‹ La psychologie de Stendhal (volume 2)Chapitre 10 sur 17 · CHAPITRE m L'ART · texte numérisé non relu

CHAPITRE m L'ART

Stendhal a esquissé une Idéologie de la Musique (1), et, comme pour l'Amour, sa théorie est en grande partie confession personnelle. '< Gomment parler musique sans faire l'histoire de mes sensations ? » (2).

A la base du sentiment musical, il y a un plaisir physique « le plaisir tout physique et machinal que la musique donne aux nerfs de loreille en les forçant de prendre un certain degré de tension » (3). Il y a, à la

(1) « La connaissance de l'homme... si on se met à la traiter comme une science exacte, fera de tels progrès qu'on verra, aussi net qu'à travers un cristal, comment la sculpture, la musique et la peinture touchent le cœur ». Corr., il, 10 (30 sept. 1816).

(2) R. N. F., p. 349. « C'est parce qu'on ne peut se rendre compte du pourquoi de ses sentiments que l'homme le plus sage est fanatique en musique ».

(3) Rossini. p. 13. Cf. Haydn, 121 ; « la base de la musique est ce plaisir physique ». Dans la musique « le plaisir physique, senti par le sens de l'ouïe, est plus dominant et plus de son essence que les jouissances intellectuelles. . un bel accord endiante l'oreille, un son faux la déchire; cependant aucune de ces deux choses ne dit rien d'intellectuel à l'àme, rien que nous puissions écrire si nous en étions requis. Il paraît que, de tous nos organes, l'oreille est celui qui est le plus sensible aux secousses agréables ou déplaisantes... Si, en musique, on sacrifie à quelque autre vue le plaisir physique qu'elle doit nous donner avant tout, ce ([uon entend n'est plus de la musique, c'est uti bruit (jui vient ofTenser notre oreille sous prétexte d'émouvoir notre Ame. »

Cf. Amour, 247. Le degré de tension des nerfs de l'oreille, pour écouter chaque note, explique assez bien la partie physique du

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base de tous les arts, un point de départ sensoriel (1). Dans le cas du musicien, il faut que le hasard réunisse à une ànio passionnée une oreille très sensible (2).

Ce plaisir met le cerveau << dans un état de tension ou d'irritation qui le force à produire des images agréables et à sentir avec vingt fois plus d'ivresse les ima-

plaisii" de la musique ». Touriste, II, 230: « Qu'est-ce que la musique, qui, avant tout, n'est pas un bonheur pour l'oreille? ». Touriste, I, 166.

Voir aussi Promenades, I, 163-164 l'effet physique de la musique sur les animaux. Voir aussi Amour, 33, n. 2 le rôle de l'imitation et de la contagion dans l'émotion musicale : les transports de tout un public et l'effet nerveux qu'ils produisent sur un jeune cœur. « C'est à celle sympathie nerveuse que je serais tenté d'attribuer l'efTet prodigieux et incompréhensible de la musique à la mode. Dès qu'elle n'est plus de mode, elle n'en devient pas plus mauvaise pour cela, et cependant elle ne fait plus d'effet sur les cœurs de bonne foi des jeunes filles. Elle leur plaisait peut-élre aussi comme excitant les transports des jeunes gens. »

(1) R. N. F. 41. « Cela fait plaisir à l'œil. Sans ce plaisir en quelque sorte instinctif ou du moins non raisonné du premier moment, il n'y a ni peinture ni musique ». De la certaines conditions physiques nécessaires au plaisir artistique : le demi-jour est nécessaii'e à la musique. Le nerf optique et le nerf auditif ne peuvent vibrer en même temps. Rossini, 13. Pour avoir des plaisirs parfaits il faut qu'il y ait au moins un intervalle d'un pied entre vous et le corps humain le plus voisin, ibid.

(2) Haydn, 129.

Il y a des musiques plus ph^-siquesque d'autres. « Le grand avantage de celte cavaline, c'est qu'il n'y a pas trop de passion ; elle n'est pas trop dramatique. L'action commence seulement. Nous ne sommes point obligés de penser à des circonstances plus ou moins compliquées, nous sommes tout entier au plaisir entraînant qui s'empare de nous. C'est la musique la plus physique que je connaisse » . Rossini, 57.

