Discours sur la langue du raisonnement, p
incertaine dans ses allures. Si elle va droit au but, comme par un coup d'œil imaginatif, dans la sphère des relations analogiques ; si elle se laisse aller au cours quelquefois assez régulier des associations psychiques, dans les relations un peu plus complexes des ressemblances particulières qui le poussent vers l'induction ; si elle applique assez résolument quelques-uns de ses concepts analogiques et inductifs à des cas nouveaux, le raisonnement qui lui convient le mieux est le raisonnement primitif, enveloppé, irréfléchi. Ce rai* sonnement se confond avec les actes les plus élémentaires de discernement et de classement ; il n'est souvent qu'une ressemblance appliquée à un fait passager, que l'adaptation la plus simple des mouvements aux représentations. Plusieurs des exemples développés plus haut en fournissent la preuve. Mais je suis heureux de voir mon interprétation con-» firmée par des observations analogues aux miennes. Darwin, quoiqu'il n'ait constaté qu'à cinq mois la fixation certaine des associations d'idées dans l'esprit de l'enfant, note cependant le raisonnement pratique dans son fils âgé de cent dix jours, faisant glisser la main le long du doigt qu'on lui tend pour l'introduire dans sa bouche (1). Un enfant qui ne parle pas encore et commence à marcher a-til trébuché en passant du parquet sur le tapis ? un moment vient où il a l'idée de lever le pied à une hauteur suffisante pour franchir le bord du tapis sans accident. Il y a là un moyen terme intercalé entre le but conçu et le point de départ (2). Une petite fille d'un an et sept mois voulait avoir son chapeau placé, sur une table trop haute pour qu'elle y pût atteindre : impatience, pleurs, cris ; je me lève et je le lui donne. Son premier mouvement est de le mettre sur sa tête ; puis, après quelques instants où elle
1. Esquisse biographique d'un petit enfant, Revue scientifique, juillet 1877.
2. Voir sur l'étude de L. Ferri déjà citée, la Revue philosop nique, avrU 1880.
paraît méditer, elle va prendre son propre chapeau, posé sur une chaise à sa portée, et me le présente d'un air fort sérieux. Etait-ce un remerciement ou une invitation à la mener promener, peu importe ; il y avait là évidemment un raisonnement analogique ou même inductif (1). »
Voilà, même quand l'enfant déjà parle, les raisonnements où il excelle. Il paraît moins sûr de lui dans ceux qu'il fait d'après nous et grâce aux analogies et aux inductions qui lui sont comme imposées par notre langage. Il juge, à tort souvent, sur de simples ressemblances, sur des analogies forcées. « Déteste-t-il une personne qui lui a fait du mal, toute personne qui a les mêmes traits du visage lui sera suspecte. Il poserait volontiers cette loi : toutes les personnes qui ont tel visage sont méchantes. Induction hâtive et non scientifique, et pourtant elle est au fond de même nature que celle des savants (2). » Il n'est même pas bien certain que la plupart des raisonnements que l'enfant aime et réussit le mieux, dépassent en général, de deux à trois ans, la moyenne intellectuelle d'un animal adulte. J'avais une chatte qui, dès l'âge d'un an, lorsqu'on avait servi le dîner dont elle devait prendre sa part séance tenante, allait frétillant de la table à moi, de moi à la table, et cherchait par ses mines persuasives à m'y attirer. Trouve-t-on quelque élément supérieur dans les raisonnements attribués à son fils par M. Egger (3)? Dès l'âge de dix-huit mois, son fils, « au moment du repas, sait appeler les absents et tirer par leurs vêtements ceux qui doivent s'asseoir à la table de famille... À vingt-huit mois, je vois s'étendre la portée de son
1. Paul Rousselot. Pédagogie à l'usage de renseignement primaire, p. 246.
2. Henri Marion, Leçons de psychologie appliquée à l'éducation p. 340.
3. Observations et réflexions sur le développement de l'intelligence t du langage chez les enfants.
LE RAISONNEMENT *>l
raisonnement. II devine que la personne qui prend son chapeau se prépare à sortir, que, sortant, elle traversera la cour, qu'il pourra l'y voir passer ; dès qu'elle prend son chapeau, il se dirige vers la fenêtre pour assister à son départ. » Il n'y arien là, quoi qu'en pense M. Egger, qui indique une limite de séparation entre l'intelligence enfantine et l'intelligence animale.
