‹ La psychologie de l'enfantChapitre 87 sur 109 · Lectures on the science of language, passim · texte numérisé non relu

Lectures on the science of language, passim

% L'acquisition du langage, etc.; Revuephilosophique, janvier 1876.

elle a prouvé qu'une pensée conceptuelle ou discursive ne peut se dérouler que par des mots. Il n'y a pas de pensée sans mots, pas plus qu'il n'y a de mots sans pensée. »

M. Taine, qui a fait, en l'adoptant pour son compte, cette citation de Max Mûller, s'est beaucoup étendu sur cette intéressante matière. Dans un chapitre de son livre de Vin- < telligence, où il a recueilli des observations dans le genre | de celles de Tiedemann, il apprécie, en libre disciple de \ Locke, un certain nombre de faits relatifs à la formation des idées générales chez les enfants. Il prétend faire surgir les idées générales, en même temps que les termes généraux, ou à l'occasion de ces derniers, d'une opération spéciale à l'homme, qu'il désigne sous le terme vague de tendance à la généralisation. Les exemples qu'il recueille à l'appui de sa théorie nous amèneront à d'autres conclusions que les siennes.

« On peut, dit-il, assister de près i la naissance de ces noms généraux ; chez les petits enfants, on la prend sur le fait. Nous nommons tel objet particulier et déterminé, et, avec un instinct d'imitation semblable à celui des perroquets et des singes, ils répètent le nom qu'ils viennent d'entendre. Jusque-là ils ne sont que des singes et des perroquets ; mais ici se manifeste une délicatesse d'impression toute spéciale à l'homme. Vous prononcez devant un bambin dans son berceau le mot papa, en lui montrant son père ; au bout de quelque temps, à son tour, il bredouille le même mot, et vous croyez qu'il l'entend au même sens que vous, c'est-àdire que ce mot ne se réveille en lui qu'en présence de son père. Point du tout, quand un autre monsieur, c'est-à-dire une autre forme pareille, en paletot, avec une barbe et une grosse voix, entrera dans la chambre, il lui arrivera souvent aussi de l'appeler papa. Le nom était individvel, il l'a fait général ; pour vous il ne s'appliquait qu'à une personne, pour lui il s'applique à une classe. En d^autres termes, une certaine tendance correspondant à ce qu'il y a de comte

mun entre les divers personnages munis d'un paletot» d'une barbe et d'une grosse voix, s'est éveillée en lui, à la suite des expériences par lesquelles il les a perçues. Ce n'est pas cette tendance que vous voulez éveiller, elle s'est éveillée toute seule ; voilà la faculté du langage, elle est fondée tout entière sur ces tendances qui survivent à l'expérience d'individus semblables, et qui correspondent précisément à ce qu'il y a de commun en eux.

« A chaque instant nous voyons ces tendances opérer chez les enfants, et contre la langue, en sorte qu'on est obligé de rectifier leur œuvre spontanée et trop prompte. — Une petite fille de deux ans et demi avait au cou une médaille bénite ; on lui avait dit ; « C'est le bo-Du. Un jour, assise sur les genoux de son oncle, elle lui prend son lorgnon et dit : « C'est le bo-Du de mon oncle. » 11 est clair qu'involontairement et naturellement elle avait fabriqué une classe d'individus, pour laquelle nous n'avons pas de nom, celle des petits objets ronds, percés d'un trou et attachés au col par un cordon, qu'une tendance distincte, correspondant à ces quatre caractères généraux et que nous n'éprouvons point, s'était formée et agissait en elle. — Un peu plus tard, la même enfant, à qui on faisait nommer toutes les parties de son visage, disait, après un peu d'hésitation, en touchant ses paupières : « Ça, c'est les toiles de yeux. » Un petit garçon d'un an avait voyagé plusieurs fois en chemin de fer. La machine avec son sifflement, sa famée, et le grand bruit qui accompagne le train, l'avait frappé ; le premier mot qu'il eut prononcé, était fafer (Chemin de fer) ;- désormais un bateau à vapeur, une cafetière à esprit de vin, tous les objets qui sifflent, font du bruit et jettent de la fumée, étaient des fafer. — Un autre instrument fort désagréable aux enfants (pardon du détail, il s'agit d'un clysopompe), avait laissé en lui, comme de juste, une impression très-forte. L'instrument, à cause de son bruit, avait été appelé un zizi. Jusqu'à deux ans et demi, tous les objets longs, creux et