ges, qui, dans un autre moment, ne lui auraient donné qu'un plaisir vulgaire » (1). L'excitation sensorielle déclanche l'imagination et l'imagination excitée bénéficie de l'exaltation de la sensibilité; et le jeu des images obéit à la passion dominante. La musique excite l'imagination à produire certaines images analogues aux passions dont nous sommes agités (2). Elle force l'imagination du spectateur « à lui présenter certaines images, et, en même temps, met son âme dans la situation la plus propre à sentir tout le charme de ces images » (3). Ainsi elle fait songer à ce qui forme actuellement l'objet des rêveries (4). La bonne musique n'est

(1) Rossini. p. 13. Cf. Rossini, 304 « Il semble que la musique nous fasse du plaisir en mellant notre imagination dans la nécessité de se nourrir momentanément d'illusiohs d'un certain genre » et ffai/dn, 204. Si la musique rend l'homme heureux « c'est en faisant que son imagination lui présente certaines images agi'éables. Son cœur, disposé à l'attendrissement par le bonheur actuel que lui donne la douceur des sons, goûte ces images, jouit de la félicité qu'elles lui présentent avec une ardeur qu'il n'aurait pas dans un tout autre moment »

Cf. le fragment inédit cité par .\rbelel, Histoire de la Peinture, 483. « Un beau chant donne un plaisir physique à loreille, et pondant que la partie physique de nous-mêmes est doucement touchée par ce plaisir actuel, notre imagination se livre avec volupté aux images ([ni lui sont indiquées par le chant ».

(2) Rostfini, p. tO.

(3) Rossitii, p. i'^, 14: « des images séduisantes, relatives A la passion qui nous occupe dans le moment» : p. 5 a elle évoque dans l'Ame du spectateur les images qui donnent des jouissances aux passions profondes. »

(4) Amour. 32. Brûlnrd, II. 1 : « me fait songer avec plus d'intensité et declarlé à ce qui m'occupe » ; II, lOri ; « me fait rêver avec

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que notre «Muotiou (1). Elle suscite le sentiment familier, essentiel. Elle exprime le sentiment qu'elle suscite. Pans une Ame sensible, rêveuse, amoureuse, c'est l'amour qu'elle suscite et qu'elle exprime (2). Et il apparaît avec une puissance et une liberté telles, qu'il est à soi-même son propre objet et qu'il renonce à s'en chercher un au dehors (3). De là vient que les arts qui commencent à nous plaire en peignant les jouissances des passions peuvent finir par nous donner des jouissances plus fortes que les passions (4). De là vient aussi que la musique console et qu'elle donne des regrets tendres en procurant la vue du bonheur (o).

délices à ce qui occupe mon cœur dans le moment». Touriste, II, 264 : « celte musique qui fait rêver à la chose qui, dans le moment, occupe votre âme ». El si l'âme n'est poif t occupée d'une passion, c'est d'autre chose que la musique fait rêver. « A Naples, c'était sur le moyen d'armer les Grecs ». Amour, 22.

(1) Rossini, 304.

(2) R. X. F., 52. « La musique pbiit quand elle place le soir votre âme dans une position où l'amour l'avait déjà placée dans la journée ».

L'effet auquel on peut reconnaître une musique sublime ; jeter l'âme dans une rêverie profonde. Rossini, i06.

(3) Corr., \, 328 (29 oct. iSO-Si. « Il me semble qu'aucune des femmes que j'ai eues, ne m'a donné un moment aussi doux et aussi peu acheté que celui que je dois à la phrase de musique que je viens d'entendre. » Amour, Z'I. » La musique, quand elle est parfaite, met le cœur exactement dans la même situation où il se trouve quand il jouit de la présence de ce qu'il aime ».

(4) Ibid., cf. Paupe, Vie littéraire de Stendhal, p. 19. « Musique, peinture des passions ».

(5) Rossini, 269. « Les beaux-aris sont faits pour consoler ; ce n'est pas pour donner des jouissances dans les moments où l'âme

Ainsi la musique, par l'excitation de la sensibilité et par le moyen des images vives qu'elle éveille suscite le sentiment dominateur, qui occupe toute l'àiue ; le, monde entier est aboli ; l'âme est toute à elle-même ; et docile au chant du dehors, le reproduisant en ellemême, selen son imprévisible sinuosité (1), elle scrute son propre chant intérieur, vérifiant la ressemblance entre l'expression et le sentiment, goûtant plus en détail les moindres nuances du sentiment, et des nuances à elle-même inconnues jusqu'à ce moment (2).

est pleine de feu et de bonheur qu'ils sont faits ». Cf. Haydn, 161 La douleur regrettante. Haydn, 162.

(1) Rossini, o.

