‹ La psychologie de l'enfantChapitre 90 sur 109 · Honzeau, op. cit., p. 199, t. II · texte numérisé non relu

Honzeau, op. cit., p. 199, t. II

ne peut-elle pas exciter des mouvements inconscients et involontaires, comme ceux d'ouvrir la bouche, de tendre les bras, de se pencher en avant, peut-être même de pleurer? Il est trè3 difficile de faire la part de ce qui revient au conscient et à l'inconscient dans cet ensemble en apparence rationnellement ordonné de sentiments, d'idées et d'impulsions organiques. Toujours est-il que la conscience y est pour sa bonne part

En effet, tout mouvement instinctif, toute action réflexe, nous l'avons déjà dit, viennent à être perçus par leur agent d'abord inconscient, pour peu qu'ils soient importants en eux-mêmes, ou que leur répétition rapprochée les mette en quelque sorte en relief et en vue. Nous voyons chez les adultes la conscience accourir à ces coups de théâtre, qui ne la laissent plus indifférente, comme le font les événements ordinaires ou non persistants. De même, si l'enfant est amené à reproduire ces mouvements d'abord passés inaperçus, ou à les produire avec une variante ou un surorott d'intensité ou de complexité, il les remarque nécessairement, et ce qui le prouve, c'est qu'il les modifie sous le contrecoup de telle impression ou sous l'impulsion de tel sentiment de circonstance.

Un petit enfant de dix mois désirait vivement tenir un petit chat que sa sœur aînée faisait jouer sur ses genoux : il tendit les bras vers l'animal, regardant alternativement sa sœur et le chat, poussant des dus de désir semblables à un petit hoquet. Sa sœur ne lui accorda pas ce qu'il demandait, ne voulant pas confier le joli animal aux caresses maladroites de l'enfant ;' celui-ci commença à pleurer et à crier modérément. Sa sœur, qu'il ne cessait, en pleurant, de regarder dans les yeux, resta calme et impassible ; le solliciteur devint alors plus pressant, agita furieusement toutes les parties de son corps ; il se démenait, se tordait, hurlait, sanglotait. Sa sœur lui dit : « Tais-toi, petit vilain, tu n'auras pas Minet, tu lui ferais mal » ; la gesticulation

du petit capricieux devint plus violente, Les plaintes menaçaient, les larmes commandaient ; la douleur s'était exaspérée à un tel point que la conscience disparut au milieu de cette tempête psycho-organique. L'enfant terrible finit par oublier la cause de sa douleur, tout à sa douleur ellemême. Il tendait encore les bras en avant, sans savoir ce qu'il faisait, car le petit chat effrayé par cette scène désordonnée, était parti et s'était caché sous un lit. Pour calmer son frère, la sœur appela le chat, le prit et le lui apporta : immédia-, lement l'enfant se tut ; mais il recommença à pleurer, après une pose de trois secondes ; la jeune fille se mit alors à caresser et embrasser son frère, en l'invitant à s^ calmer et à toucher le minet. Quand il fut un peu tranquillisé, il ne fit plus attention au chat, et demanda à sa sœur un bonbon. On voit ici la marche ondoyante et capricieuse des jugements et des mouvements ordonnés déjà par la loi de l'habitude, mais qui se transforment de mille manières imprévues, au gré des impressions ou des associations d'idées intercurrentes, qui les présentent tour à tour ou les enlèvent aux prises de la conscience. >

Si l'automatisme retourne à la conscience dans certains cas déterminés, la conscience cède avec la même facilité ses droits à l'automatisme. Un petit enfant de deux ans et trois mois a l'habitude de voir entrer chez sa mère, presque tous les matins, une locataire de la maison, qui revient du marché. Quand il voit sa mère revenir avec un panier au bras : « Où mê Gilê ». dit-il, « Veu voi mê Gilê », « Appê me Gilê ». Tous les jugements exprimés par ces phrases enfan-