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minces, un étui, un tube à cigares, une trompette, étaient pour lui des zizi % et il ne s'approchait d'eux qu'avec défiance. Ces deux idées régnantes, le zizi et le fafer, étaient deux points cardinaux de son intelligence, il partait de là pour tout comprendre et pour tout nommer. »

Appelons de leur vrai nom ces tendances coirespondant à ce qu'il y a de commu/n entre des individus ou dés objets semblables : des ébauches, sinon de vrais actes de généralisation. Il y a une manière plus simple, et, selon moi, plus exacte, d'interpréter les faits cités plus haut, et les faits analogues que j'ai déjà pu présenter moi-même. Des objets semblables réveillent la même idée dans l'intelligence de l'enfant ; d'abord, par suite de la faiblesse d'analyse inhérente à ses jeunes facultés, cette idée du semblable est individuelle; mais, à force de voir des semblables simultanément ou successivement, il saisit en eux des caractères , distinctifs, des différences, il cesse de confondre les uns avec les autres, il ne prend plus tout monsieur à barbe pour papa, un tubequelconque pour zizi, tout objet sifflant pour fafer'y tout objet rond pour bo-Du. Et cependant il consorve cette idée de ressemblance premièrement saisie, et qui se réveille à l'aspect des objets, puisqu'en les distinguant, U les appelle encore tous du même nom.

Ici le langage est de beaucoup en retard sur la pensée : si le terme commun correspond à la conception générale, l'idée particulière ou individuelle n'a pas encore son équivalent dans le vocabulaire de l'enfant. Une certaine couleur, une certaine forme, l'ont tout à coup averti de la présence d un aliment, et il prononce le terme général par lequel il exprime l'idée de bon à manger ; mais, au second coup d'œil, il a distingué le gâteau du pain, la pomme de terre du beurre'; de l'idée générale se sont donc détachées des idées particulières, qu'il ne sait pas exprimer. Lorsqu'il auxa des termes pour les exprimer, les premiers termes généraux • iront de plus en plus en se particularisant, et il en itiven-

tera ou en recevra d'autres pour exprimer les anciennes idées générales, qui, de leur côté, iront toujours en s'élargissant.

L'aptitude du petit enfant non parlant à généraliser me semble précisément établie par ce que M. Taine appelle sa tendance soudaine à généraliser les termes qui sont pour nous individuels. Cette merveilleuse vertu d'un mot serait contraire à la loi d'évolution intellectuelle. 'Si l'idée générale ne préexistait pas, à quelque degré de formation qu'on la suppose, au terme qui lui est corrélatif, je Verrais dans son apparition un effet sans cause, le moins produisant le plus, le signe la chose signifiée. Quand vous montrez à l'enfant son père, et que vous lui dites : papa, vous lui fournissez un mot, qui s'associe dans son intelligence à l'idée d'une forme de telle ou telle espèce. Mais cette idée n'est pas individuelle dans l'esprit de l'enfant ; il a déjà vu cette forme, et il la voit presque tous les jours ; c'est une vague idée de ressemblance, qui n'est pas pour lui abstraite, mais qui se reveille à la vue de tous les objets semblables. Le mot papa, le mot fajer, etc., désignent pour lui des qualités qui l'ont frappé, non pas dans un seul objet, mais dans plusieurs. S'il désigne par le même nom, après en avoir vu un certain nombre, et tout en ne les prenant pas les uns pour les autres, tous les objets semblables, c'est incontestablement que le terme analogique pousse au terme général, et cela, parce que l'analogie dans les idées tend à un* certaine généralité. Le mot progresse comme l'idée, et par l'idée.

