‹ La psychologie de l'enfantChapitre 91 sur 109 · Dans. la Filosofia délie scuole italiane, octobre · texte numérisé non relu

Dans. la Filosofia délie scuole italiane, octobre

choisis entre des milliers, que tout le monde a pu observer, sans toutefois les noter et les apprécier systématiquement en vue d'une direction à imprimer aux facultés enfantines. Le mot de direction ne rend peut-être pas exactement ma pensée : tout, éclôt si spontanément dans l'évolution du petit être humain, l'accommodation des expériences sans cesse accumulées répond d'une manière si prodigieusement diverse et active aux excitations et aux nécessités des circonstances accidentelles, que le grand art de l'éducation, même pour l'âge le plus tendre, me paraît devoir plutôt être une neutralité attentive bienveillante, qu'une ingérence partiale et dominatrice. Malheur à l'enfant jeté dans le moule de la convention et de la routine, quelques formes sages et spécieuses qu'elles affectent ! Laissez donc faire, laissez passer, et n'empêchez que ce qu'il faut de toute force prévenir ou réprimer^ sous peine d'arrêter dans sa marche toujours ascendante et extensive la sève destinée à produire successivement et simultanément des fleurs précieuses et des fruits exquis.

Je prends encore mes exemples dans la catégorie des enfants qui déjà parlent, marchent, et manifestent d'une manière plus évidente les phénomènes intimes qui se déroulent en eux presque à leur insu. L'enfant dont je parle a deux ans et un mois. Quand son père, que ses travaux de nuit forcent à dormir assez tard dans la matinée, lui paraît dormir trop longtemps, si la mère le laisse un moment seul, il essaie de réveiller le dormeur, soit en tirant la couverture du lit, soit en agitant la chaise avec bruit, soit en montant sur la chaise et secouant la tête du père. L'autre jour, monté sur la chaise, il prit son père par le cou, puis il tira une oreille en la pinçant assez fort ; le père faisait semblant de dormir, pour observer ce qui allait arriver. Enûn l'enfant relève la paupière de l'un des yeux paternels, et crie : c Petit pé, pas clai, n'é pas? » C'était une invention contre laquelle le père devra désormais se mettre en garde. Der-

nièrement encore, le père venait de rentrer, et s'apprêtait à souper : le petit surveillait les apjprêts faits par la mère ; elle venait de remplir une assiette de soupe, et sortit un instant. L'enfant profita de son absence, pour prendre l'assiette à deux mains, et, malgré son poids, l'apporta à son père, en lui disant : « Monsieur papa, mangez soupe. » Tout était nouveau dans cette action, qui fit rire aux éclats le père et la mère. Monsieur papa était le plus piquant de la trouvaille. Quelquefois, quand son père fait mine de se fâcher, il a bien vite deviné, à ses , regards, au pli de ses lèvres, et à quelques autres signes pour lui évidents, que son père joue la colère, et il s'écrie, en riant très fort : Pas fâché, papa ; bibise (bêtise, plaisanterie) pas f4ché. » Il lui est arrivé déjà quatre ou cinq fois à table, de dérober en tapinois quelque chose dans l'assiette de ses voisins. Quand il a mis son larcin dans la sienne, il rapproche le morceau de viande ou de légume de sa propre part, les presse et les tasse, pour qu'il n'y paraisse pas. Cette invention lui coûté quelques justes réprimandes, qui ne l'ont pas tout à fait corrigé. — Usait que son frère, âgé de cinq ans passés, et qui va en classe, n'aime pas le voir toucher à ses jouets, parce qu'il les dérange ou les détériore, ou peut-être par instinct de propriétaire susceptible. Mais, son frère parti il sait bien trouver la cachette de la boîte où sont les jouets, ou, au besoin les obtenir de sa mère par persuasion ou fâcherie plus ou moins sincère. Mais il a l'oreille aux écoutes, et court souvent regarder de haut en bas, dans l'escalier, quelle est la personne qui monte. Il commence à reconnaître le pas de son frère, et, aussitôt, avec ses deux mains, de ramener à la hâte tous les jouets épars, de les fourrer pêlemêle au fond de la boîte, et de les rapporter à leur place. Quoiqu'il soit incontestable qu'en bien des cas, l'animal adulte raisonne plus vite et plus juste que le petit enfant de un an à quatre ans, ou même que l'enfant plus âgé encore, *oilà assurément un exemple d'invention supérieure à

celles qui se montrent ordinairement chez les plus intelligents des animaux.