La faculté de raisonnement est toujours fort limitée dans soq extension logique, pendant toute la période triennale dont nous nous occupons. Si le langage apporte à l'enfant de nouveaux éléments d'induction, et de nouvelles facilités, et, surtout sous l'influence de nos exemples, la faculté nouvelle pour lui de la manie raisonneuse, il ne fait le plus souvent que mettre mieux en relief son infirmité intellectuelle : résultat d'ailleurs utile pour nous et pour l'enfant, pour nous qui pouvons par là mieux contrôler les progrès de l'enfant, et pour l'enfant qui en a occasion de prendre conscience de lui-même, d'apercevoir les limites et la portée de son intelligence naissante. Personne n'a mieux montré que M. Egger ces faits caractéristiques de l'infirmité intellectuelle de l'enfant, qui nous étonne si souvent par la sagacité de son jugement et la précocité de sa raison. Les exemples que nous pourrions lui emprunter en grand nombre ont d'ailleurs un double intérêt, l'observation psychologique et morale n'y étant pas facilement séparable des considérations lexicologiques.
« La sœur cadette d'Emile nous dit : « Je porterai Emile quand il sera petit. » Elle a vu que, de deux personnes, la plus grande seule peut porter la plus petite ; d'autre part, on lui a dit qu'elle deviendrait grande.,, le conditionnel et le futur se confondent pour son esprit. » Cette observation est d'une réelle valeur, à tous les points de vue. J'en dirai autant des deux suivantes : « Le renversement des rapports est très-familier aux enfants dans cette période de la vie. A
quatre ans, à cinq ans encore, l'enfant prendra Tune pour l'autre les idées corrélatives, comme [celles de prêter et Remprunter : « Veux-tu m'emprunter ton cachet? » « Il me dit un jour : « Je suis très généreux aujourd'hui », voulant dire : « Tu as été très généreux pour moi. » Il convient pourtant de remarquer que ces confusions enfantines portent plutôt sur les mots que sur les choses. Etudions les limites naturelles et les défaillances lps plus ordinaires de la raison enfantine, dans des circonstances à peu près indépendantes de tout mélange importé par la parole.
LES ERREURS ET LES ILLUSIOnS DE L'ENFANT
L'enfant est soumis aux mêmes espèces d'erreurs et d'illusions que l'homme. La seule différence entre lui et l'homme, considéré dans l'espèce, et dans la majeure partie des occurences, c'est que tel genre d'erreur est plus facile et plus nécessaire au premier, étant donné le développement imparfait de ses facultés et la tendance qu'elles éprouvent néanmoins à s'exercer, dès le début de la vie, selon les lois spécfiques de la pensée humaine. A part cette différence, nous trouvons dans l'enfant toutes les erreurs les plus communes, les fausses inductions appliquées aux données des divers sens, les paralogismes occasionnés par la précipitation et la prévention, et par dessus tput, ce que nous appelons encore, d'après tes logiciens de Port-Royal, les sophismes d'amour propre, d'intérêt et de passion. Signaler quelques-unes de ces diverses catégories d'erreurs souvent analogues dans l'adulte et dans Fenfant, ce n'est as faire une classification de curiosité pure ; c'est ouvrir
sur l'âme enfantine une large fenêtre par où nous pouvons en prendre une connaissance aussi utile pour nous, qui vivons de la vie de l'enfant, que pour l'enfant, que nous devons préparer lui-même à vivre.