(2) Rossini, 106. « Gest par ce mécanisme, si je ne me trompe, que la musique entretient et nourrit les rêveries de l'amour malheureux ». Cf. Italie, 94. « Mes sentiments brodent sur un chant ce qui, d'après la passion dominante., peut faire le plus de plaisir à mon âme ». Cf. Promenades, I, 52.

Cf. « La musique étant l'art qui peint le mieux les nuances et dont les descriptions suivent ainsi le plus loin les mouvements de l'àme. » /Iaydn,.2i6, n. Cf. Haydn, 349 et suiv. « Le musicien, avec sept ou huit petits vers que le poote lui fournit, exprime non seulement le principal mouvement de la passion du personnage, mais quelques-unes des cent. manières, dont son cœur change en pariant à ce qu'il aime .. dans ces instants de peine et de bonheur, la situation du cœur change à diaque seconde. Il est tout simple que nos langues vulgaires qui ne sont qu'une suite de signes convenus pour exprimer des choses généralement connues, n'aient point de signe pour exprimer de tels mouvements que vingt per- .sonncs peut-être, sur mille, ont éprouvées. Les Ames sensibles ne pouvaient donc se communiquer leurs impressions et les peindj'e. Sept ou huit hommes de génie trouvèrent, en Italie, il y a près d'un siècle, celle langue qui leur manquait... Les expressions de celte langue vont droit au cœur, sans traverser, pour ainsi dire,

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Il y a donc, au fond de la musique, une rêverie indéterminée, que jDrécisenf les besoins profonds du cœur et les préoccupations du moment ; un fond d'exaltation confuse et de laisser-aller de la sensibilité (1); de là vient qu'elle est tellement parente de la passion et que c'est à l'amour qu elle ressemble le plus ; de là vient que l'amour ouvre l'àme à tous les arts et que la musique prédispose à l'amour. De là vient que le travail de l'imagination qui construit le plaisir musical (2), ressemble tellement à la cristallisation, et que les amours de Stendhal ont tant ressemblé à ses impressions musicales (3).

Il est donc facile de résoudre la question que se posait Stendhal : La Musique me plait-elle comme

l'esprit ; elles produisent directement peine ou plaisir ». Cf. Rossini, 287. « Dans l'amour passion, on parle souvent un langage qu'on n'entend pas soi-même ; l'âme se l'end visible à l'âme-, indépendamment des paroles employées. Je soupçonnerais qu'il y a sonvent un effet semblable dans le chant. »

(1) Haydn, 178. « Une existence heureuse, produite par des désirs toujours plus vifs, toujours renaissants et toujours salisfaits. »

(2) a Si je perdais toute imagination, je perdrais peut-être en même temps mon goût pour la musique ». Italie, 94.

(3) Amour, 28. « La vue de tout ce qui est extrêmement beau, dans la nature et dans les arts, rappelle le souvenir de ce qu'on aime, avec la rapidité de l'éclair. C'est que, par le mécanisme de la cristallisation, tout ce qui est beau et sublime au monde, fait partie de la beauté de ce qu'on aime, et cette vue imprévue du bonheur, à l'inslant remplit les veux de larmes. C'est ainsi que l'amour du beau et l'amour se donnent mutuellement la vie ».

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signe, ou par elle-même (1) ? La question n'est point douteuse, en dépit de la réserve de Stendhal. La musique lui plaît comme signe de ses passions, c'est-à-dire en tant qu elle est capable de les exprimer et de les susciter ; à ce point qu'il n'imagine pas qu'elle puisse avoir d'autre contenu.

(1) Brùlard, II. 103: « La musique me plaît-elle comme signe, cdmme souvenir du bonheur de la jeunesse, ou par elle-même ? je suis pour ce dernier avis, mais ce sujet est délicat. Il y a des airs, qui me plaisent comme signe, mais je ne les vante pas comme des chefs-d'œuvre ». Corresp., \\, &t. «Mon thermomètre est ceci : quand une musique me jette dans de hautes pensées sur le sujet qui m'occupe, quel qu'il soit, cette musique est excellente pour moi. Etes-vous sujet au même phénomène ? Toute musique qui me laisse penser à la musique, est médiocre pour moi. » La question est donc aisée à trancher ; à moins que Stendhal ne définisse signe, en un sens très étroit, -« souvenir du bonheur de la jeunesse » ; ce qui exclurait le sentiment présent. Promenades, \\, 32. « En général, on adore pour toujours l'opéra ou le tableau qui étaient à la mode à l'époque où l'on a eu le bonheur d'aimer avec passion. Mais ce tableau agit comme signe, et non point par son propre mérite. Cela est encore plus vrai pour la musique, qu'on a entendue avec l'être qu'on aimait ». De là vient aussi qu'une musique se fane, comme une passion.

