, le chien aboie contre eux comme contre les autres : c'est l'effet du caractère spécifique ; mais, son homme dévisagé, il commence à se radoucir : c'est l'effet du caractère individuel. — Dans toutes les villes de garnison, on voit des chiens particulièrement sympathiques aux soldats : la vue d'un pantalon rouge les fait accourir. Mais, quand il sont arrivés près du soldat, ils se comportent différemment suivant les individus ; ils caressent celui-ci avec une joie empressée, celui-là avec indifférence, cet autre avec respect ou défiance. C'est qu'après le contre-coup de l'idée générale éveillée par la vue du pantalon rouge, et qui équivaut aux idées de caresses, d'amitié, de jeu, etc., il surgit des souvenirs de bons ou mauvais traitements associés à telle ou telle ressemblance particulière.
M. Houzeau est de notre avis. « Pendant qu'Huber exécutait ses belles observations sur les abeilles, une des ruches snbit un accident qui n'avait rien de prémédité. Un gâteau se détacha des parois auxquelles il était collé, et descendant de quelques pouces vint s'appuyer sur le plancher do la ruche. Il n'était pas au pouvoir des abeilles de le relever : son poids était trop considérable pour leur force physique. Aussi se bornèrent-elles à l'assurer dans sa nouvelle position, en conduisant dos celles de cire et des arcs-boutants. Mais en môme temps elles songèrent à un autre travail :
celui de consolider les différents gâteaux qui n'avaient pas subi d'accident. Elles fortifièrent, par de la nouvelle cire mêlée de propolis, tous les anciens points d'attache. Si cette action de prudence n'atteste pas une généralisation, nous serions désireux d'apprendre sous quel nom l'on entend la désigner. Les abeilles n'ont pas l'habitude de consolider l'attache des gâteaux ; elles se sont déterminées à ce travail après la chute d'un de leurs ouvrages; elles ont étendu ce travail à tous ceux des gâteaux qui restaient en position. Elles avaient évidemment conclu du cas particulier au général. — Je citerai un exemple analogue chez des ma,mmifères. En octobre 4859, j'avais fait un jour une longue reconnaissance topographique, sur le bassin de partage entre les bassins du Rio-Frio et du Nuccès. Mes animaux étaient restés sans eau depuis mon départ à quatre heures du matin. Vers trois heures de l'après-midi, j'eus terminé certaines opérations à la planchette, je montai à cheval, et descendant les flancs de la petite colline sur le sommet de laquelle j'avais passé une partie de la journée, je* pris la direction qui devait m'amener le plus vite près d'un cours d'eau. Après avoir passé un terrain ondulé, nous entrâmes dans une grande prairie, à peu près sans arbres, qui couvrait devant nous: trois ou quatre lieues de pays. Le sol en était uni, sillonné seulement par intervalles de petites tranchées tortueuses, de quelques décimètres de profondeur, creusées par les eaux du ciel dans les grandes pluies, mais sèches en tout autre temps.
« Le terrain manquant d'une pente décidée, ces sillons? divers ne se réunissaient pas en veines ; ils s'arrêtaient à de petits abreuvoirs ou lacs en miniature, qui parsemaient la plaine, pour emprunter une comparaison de Strabon, comme les taches de la peau d'une panthère. Mais à l'époque où je traversais ce canton, tous les abreuvoirs étaient desséchés. Ils n'offraient plus quç les traces de l'eau, sans contenir une goutte de ce liquide. J'avais avec moi deux
(biens, qui souffraient cruellement de la soif. A peine aperf urent-ils le premier sillon, qu'ils s'y dirigèrent de loin, de toute leur vitesse, et qu'ils le descendirent sans hésitation, 'lans le sens où l'jeau avait coulé. Ils parvinrent ainsi, après ':oe course de quelques centaines de mètres, à l'abreuvoir desséché, et après un court examen de son fond solide, reprirent vers moi, évidemment désappointés. Il en fut de Même dans toute la traversée de la plaine, dont je n'atteignis illimité qu'à la chute du jour. Les chiens explorèrent, dans cet intervalle, entre quarante et cinquante sillons. Ils reconnaissaient ceux-ci de fort loin, s'y précipitaient avec ardeur, et suivaient le lit desséché jusqu'à l'abreuvoir. On ne soutiendra pas, dans cette circonstance, que les chiens fussent conduits au lac par l'odorat, par les effluves de l'eau, puisqu'il n'y avait pas une goutte de ce liquide. Ils n'étaient pas prévenus par les caractères de la végétation, car il ne poussait pas un arbre sur le bord des sillons ni des abreuvoirs. II n'y croissait même pas une herbe particulière, tant le séjour de l'humidité y est court. Les chiens étaient guidés ici par des idées générales, secondées jusqu'à un certain point par l'expérience, et d'un caractère fort simple sans doute ; mais dans notre conception de ces sillons, de leur origine et de leur usage, en thèse générale, eux et moi raisonnions bien évidemment de la même façon.