Platon a indiqué très poétiquement et très exactement la source principale de nos erreurs, c'est l'ignorance. « Supposons, dit-il, que notre âme soit une volière dans laquelle voltigent des oiseaux de toute sorte, les uns en troupe, les autres solitaires. Par ces oiseaux, il faut entendre les connaissances. Dans notre enfance, la volière est vide, et à mesure que nous avons saisi une connaissance, nous la lâchons dans la volière. Lorsque nous voulons ressaisir une de ces connaissances, il nous arrive souvent de mettre la main sur l'une, au lieu de la mettre sur l'autre. Ainsi, lorsque nous cherchons, le total de sept et cinq, nous pouvons rencontrer onze au lieu de douze, comme dans une volière on peut saisir un pigeon au lieu d'une tourterelle. Mais dans ce cas ce serait une connaissance qui nous ferait ignorer (1). » Quelque subtiles que soient ces dernières observations, on peut en accepter l'image et le sens profond. C'est bien, en effet, d'après quelque connaissance que nous jugeons à tort ou à raison, et les raisonnements, quels qu'ils soient, conscients ou enveloppés, qui nous mènent à l'erreur, aux faux jugements, s'appliquent aux plus simples phénomènes de l'esprit, à nos perceptions elles-mêmes. C'est ce dont l'enfant va nous montrer des exemples nombreux.
Examinons d'abord les erreurs auxquelles donne lieu l'exercice de nos sens. Les illusions de la vue portent sur la couleur, la localisation dans l'espace, 3a forme, les dimensions, la distance, la nature, le nombre des objets éclairés par la lumière. La sensation de lumière produit la notion ou le jugement de couleur : la réalité nous apparaît
1* Platon, Thêétète, pensées recueillies par M. Garnier. Traité des facultés de Vâme, t. III, p. 2G.
sous des couleurs que nous lui prêtons nous-mêmes, en vertu de jugements antérieurs. Que de temps il doit falloir au jeune enfant pour s'habituer à reconnaître les couleurs propres des corps environnants, ces couleurs à peu près constantes, mais susceptibles de mille variétés, de mille transformations, selon leur action réciproque, l'action des milieux différents, la distance et la position ! Un enfant de six mois dirige obstinément son regard, et tend ensuite ses mains avec insistance vers un bouton aplati d'espagnolette, qu'il a pris pour la balle suspendue avec laquelle on l'amuse au berceau ; il a pris un cercle plat diversement ombragé et éclairé pour un globe de couleur uniforme, comme il pourra prendre plus tard une boule pour un carré. Pour le moment l'erreur qui transforme en volumes les surfaces apparentes lui est plus familière. Il veut avoir dans ses mains tout objet dont le vif éclat l'intéresse : c'est que, dans sa connaissance bornée de la perspective, il ne juge pas de la distance des objets en comparaison des distances relatives des objets qui l'entourent ; son échelle de grandeur et de longueur est toute circonscrite aux environs de sa personne et aux quelques lieux bien connus de lui, comme sa chambre ou quelques parties de sa chamhre.
Même à dix mois, même à un an, il nous semble que la lune à son lever et le soleil à son coucher le captivent par la solennité de leur apparition : cette illusion n'existe que pour nous. L'enfant, qui n'a pas l'habitude de contempler ces deux astres dans leur zénith, ne leur prête pas à l'occasion la volumineuse apparence que nous leur prêtons. J'ai même remarqué que l'attention de l'enfant est difficilement attirée sur la clarté beaucoup plus induite que réelle des étoiles : leur scintillement pour un œil qui les voit comme des objets rapprochés est de très petite importance. Sur la forme, sur la distance, sur la grandeur, sur le nombre des objets, l'enfant commet chaque jour des illusions singulières. * a montagne, la forêt, l'horizon maritime, que nous voyons,
que nous estimons à deux ou trois lieues de nous, l'enfant, même à quinze mois, ne les croit pas plus grands et plus éloignés de lui que tel arbre ou telle maison voisine. Il rapproche, en les rapetissant d'après nos appréciations, les objets éloignés ; il a une tendance à rapprocher encore et toujours à grandir les objets non éloignés.