« On ne jouit réellement de la musique que par les rêveries qu'elle inspire. Cet effet magique augmente pendant les 8 ou 10 premières représentations : ensuite on ne va plus demander que (les plaisirs de réminiscence à tel opéra qui autrefois donnait d.es transports d'admiration. Enfin, et il faut avoir le courage de le dire, arrive l'époque de l'ennui». Mélanges, 310. Cf. Corr., II, 201. Corr., Il, 380. « La nouveauté, la surprise pour l'imagination est une condition sine qiia non du plaisir musical ».

Stendhal va jusqu'à dire {Rossini. 54) : « Les reflets de l'arc-enciel ne sont pas plus délicats et plus faciles à s'évanouir (jue les reflets de la musique ; comme tout le charme dépend de l'imagination, et que la musique en soi n'a rien de réel

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« Toute musi<{ue, qui inc laisse penser <à la musique, est médiocre pour moi » (1). Ainsi la musique « agit comme signe, et non point par son propre mérite ». On n'en jouit réellement « que par les rêveries qu'elle inspire » (2'. Tout son charme dépend de l'imagination, ot « la musique en soi n'a rien de réel ».

Il va pourtant une réserve. La Musique aussi a son l)eau idéal ; il faut que les situations auxquelles elle nous fait songer, il faut que les images qu'elle suscite n'aient point un degré de vulgarité trop marqué. « Si la musique est mauvaise, elle ne donne rien à l'imagination ; si elle est sans idéal, elle fournit des images qui choquent comme basses et l'imagination repoussée prend son vol ailleurs » (3). Toute musique n'agit point inditféremment sur l'imagination. La belle musique suscite les belles images (4).

(1) Cf. a Tout ce qui esl médiocre n'intéresse plus mon cœur ; le pouvoir de broder cesse et l'ennui apparaît ». Brùlard, 1, 94.

[i) De là vient peut-être que savoir d'avance que la musirfxie de tel opéra est de Pergolèse me fait trouver l'opéra beaucoup meilleur que si j'ignorais le nom de l'auteur. Mon âme esl conviée à broder ». Brùlard, f, 94.

(3) Rossini, 18.3. L'exemple cité par Stendhal est la Cenerentola de Rossini. Cette musique fixe constamment l'imagination sur des malheurs ou des jouissances de vanité. Les bonheurs de vanité, fondés sur une comparaison rapide avec les autres, glacent l'imagination « dont l'aile puissante ne se développe (\\xe dans la solitude et l'entier oubli des autres ».

(4) Stendhal comprend à peu près de la même manière, mais naturellement en sens inverse, le rapport de la sensibilité morale et de la îensiLilité physique chez le créateur « Un*gran<l artiste se

On entrevoit donc sous rémotion de la musique, une sorte de beauté musicale qui la conditionne. Mais Stendhal effleure à peine cette idée ; j)our lui, la Musique est plaisir pour l'oreille et bonheur de sentiment. Comment ce plaisir est-il beauté, comment cette beauté est-elle si profondément l'expression de la vie sentimentale et par conséquent si puissamment évocatrice, il ne s'arrête point à se le demander : il identifie sans réserve et sans recherche la musique et la sensibilité. S'il aperçoit qu'on ne saurait se contenter dune musique quelconque, qu'il faut à tout le moins une musique belle et expressive, que l'ébranlement sensoriel n'agit que s'il touche l'âme, s'il est selon l'àme, s'il est le mouvement de l'âme, il n'analyse pas plus avant.

Il y a donc chez Stendhal bien peu de formalisme musical; une telle doctrine, il l'aurait volontiers traitée de pédanterie ; ne suffitril pas d'une âme sensible pour être musicien ? Mais un formaliste lui dirait que le sentiment produit par la musique est une irradiation

compose de deux choses : une àme exigeante, tendre, passionnée, dédaigneuse, et un talent qui s'efforce de plaire à cette âme. et de lui donner des jouissances, en créant des beautés nouvelles •>. Rossini, 37.

« Dans le cas du musicien, il faut (|ac le hasard réunisse à une âme passionnée une oreille très sensihle ». Udydii, 129.

« Le maestro ne trouve ces phrases... ijuc lors(}u'elles lui sont dictées par la présence de la passion dans son cœur ou par son souvenir ». Amour, 278.

llai/dn, 241. «Une fois (|u'ils ont su le mécanisme de Tari, chacim d'eux a écrit ce qui faisait plaisir à son âme ».