Unes ne sont-ils pas enchaînés de façon à constituer des raisonnements concrets, mais effectifs? Eh bien ! l'enfant en a déjà pris l'habitude, au point de les réitérer plusieurs fois par jour, n'importé à quelle heure, quand il voit prendre à sa mère un panier, et cela tout machinalement, comme un perroquet répétant des paroles n'ayant aucun sens pour lui. Le rationnel est devenu automatique, par l'effet de la répétition

habituelle. On peut observer d'autres exemples du même fait dans le même enfant. Quand la dame en question vient faire sa visite matinale, au retour du marché, l'enfant de courir à elle, de se suspendre à sa robe, et de dire : « Maman chè Gilê » ; puis il tire un coin du panier, et, sans savoir s'il y a pour lui quelque friandise, il fourre les mains, à tout hasard, dans les provisions, et, tirant n'importe quoi : « Veux Çà, moi, te dis, moi, veux ça ». Tous ces jugements naturels arrivent dans un ordre automatique si constant, qu'on pourrait supposer que l'enfant n'en a pas conscience.

Mais voici deux exemples en sens contraire, fournis par le même enfant, et qui nous montreront l'ingérence de la conscience dans un ensemble de jugements et de mouvements opérés en grande partie d'une manière réflexe. Son père est un ouvrier qui va souvent à la pêche, et l'enfant est habitué à manger de la friture. L'autre jour, le père, revenu après l'heure du souper de la famille, mangeait seul du poisson. « Moi veut frit, papa, veut frit » ; le père fit un moment la sourde oreille ; « Moi veut frit », dit l'enfant, qui tournait autour de la chaise de son père, le prit par la manche, essayant d'attirer son attention. Le père continua à manger sans souffler mot (jusqu'ici tous les mouvements, toutes les paroles de l'enfant exprimaient des idées automatiquement associées et ordonnées, comme ses gestes et ses paroles) ; mais l'enfant voyant que ses tentatives étaient infructueuses, se mit sous la table, et tirant une jambe de son père : « moi, veux frit, pas minet mon frit, moi veux frit » ; il avait tout à coup réfléchi que le chat se met ordinairement sous la table : l'enfant se faisait chat, par suite d'une illumination soudaine de la conscience, qui lui avait fait penser et exécuter des mouvements tout nouveaux pour lui. — . La mère de cet enfant lui a donné l'habitude d'appeler, vers midi, madame Jillet, et de lui demander le journal, afin d'éviter à cette dame la peine de descendre. L'enfant s'acquitte de son rôle très-sérieuse-

meut, et il n'entend pas qu'on s'en charge pour lui. « Mé Qilé, dô jouna ! » Il répète la formule, avec très-peu de variantes, jusqu'à ce que le journal lui soit jeté par la fenêtre. Un de ces jours, son frère voulut appeler pour lui la dame au journal. Le petit enfant devint rouge de colère ; on empiétait sur .un droit acquis ; il se mit à crier de toutes ses forces : « Mé Gilé, dô jouna » ! et puis, se tourne vers son frère : « No pas toi kié, faut pas kié toi, moi kié : mé Gilè ! » Sur ces paroles, le journal tomba et fut ramassé /par le frère aîné ; le petit s'empressa de le lui arracher des mains : « Dô jouna, moi poté maman », dit-il. Il y avait là deux ou trois innovations accomplies dans sa pratique familière ; mais il y revint immédiatement, en secouant le journal tombé, et disant : « ne pas sal », ce qui était passé chez lui en habitude presque inconsciente.

C'est dans cette facilité à approprier les expériences passées à des expériences nouvelles, à étendre sans cesse la chaîne des inductions et des déductions, que l'enfant et l'animal montrent une force inépuisable d'invention, des ressources d'imagination, que l'adulte, plus porté en général à vivre sur les raisonnements tout faits, acquis ou appris, qu'à en édifier de nouveaux, pourrait souvent leur envier. Remarquons aussi d'après cet exemple, que Locke et Stuart Miil ont avec raison soutenu qu'il y à un mode de raisonnement fondé sur le particulier. M. L. Ferri, dans son intéressante étude sur les trois premières années d'une enfant (1 ) a présenté des observations qui confirment cette opinion.

Le petit enfant donne à chaque instant des preuves de la force d'invention, et de l'élasticité du raisonnement. Tous ses progrès intellectuels, moraux et physiques, ses jeux ses caresses, ses ruses, tout porte la trace de sa raison pratique et ingénieuse. Citons encore quelques exemples

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