Un peu plus tard, lorsque l'enfant a, par exemple, quatre ou cinq ans, sa faculté de perspective un peu plus développée lui fera commettre des erreurs tout opposées. Je me rappelle qu'ayant cinq ou six ans, j'avais accompagné ma mère et un de mes oncles à Bagnères-de-Bigorre. Nous étions allés faire une promenade sur le mont Bédat, dont la base est plantée d'arbres ombrageant des allées sinueuses. Mon oncle, s'étant séparé un moment de nous, disparut sous la verdure, et nous le vîmes enfin reparaître dans un sentier plus élevé, son image fantastique se dessinant sur le fond nu de la montagne : je le croyais à une distance immense, et j'ai vérifié depuis qu'il n'avait pas pu être à plus de cent mètres de nous. C'est par suite de ces erreurs psychiques, et non optiques, que les jeunes enfants jugent très faussement des formes réelles, du mouvement, de la distance des objets, quand la distance devient un peu grande. Dans un wagon ou dans un bateau, ils croient longtemps que les arbres, les maisons courent ; ils croient que dans une avenue un peu longue, les arbres ou les maisons se joignent et se touchent. Deux édifices qui offrent à l'œil la même hauteur apparente leur paraissent à la même distance, et de la même grandeur. Ils ne sont pas capables, pour les objets un peu éloignés, d'évaluer leur grandeur réelle par la comparaison de la grandeur apparente qu'ils présentent, avec la distance à laquelle on croit qu'ils se trouvent. Tout au plus, même à l'âge de deux ans, apprécient-ils la distance, la dimension et le mouvement, pour des objets rapprochés, à portée ordinaire de l'œil et de la main. On a même remarqué une plus grande sûreté d'appréciation, un coup d'œil plus juste chez
les enfants les plus intelligents, et surtout chez ceux que l'on a habitués de bonne heure à des exercices et à des jeux intéressant tout à la fois la force, l'adresse et la vision, comme la balle, le volant, etc.
Les illusions, les plus fréquentes de la vue, j'entends toujours les illusions normales et non pas les illusions pathologiques, sont celles qui sont relatives au relief des objets, à la confusion de la figure visible avec la figure tangible, au nombre des objets embrassés par la vue. Longtemps le petit enfant se refuse à croire au plein des objets : il palpe toutes les surfaces pour y chercher un creux ; il cherche à mettre toutes sortes d'objets les uns dans les autres. Un enfant de quinze mois, qui aimait fort à se hisser jusqu'au deuxième palier de son escalier, dans un autre escalier grimpa seulement jusqu'au premier repos, parce que le palier se trouvant assez large, il croyait que l'escalier s'arrêtait là. Nul doute que l'enfant ne fasse à tort et à travers, même après un certain nombre d'expériences, la distinction que nous établissons à première vue entre le surplomb d'une cheminée, d'un toit, d'un pan de mur, le revêtement d'un pont et les surfaces planes qui leur sont contiguës. Nous nous expliquons aussi aisément qu'un enfant même âgé de trois ans et ayant quelque idée des quantités numériques concrètes, se trompe souvent dans l'estimation du nombre des objets qui s'offrent à lui. N'en est-il pas de même pour les adultes? On sait que pour chacun de nous, quand nous portons nos regards vers le ciel pendant une nuit brillante, le nombres des étoiles visibles est toujours immensément exagéré. On peut se rendre compte du nombre beaucoup plus restreint d'astres que l'œil nu voit distinctement à la fois, en examinant june carte stellaire. C'est là encore une illusion toute mentale. Une illusion de ce "•enre se reproduit pour l'enfant quand il veut se rendre npte du nombre des objets rapprochés entre eux,
même à peu de distance de lui. Aussi, à l'âge de trois ans, il saura quelquefois compter jusqu'à quatre ou cinq arbres placés tout près dé lui ; passé cette limite précise, le nombre devient beaucoup d'arbres, le nombre croît avec l'éloignement des objets. Ce qui est vrai des grandeurs numériques Test de toutes les grandeurs étendues. Une flaque d'eau paraît uûe mer à un enfant de deux ou trois ans ; et la mer lui paraît beaucoup, beaucoup d'eau ; mais cette idée d'indéfini vague est bien autrement restreinte pour lui que pour nous.