* Je me hâte d'ajouter que cette observation n'est pas isolée. J'ai choisi seulement, pour le citer, un cas particulier qui est à l'abri de diverses objections. J'ai vu maintes fois, non-seulement les chiens, mais les chevaux, les mulets, les bœufs, les chèvres, se mettre à la recherche de l'eau dans des endroits qu'ils n'avaient jamais visités. Ils se guidaient en vertu de principes généraux, puisqu'ils arrivaient à des abreuvoirs ou des ruisseaux qui étaient, pour le moment, tout-à-fait desséchés (1). »
1. Études sur les facultés mentales des animaux, t. II, p. 264 et suiv.
£31 LÀ PSYCHOLOGIE JE LTSFJkSX
Les faits et gestes de l'enfant nous iaiîf i v ' nssL à défaut do la parole» ce que nous pomrws «crusse de si
faculté généralisatrice. Un petit enfant detu nas jeu?, pendant trois ou quatre hennés par jour, assis ssr «2 Eçis au milieu do la chambre. Un de ses jouets irons est ne botte en fer-blanc, qu'il aime à cause de sot fandt aëulliquo, et surtout à cause de son ouverture, dans laqoeCe il fourre tout co qui peut y entrer, et essaie de fourrer tout
10 reste. Cette habitude de mettre un objet dans «a antre lui tient au cœur. Il a constaté que plusieurs des objets qui tombent sous sa main, un seau, une charrette, une fiole, une trompette, etc., lui offrent cette propriété de pouvoir contenir d'autres objets. Aussi, dès qu'on lui donne ou qu'il rencontre un objet qu'il ne connut pas, il Inexpérimenté à cet égard, il le palpe, le retourne, il y cherche quolquo apparence d'ouverture. L'autre jour, il mit la nmiu »ur uno poupée habillée, entre les jambes de laquelle
11 oiwiiyu d'enfoncer d'abord une poupée plus petite, puis
1111 morcouu do pain, puis le goulot de sa fiole. Une autre
foin, on lui donna un bouchon de carafe, que, surtout à
c'iliino do na transparence vitrée, il s'obstina à croire ouvert
pur lo bout cylindrique : il chercha à faire entrer par là les
jtimhoii d'un petit pantin, ensuite un petit berceau de pou-
|if»o, ot onlln d'un air dépité, le bout de son index. Un de
non jou* familiers est de mettre l'index dans les yeux des
poMoniiM qui lo tionnent sur leurs genoux, ce qu'il exécute
on riant beaucoup. En un mot, il y a dans son intelligence
l'itlnu générale de cette qualité, perçue dans plusieurs
objet», at qu'il cherche dans presque tous, d'ouverture et
do oapucitô.