La généralisation n'est, en définitive, pour l'enfant qu'une similitude plus ou moins étendue. Ce n'est pas encore, même quand il commence à bien exercer la fonction de la parole, cette faculté supérieure d'appliquer ufte idée abstraite de qualité à tout un groupe d'objets comparés entre eux. Le travail qui amène l'enfant à ces idées nettes de genre et d'espèce sera très lent.

Un enfant de trois ans, d'une intelligence très développée, ne comprenait rien à ^es mots d'eapèce et do classe. « Qu'est-ce que cela veut dire, cet animal est de la même espèce? » me demandait-il avec insistance. Je ne pus me tirer de la difficulté qu'en lui répondant : « C'est presque la même chose ; » il comprit que l'un était semblable à l'autre, et voilà tout. Du reste, rien d'aussi variable, même pour les adultes, que les idées générales, surtout au point lie vue de la compréhension, qui est le plus important. Prenez dix personnes au hasard, prononcez devant elles les mots vertu, humanité, force, loi, nature, quantité, qualité, ou tel autre terme général que vous voudrez : demandez à chacune d'elles le sens qu'elle attache à ces mots, pourtant d'ua uss%e vulgaire, et vous serez étonné des divergences qu'il y aura dans les dix réponses. C'est que, plus la puissance de réflexion est grande, plus l'expérience et l'analyse interviennent dans nos opérations intellectuelles, et plus les idées et les termes généraux se précisent, en se limitant ou s élargissant. Tous les objets ronds perdent graduellement le nom de bo-du. ou de sizi, tous les hommes celui de papa, et, a mesure que les objets revêtent leurs noms individuels, ou considérés comme tels, ils rentrent aussi, avec les idées correspondantes, dans d'autres catégories générales. Les analogies premières frappent moins, les différences sont de mieux en mieux perçues, les classes se tranchent en espèces, les espèces en variétés, les individualités ellesmêmes eu singularités. Il y a comme une acuité progressive de la vision intellectuelle, qui a saisi d'abord les grandes masses, les détails ensuite, les plus minutieux en dernier lieu, et à laquelle correspondent nos généralisations successivement ascendantes et descendantes.

tU RAISONNEMENT

« Lb processus du jugement a pour caractéristique spéciale, à mesure qu*il s'avance, le privilège de s'étendre, de déterminer la réaction des éléments cérébraux -ambiants, de fouiller en quelque sorte dans les réserves du passé, d'associer des notions anciennes aux notions de la vie actuelle, de créer des jugements partiels, locaux,^êtablis à l'avance, résultats intimes de l'expérience fcidividuelle, et de nous permettre, à un moment donné, de juxtaposer, d'agglomérer ces jugements partiels, de les agglutiner, sous forme de raisonnements, en un jugement d'ensemble, qui, comme une véritable synthèse, les résume tous (1). » Si donc le raisonnement consiste ^n ce que la présentation de certains phénomènes, qui ont déjà leur équivalent dans différents é]Lats psychiques produits par les expériences passées, excite ces états psychiques à se reproduire en tout ou en partie, si, en d'autres termes, le raisonnement n'est pas autre chose qu'une série de jugements consécutifs ordonnés entre eux selon la loi des associations habituelles, il est évident que le petit enfant, comme l'animal, raisonne.

Un enfant de sept mois a tfès> bien associé dans son esprit l'idée des mouvements de mastication à celle des agréables sensations qui en résultent. Quand il voit sa nourrice porter un aliment à sa bouche, et jouer des lèvres et des mâchoires, il juge qu'elle mange,que ce quelle mange est bon pour elle, et le serait pour lui-même y et, il sait par expé-

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