Comme le toucher, la vue doit être exercée à reconnaître les qualités propres des objets; autrement dit, l'apparence intuitive ne devient objet de connaissance véritable que si elle est rapportée à un genre qui détermine l'objet. Quand un enfant, à cinq ou six mètres de son berceau, voit que sa bonne prend son chapeau et son manteau, qu'elle remplit de lait le biberon, qu'elle caresse le chien ou le chat, etc., ce sont là des formes pensées plutôt que vues ; à la vue do ces objets, disons mieux, sur le témoignage de sa vue qui lui apporte quelques-unes des sensations qui lui font induire habituellement ces objets, l'enfant s'affirme à lui-même, croit qu'il les voit. En vertu de jugements et de raisonnements aussi rapides qu'inconscients, l'enfant rapporte immédiatement ces qualités sensibles à un* genre connu. C'est pourquoi le nombre de ses erreurs, relativement à cette appréciation spécifique des objets, est en raison inverse de ses expériences bien faites et de ses inductions bien tirées. Enfin n'oublions pas ces hallucinations en quelque sorte légitimes que produisent dans l'esprit de l'enfant un mélange indécis de lumière et d'ombre, un passage subit de la clarté aux ténèbres, la juxtaposition de certaines couleurs sur d'autres couleurs. Ce sont là des illusions encore plus optiques que mentales. Seulement, par la tendance qu'ont tous les animaux à objectiver leurs sensations un peu vives, à réaliser les images impressionnantes, l'enfant, comme par-
fois l'adulte, est porté à faire de ces spectres optiques des spectres chimériqnes, de vrais fantômes. Rien de plus dangereux que de laisser leâ enfants seuls 'dans une chambre mal éclairée, ou de les faire passer sans transition, en les laissant seuls, de la clarté aux ténèbres : quelques-uns, par une fausse interprétation des rapports existant entre la lumière et les ombres, surtout si la lumière est vacillante, se sont abandonnés à des frayeurs résultant d'illusions réalisées. Nous pouvons du moins les soumettre peu à peu à des changements dans les effets de lumière et d'ombre, et même, par manière de. jeu, les amener à produire des apparences bizarres dont il ne s'épouvanteront plus quand ils se seront habitués à les produire eux-mêmes et surtout à en rire. C'est ainsi qu'un bambin de deux ans priait sa mère de lui laisser la bougie jusqu'à ce qu'il s'endormît, pour faire sur le mur, avec l'ombre de ses doigts, de vrais chiens, de vrais éléphants et de vrais jaguars.