A mesure que l'enfant grandit en force et en expérience, son jugement gagne en exactitude, sa raison s'affermit, se précise, s'affine, s'abstrait en quelque sorte, et l'expression de ses raisonnements, le plus souvent relatifs à ses désirs ou à ses appréhensions, arrive & la rapidité logique et oratoire. Tout enfant, mais plus âgé de deux ans qu'une de mes cousines (âgée de trois ans), j'avais abusé, au profit de ma gourmandise, du droit du plus fort, et je lui avais dérobé une magnifique poire, que notre grand'mère lui avait donnée en revenant d'un jardin situé à quelque distance de la maison. On devine les larmes, les cris, le désespoir de la pauvre victime. Elle fit son rapport très éloquent et très circonstancié à grand'mère. Celle-ci essaya de l'apaiser en lui donnant un joli grapillon de raisin. Quand je rentrai d'une cachette où j'avais été savourer les douceurs du fruit volé, la petite n'était pas encore au bout de sa grappe, ni dé son chagrin. Ma grand'mère me gronda très sévèrement, et puis, s'adressant à ma cousine : « Consoletoi, mon enfant, je t'apporterai une très bonne poire, et ton cousin n'aura rien. » Cette promesse, mon air décontenancé, rendirent le cœur à ma jeune cousine, et, d'un air guilleret, elle s'en alla gambader dans la rue. Une heure s'était écoulée, et moi, je n'avais pas quitté la maison, sans doute pour voir si notre grand'mère aurait le courage d'effectuer sa menace, et de donner une pdire à ma cousine devant moi, sans m'en donner une. De son côté, ma cousine n'avait pas oublié la promesse. Elle revenait toutes les dix minutes, rôdant autour de notre grand'mère, lui disant de petites choses aimables, lui demandant si elle avait besoin de quelque commission, lui parlant des légumes, de la soupe, etc. Mais le mot de poire ne venait jamais sur ses lèvres : elle savait, par expérience, que notre grand'mère n'aimait pas les obsessions, surtout à l'égard

des choses de bouche, et elle se gardait de la mécontenter en paraissant trop pressée d'avoir le fruit attendu. Enfin, au bout d'une heure et demie, excitée peut être par les taquineries de son estomac, elle prit son courage à deux 'ïnains, et se risqua à lancer son va- tout. Elle arriva tout à coup en sautillant, du fond de la cour, et, frappant d'une main caressante l'épaule de ma grand'mère, qui était assise près d'une table, elle dit, d'un accent convaincu : « Elle sera bonne, oui ! » Ma grand'mère comprit la signification de cette formule astucieuse. Mais elle se la fit répéter, et la petite fille, encouragée, précisa davantage : « Elle sera bonne, oui, grand'mère, la poire ! » Notre grand'mère trouva le procédé charmant, elle appela notre grand-père, qui travaillait dans une chambre voisine, et lui dit : c As-tu le temps d'aller au jardin ? Va donc chercher une belle poire, que j'ai promis de donner à la petite. » Mon grand-père prit la clef du jardin ; ma cousine l'accompagnait en lui tenant la main. Inutile de dire que je fis partis du cortège, tout en me tenant avec respect derrière mon grand-père. Je crois que ce fut moi qui entrai le premier au jardin, à peine la porte fut-elle ouverte. Ma cousine eut une belle poire, et la savoura avec tant de plaisir, qu'elle oublia de dire à mon grand-père qu'il ne fallait pas que j'en eusse une. Nous mangeâmes tous les trois de concert un de ces beaux fruits et puis, nous jouâmes dans les allées du jardin avec notre bon grand-père, deux petits et un grand enfant.

L'enfant est donc capable de raisonner dès le berceau sens quoi il n'acquerrait jamais cette faculté, selon la remarque de Laromiguière : « Son âme, réduite à de pures sensations, qu'elle ne pourrait ni démêler, ni comparer, ni réunir, ni diviser, serait privée de toute idée et ne prendrait jamais rang parmi les intelligences (l) ». Mais la logiq lîe naturelle de l'enfant est très limitée dans seîs prises et très

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