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vague, qui n'est pas le plaisir musical; que la sensibilité toute nue ne coïncide pas avec la musicalité ; que la beauté musicale, indépendante des sentiments suscités, consiste dans les sous et leurs rapports ; qu'elle est un enchaînement de formes sonores et que les percevoir tels qu'ils sont est la première tâche de l'auditeur, comme construire et modeler ces belles formes est la première tâche du compositeur. Le formaliste et le romantique s'entendraient pour lui dire qu'il se perd dans la passion éveillée par la musique plutôt que dans la musique elle-même ; ils lui reprocheraient tous deux le caractère trop défini et trop extérieur, trop humain et trop individuel des sentiments que la musique évoque en lui ; ils le blâmeraient de rêver sur la musique, plutôt que de la réaliser d'abord : ce qui est peut-être la façon de sentir de l'auditeur non musicien. Il ne s'accorderait guère qu'avec ceux qui voient dans la musique avant tout le chant, la voix, la passion humaine : il saccorderait avec eux, nous le verrons, parce qu'il est un peu leur disciple.

Il est juste d'ajouter qu'au delà des sentiments précis qu'elle évoque, la musique est au fond un retour à la <( sensation pure » au sens où Stendhal prend ce mot. Le son au dehors fait écouter les sons de l'âme (1). De

(1) La musique peut aller au delà des images : p. ex. la musique de Mozart : « Quelquefois la force de sa musique est telle, que ■ l'image présentée restant fort indistincte l'âme se sent tout à coup envahie et comme inondée de mélancolie ». Rossini, 28. L'effet

là vient — et ceci encore rempêche de considérer de plus près le formalisme — que le plaisir musical nest point un jugement ; « il faut oublier de juger pour avoir les illusions de la musique ; ce sont deux plaisirs que l'on doit se désabuser de jamais goûter ensemble » (1). « Le degré de ravissement où notre âme est portée est l'unique thermomètre de la beauté en musique ; tandis que, du plus grand sang-froid du monde, je dis d'untableau du Guide : « Cela est de la première beauté 1 » (2). « La musique nou^ emporte avec elle, nous ne la jugeons pas. Le plaisir en peinture est toujoure précédé d'un jugement » (3).

De là peut-être aussi son caractère de tendresse : <( La musique est une peinture tendre : un caractère parfaitement sec est hors de ses moyens. Comme la tendresse lui est inhérente, elle la porte ^^artout ; et c'est par cette fausseté que le tableau du monde qu'elle présente, ravit les âmes tendres èl déplait tant aux autres » (4).

Au terme de tous les arts, au point où le jugement qui commande un art déterminé se perd dans le ravis-

aïKiucl on peut reconnaître une musitiue sublime : jeter lùtne dans une rêverie profonde. lîossini, 106. « Cette musique était tellement analogue à mon àme ». liossini, .\pologié, éd. orig. 607.

(1) Rossini, H4. Cf. R. N. F., 201.

(3) Histoire de la peinture, 273.

(4) Histoire de la peinture. 273. R. N. F., 310. La Musique ne peint <iue les passions et <jue les passions tendres.

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senieut, c'est la sensation pure qui apparaît, la révélation de ràmc à elle-même : donc la musique et l'amour. Les beaux paysages sont parfois comme un archet qui joue sur l'âme. Les montagnes et les caractères étrangers produisent un son sur Fàme (l). Par l'excès et la fatigue du plaisir, le sentiment poétique s'achève en sentiment musical (2). 11 y a dans tous les plaisirs indicibles un fond de sensibilité indifférenciée (3). U y a un point démotion où se rencontrent les sensations célestes données par les beaux arts et les sentiments passionnés (4). U y a dans la sensibilité pure un fond de muscialtté (5).

Une fois deqîlus, on ne peut manquer d'être frappé de l'analog'e entre la théorie de l'amour et la théorie de la musi |ue ; un même mécanisme les gouverne : l'imagination et la rêverie sentimentale se déploient sous l'excitation de la sensibilité : ceci est la cristallisation. Le physicpie de l'amour, comme celui de la

(1) Brû/ard, I, 18. Touriste, I, 77. Italie, 192.

« La mènne sensation m'est souvent donnée par un tableau ou par un morceau de musiiiiie ». Brûlard, 1, 267. Voir la Iranscription fréquente d'émotions plastiques en émotions musicales. Promenades, I. 20, 24 ; II, 97.

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