Les sensations de Youïe donnent lieu à des erreurs spéciales, mais ni aussi nombreuses ni aussi importantes que les sensations visuelles. Le plus difficile pour l'enfant n'est pas tant de localiser dans l'espace un son que de le rapporter à son objet réel, quoique ces deux choses paraissent souvent confondues ensemble. Comme il n'est pas essentiellement utile pour l'enfant de faire cette localisation en l'absence des données de la vue, il ne doit la faire qu'assez tard, qu'après qu'il a fait un grand nombre d'expériences combinées de l'ouïe, de la vue et du toucher, et que sa faculté de comparaison a pris quelque développement. Aussi voyons-nous qu'un enfant d'un an est très-facile à s'abuser sur la distance d'un son d'ailleurs bien reconnu. Les personnes qui entourent l'enfant se font un innocent plaisir de hausser ou de baisser la voix en se tenant cachées, pour lui donner à croire qu'elles sont tout près ou très-loin de lui. Quant aux erreurs portant sur la fusion en un seul iut de diverses sensations simultanées ou successives, quel-
que importance qu'elles aient pour l'éducation musicale des petits enfants, elles rentrent dans le chapitre de l'esthétique infantile, et nous nous abstenons d'y faire allusion ici. Contentons-nous de dire que Y oreille spirituelle ou la faculté de juger des sensations sonores joue plus d'un tour, si elle rend bien des services à l'oreille matérielle. Un espèce d'erreur plus grave, c'est celle qui pourrait aboutir pour l'en» fant à une hallucination effrayante.
On ne saurait croire quel mal font aux enfants les personnes, qui, par tempérament ou par habitude, ne se gênent pas d'exprimer tout haut et violemment devant eux leurs contrariétés ou leurs colères. A chaque instant, ils sont à se demander si ce ton de voix n'indique pas qu'on est mécontent d'eux, qu'on va les gronder ou les corriger. Ainsi font les chiens et les chats dont les maîtres se fâchent à tout propos: quand ceux-ci se mettent à crier, ou même à jurer, les animaux vont se cacher avec terreur. J'ai connu un enfant de cinq mois que Ton grondait et fustigeait assez souvent, pour le corriger d'une habitude ou plutôt d'une infirmité contraire à la propreté ; souvent la vue d'une mine irritée, un geste ou un cri de colère suffisait, par je ne sais quelle association bizarre d'idées, de sentiments et d'actes, pour le faire retomber en faute malgré lui. Une fillette de quinze mois, que son père grondait, sans la battre, mais plus que de raison, chaque fois qu'elle entendait dans l'escalier un pas un peu dur, croyait reconnaître celui de son père, et accourait toute tremblante sur les genoux de sa mère.
V odorat et le goût sont sujets à d'innombrables causes d'erreur. On sait d'abord que l'excitabilité nerveuse de l'odorat s'émousse très facilement, au point qu'on ne peut jouir des odeurs le plus suaves et souffrir des plus désagréables qu'à l'occasion, et pendant des intervalles assez courts. Pour être ressenties normalement, les odeurs doivent succéder les unes aux autres dans un certain ordre. On sait aussi que
; l'odorat et le goût trompent de concert. L'odorat nous fait attribuer une saveur à la canelle pilée ; si Ton se pince le nez et qu'on goûte à de la cannelle, ou elle n'a pas de goût, ou le goût perçu est celui de sapin. Grand nombre de substances perdeût leur saveur dans le même cas. Aussi voit-on les nourrices faire de la science sans le savoir, quand elles bouchent les narines des enfants pour leur faire accepter une médecine désagréable. Le goût nous trompe d'une manière analogue. Quand nous faisons se succéder rapidement des substances de saveurs différentes, sans donner aux nerfs du goût le temps de se reposer de leurs premières sensations, quelque différentes que soient les substances, on ne les distingue plus à leur saveur. En buvant alternativement, les yeux bandés, du lait de beurre et du vin de Bordeaux, il devient impossible, après plusieurs répétitions du procédé, de trouver une différence entre les deux liquides. Ce sont encore là des erreurs que les médecins d'enfants n'oublient pas dans la pratique.
Enfin, quant aux erreurs du toucher, elles sont la plupart du temps faciles à redresser par l'usage attentif des organes tactilo-musculaires. Il en est du moins ainsi pour la majeure partie des impressions de surface, concernant le poli ou le raboteux, le creux ou le relief des objets, etc.. L'exercice pur et simple de nos organes redresse plus ou moins vite et plus ou moins complètement les erreurs de l'enfant en cette matière : inutile de dire que l'intelligence du sujet et l'intelligence de l'éducateur font beaucoup pour avancer cette sorte de progrès. Il est d'ailleurs souvent difficile, même à l'adulte, de rectifier les indications vagues et précises du sens, ou des sens dont nous parlons.