Un enfant de huit mois, i la vue de toute personne jeune ou jolie (jolie pour nous), faisait des soubresauts joyeux, et tendait los bras vers elle : n'y avait-il pas là une distinction entre une apparence aimable et une apparence déplaisante, qu'il saisissait à première vue chez toutes les personnes qui
s'offraient à sa vue ? C'était encore une ébauche d'idée générale. Le même enfant, à huit mois et demi, manifestait le désir qu'il avait d'un aliment solide, immédiatement reconnu pour tel au milieu d'un grand nombre d'autres objets : que ce fût un morceau de pain, de fromage, de beurre, de sucre, de viande, de pomme, il se penchait en tendant les bras, dans la direction de cet objet, et faisant entendre un son vaguement articulé, qui ressemblait à wroua : il ne faisait pas ainsi pour demander le sein ni le biberon, avec lequel sa mère l'allaitait en partie. A neuf mois, à la vue d'un chien, d'un chat, d'une poule, d'un oiseau, il s'extasiait, tendait les bras, et regardait signifkativement la personne qui le portait, pour lui indiquer qu'il voulait s'en approcher; ses mouvements pour prier, et ensuite pour manifester sa joie et son admiration, se complétaient par ces monosyllabes répétés : appaf appa ! appa ! Il avait donc une idée distincte, et jusqu'à un certain point générale, d'aliment solide et d'animal, quoiqu'il ne désignât encore aucun des individus compris dans ces deux classes d'objets, par des noms spéciaux correspondant aux qualités spécifiques qu'il ne laissait pas que de remarquer en eux. A onze mois, l'exclamation exprimant l'idéo générale, transformée, soit par sélection, soit par imitation, était devenue ah ! et quelques-unes des idées spécifiques étaient exprimées par des mots propres, qu'il est inutile d'énumérer ici.
A l'époque où tout le monde admet que l'enfant possède des idées générales, c'est-à-dire à l'époque où. il en exprime un assez grand nombre par des mots, on peut constater chez lui d'autres idées générales, qui ne sont point exprimées par des mots. Un petit enfant de treize mois sait fort bien dire matyé (marcher), quand il veut qu'on lui donne la main pour aller ici ou là. Mais, souvent, si on refuse de satisfaire son désir, il sait fort bien* faire ses affaires tout seul ; il quitte la personne qui le tient en
glissant le long des jambes, il s'accroupit, et, les bras ramassés vers le corps, de l'un et de l'autre, il avance à marches forcées, sur son abdomen. Qu'il faille aller tout droit ou en prenant des détours, monter l'escalier, ou même le descendre (ce qu'il fait moins adroitement, et non sans chavirer), ramper est pour lui un moyen général d'avancer tout seul, dont il a une idée bien caractérisée, et qu'il applique à différents cas particuliers avec des modifications de circonstance.
Quand il est assis par terre, et qu'il lui prend la fantaisie de se relever en s'appuyant sur ses deux mains, une fois debout, il se trouve souvent fort embarrassé de sa station verticale, et il demande en suppliant une main à toute personne, connue ou non, qui est le plus près de lui. Voilà encore l'idée bien nette d'un moyen général qui le tire d'embarras : tenir la main d'une autre personne. — Ce même enfant, qui désigne par le mot peau-peau, toute espèce de couvre-chef, bonnet, casquette, gibus, feutre, bonnet de nuit, chapeau de femme, ne manque pas de mettre sur sa tête l'objet de cette espèce qui se trouve à portée de sa main ; il est même un certain nombre d'objets qu'il prend ou qu'il a pris pour cet objet de toilette, par exemple, le cabas de la bonne, un sac de papier, un couvre-plat, un abat-jour, un petit fichu, un mouchoir, un disque de carton, et une foule d'autres objets, qui, par leur forme, rappellent de plus ou moins loin celle d'un objet propre à couvrir la tête. Cette idée générale a donc pris pour lui une fort grande extension.