L'appréciation des divers poids n'est pas chose aisée : si
nous prenons en main deux objets, nous ne pouvons dire
lequel des deux est le plus pesant; et, si les poids sont à
peu près égaux, nous ne pouvons déterminer s'ils le sont
u non tout & fait. C'est ce qui nous explique la confusion
faite par un enfant âgé de trois mois, entre un biberon plein et uq biberon vide. C'est ce qui nous explique aussi que lenfant un peu plus expérimenté, ou bien s'attaque indifféremment à tous objets pour les soulever, ou bien hésite à se mesurer avec les objets les plus légers, se figurant qu'ils sont pesants.
Le sens du toucher, si c'est à lui qu'il faut rapporter les sensations thermiques^ est sujet aussi aux erreurs les plus fréquentes quand il s'agit d'apprécier les degrés de chaleur qui se trouvent dans les corps à toucher. Mais ici l'enfant a pour excuse les erreurs nécessaires de l'adulte lui-mome. Les physiciens nous apprennent que la chaleur qui se trouve dans un corps à l'état latent na nous affecte pas. La température de notre corps restant la même, ainsi que celle des objets extérieurs," différents objets nous affectent thermiquement d'une manière inégale. Dans une chambre où tous les objets ont la température de 120 degrés, on ressent une douce chaleur en posant le pied nu sur un tapis ; si l'on poso la main sur le marbre d'une cheminée, ou sur quelque objet métallique, on sent une chaleur plus forte. A la môme température, les murs et la boiserie semblent plus chauds que les vêtements dont on est couvert. Si l'on supposo les mêmes objets à une température plus basse, les degrés relatifs seront renversés, et les objets nous paraîtront de plus en plus froids, dans l'ordre où ils nous paraissaient auparavant de plus en plus chauds. Ces phénomènes bizarres au premier abord s'expliquent par le plus ou moins de facilité qu'ont les divers corps à communiquer la chaleur, et à produire sur nous ces différentes impressions do chaud et do froid. C'est pour cette même raison que lorsqu'on prend un bain froid, on considère l'eau comme plus froide que l'air, et l'air plus froid que les vêtements, quoique tous ces objets soient à la même température. De même encore, l'enfant qui sort d'un bain chaud et qui passe dans un appartenant ou que l'on met dans des serviettes ayant la même
température, est saisi par le froid : c'est que l'air et les étoffes transmettent de la chaleur plus lentement que l'eau.
Nous n'avons jusqu'ici considéré que- les illusions ou erreurs à causes physiologiques ou purement intellectuelles. Mais il y â aussi, pour l'enfant, comme pour nous, des causes mcyales d'erreur. Autant de sentiments et d'inclinations, autant de sources d'erreurs. Comme il serait trop long de les passer en revue, contentons-nous de citer quelques exemples saillants.
Une cause fréquente d'erreur pour les enfants, c'est leur fièvre de mouvement, leur besoin impétueux d'agir, leur instinct passionné de l'exercice et du jeu. Ils voient souvent très bien, mais jusqu'à un certain point seulement, ce qui les intéresse, parce qu'ils y font attention. Mais ce n'est pas la recherche du vrai qui les intéresse, c'est le besoin d'agir, et d'agir vite, pour arriver à tel ou tel but. Aussi prennent-ils leur parti comme d'inspiration. Ils ne/s'embarrassent ni de la vraie portée, ni des limites, ni des conséquences éloignées des choses : ils ont vu ou entrevu ce qu'ils voulaient voir, le moyen de produire tel effet, et c'est assez pour eux : ils croient, ils agissent. Trop de précipitation nuit à l'action comme à la pensée, et souvent ils s'en perçoivent à leurs dépens, mais pour retomber bientôt