De tous ces faits, que chacun peut multiplier à plaisir, nous conclurons donc à l'existence, chez le tout jeune enfant, d'idées générales indépendantes du langage. Une manière d"être l'a-t-elle vivement frappé dans un certain nombre d'objets, elle commence à se fixer dans son intelligence sous forme d'abstrait, c'est-à-dire d'idée très-nette, mais non plus associée à l'idée précise de certains objets. C'est
une soAe d'analogie résumée en une conception vive, que chaque objet plus ou moins semblable a le pouvoir de réveiller. Vienne un moyen de fixation pour cette idée, elle se délimite, se restreint ou s'étend, elle devient une véritable conception générale. Le mot n'est qu'un moyen de rappel plus simple et plus efficace que la sensation pure qui avait autrefois l'habitude d'évoquer cette idée. Le langage est, quoi qu'on en ait dit, un instrument de précision et de fixation, plutôt qu'un instrument de formation, pour les idées générales.
Voyons l'enfant généraliser, à notre exemple, mais à sa façon, avec les mots que nous lui apprenons. Connaître les choses, c'est distinguer les principales frontières qui les séparent en diverses classes ; connaître une langue, c'est non-seulement connaître des mots, mais des choses, tenir dans sa main et à son service journalier quantité d'observations et d'expériences qu'une langue résume. On s'aperçoit clairement du rôle des mots dans le fonctionnement de ia pensée, en voyant la tendance incoercible des enfants, je ne dis pas £ faire rentrer dans une classe, mais tout d'abord à relationner un terme connu avec les différents objets qui se présentent. Ils nous donnent, avec les audaces impuissantes ou heureuses que l'on sait, les plus intéressants exemples de généralisation inférieure. Ce ne sont que des analogies, mais plus ou moins étendues, des relations plus ou moins compréhensives. La raison, chez l'enfant, n'est le plus souvent que.de la comparaison aussi peu abstraite que possible. La ville de Tarbes possède un joli jardin public qui porte le "nom du légataire. Un enfant de Bordeaux, âgé de vingt mois, nous dit : « Il y a un jardin Massey à Bordeaux. » Un enfant de quinze mois a un cheval de bois naturellement baptisé du nom de dada. Il ne lui a fallu qu'un seul exemple, une seule ressemblance, pour appliquer ce mot dada à un seul cheval, ce qu'il a fait un peu avec l'aide de ses parents ; c'est ensuite avec la plus grande
facilité qu'il Ta appliqué à tous les chevaux qu'il voyait. 11 n'y a toujours là que des ressemblances particulières, pas de concepts dits généraux. Au milieu d'une basse-cour remplie de toutes sortes d'animaux, l'enfant voit des poules, et il les appelle koko y du nom de son serin et de sa tourterelle ; il voit nager des oies et des canards dans la mare, et il n'en fait qu'une seule et même espèce d'oiseaux : le canard ; le cygne est pour lui un canard aussi. Pour un enfant de trois an 3, les grandes lignes des classifications sont déjà définitivement acquises, et il n'a falhi qu'une seule ressemblance pour les ébaucher, une énumération absolument incomplète pour les étendre et les affermir.
11 y aurait, je le crois, quelque subtilité à raisonner de la façon suivante : « S'il est vrai que l'idée générale distincte est postérieure aux notions individuelles confiées, réciproquement il peut être vrai de dire que l'idée générale confuse est antérieure à l'idée individuelle distincte. Ainsi l'idée d'homme, en tant que caractérisé par la définition abstraite et classique d'animal raisonnable, ou par la définition zoologique, une telle idée suppose sans doute la comparaison entre beaucoup d'hommes individuels ; mais le sentiment confus de ce qu'il y a de commun entre les hommes préexiste à la distinction précise des individus : par exemple, il faut du temps à l'enfant pour distinguer son père des autres hommes : il faut du temps à un chien pour distinguer son maître. On a dit avec raison que la faculté de généraliser caractérise l'intelligence : on peut dire que la faculté d'individualiser ne lui est pas moins essentielle (1). » J'accepte la conclusion, mais je fais mes réserves pour les prémisses. Quand l'enfant applique le mot papa à tous les individus qu'il voit ressembler gênériquement à son père, ils ne lui ressemblent pour l'enfant que particulièrement. L'auteur précité voit là une tendance absolument générali-