L AMOUR DANS LES ROMANS
« Mon mobRe est ceci : si je pouvais faire du comique une analyse aussi claire et aussi coniplète (tiiodestie à part et suivant moi) que celle que j'ai faite de l'amour, travailler dans le genre comique ne serait plus qu'un badinage pour moi ; je donnerais des coups de pinceau hardis comme je ferais si j'avais à peindre (exactement et non pour produire un certain effet) le cœur d'une femme qui aime, soit de l'amour de vanité, solide l'omour passion» (Corr. il, 279, 1822).
Peut-être que le goût de la difficulté en amour Ta jeté d'abord à ce bizarre sujet d'Armance (2), dont il a
(1) « Mais d'abord l'anxiété de l'altente. et ensuite ce qu'elle me disait agitait trop l'esprit, pour que le corps pùtèlre brillant ». Italie, 288. Amour, 222. Nous convenons volontiers qu'il y a des exceptions, v. Arbelet, o. c, 351 note.
(2) Corr., II, 483. « C'est la plus grande des impossibilités de l'amour ». Aussi l'amour entre-t-il ,dans l'àme d'Octave, qui se connaît et qui a du caractère, sous le déguisement de l'estime, il jouit longtemps de l'amour sans le comprendre ; aussi n'en a-t-il point la timidité; et lorsqu'il est près de se l'avouer, un mot dautrui le lui révèle ; il se croit engagé d'honneur à aller jusqu'au bout.
Armance est plus lucide ; à son trouble et à sa faiblesse, elle connai'l mieux son « fatal amour ».
l'amour 145
soigneusement mesuré la difliculté (1). Mais le cas est trop lîarticulier, quoi qu'en dise Stendhal. Toute l'intrigue d'Armance est conduite et aussi tout le développement des sentiments, par l'incapacité pliysique d'Octave. Mérimée n'avait point tort dans toutes ses ol)jections.
Julien est un ambitieux, d'un temps où]|toutes les ambitions viennent d'être réveillées et stimulées ; l'ambition domine sa vie et même ses amours ; mais s'il n'était qu'un ambitieux, sa vie et surtout sa mort seraient inexplicables ; et comme l'amour se libère en présence de la mort, et comme il anéantit l'ambition même ! à la fin il ne reste plus que l'amour. Pour qu'il aime vraiment, lui chez qui l'amour paraît un moyen de fortune, il faut qu'il ait renoncé à la fortune ; mais s'il renonce à la fortune, alors qu'il pourrait encore la rétablir, n'est-ce pas parce qu'il aimait vraiment ? Il y a en lui un fond de tendresse que l'ambition réprime et cache ; et si cette tendresse ne se montre qu'à de rares moments, imparfaitement et sous des voiles, il faut dire, dès le début de l'analyse, que malgré l'apparence elle est au fond du caractère ; et toute l'énergie de premier plan tombera devant un élan de cette
(4) Corr., II, 44.d.
Delacroix — Stendhal 10
tendresse, qu'elle a pourtant si souvent refoulée ou dénaturée.
Cette jeune ^'énergie, amoureuse de l'énergie, se heurte d'emblée aux conditions les plus hostiles, les plus comprimantes : régime politique, humilité de condition, enfance contrainte et malheureuse. La brillante carrière] napcjéoniemie est fermée ; ce n'est plus le temps où] un lieutenant obscui" et sans fortune se faisait le maître du monde avec son épée. Napoléon a déchaîné l'énergie ; mais les voies où elle pouvait se satisfaire sont fermées maintenant. L'adorateur de Napoléon, l'enfant qui voyait passer avec ébahissement les manteaux',blancs des dragons d'Espagne, l'écouteur du vieux chirurgien major, fera le détour par l'hypocrisie et la prêtrise ; « le bel état de prêtre quLmène à tout ».
Il y a, dans son courage, de la timidité passionnée, de la timidité va.incue. Son courage, devant l'obstacle, se change en témérité ; mais l'obstacle le fait souffrir ; il y a, à toutes les étapes de son élévation, de l'orgueil souffrant et de la férocité.'
Sll aime'Mme de Rénal, c'est d'abord qu'il se doit à soi-même d'être son amant, c'est d'abord par devoir envers soi,^ par |[crainte d'infériorité, par soin de sa gloire ; c'cstjun'amour d'orgueil et de vanité ; lorsqu'il a triomphé, |malgré son genre d'amour et à cause d'un amour tout différent qu'il inspire, débarrassé de sa crainte, dans la tendresse c[ui s'épanouit, il y a encore
l'amour in
de l'ambition et de rainour propre. Sa méfiance et son orgueil souffrant exigrent de sa timide maîtresse un amour à sacrifice; dans les moments les plus passiotmés, il reste un politique ; dans l'amour il éprouve toutes les voluptés de rorsTueil ; et pourtant il est capable de transjîorts d'am<tur et il arrive j^arfois à la volupté de rAïue. Mais il lui fautpasscr par l'amour de Mathilde et ])ar l'épreuve de la mort pour aimer vraiment Mme de Rénal.
Mme de Rénal est une âme naïve et elle n'est altière (pi'à l'égard des platitudes du monde dont elle s'est désintéressée ; elle s'est réfugiée dans la vie intérieure ; il y a en elle un penchant décidé à la dévotion passionnée ; elle est comme au-dessus des intérêts de la vie. Son amour commence dans un moment de surprise profonde et à la faveur d'une gracieuse image ; il est d'abord une joie pure et qui s'ignore ; il faut que les agitations de la jalousie le révèlent à elle-même. Des troubles de la passion naissante il se dégage de l'amour pur, qui s'exaspère par les remords, par la grande crise morale qui oppose la mère et l'amante. Mme de Rénal sacrifie son âme.
Julien et Mathilde de la Mole sont deux formes semblables d'énergie : le plébéien révolté, la patricienne conspiratrice, tous deux en lutte contre le même milieu social qui leur est également défavorable, et qui les oblige à une égale dissimulation ; c'est cette communauté de lutte, cette identité d'essence qui fait ce qu'il
y a de profond et de factice dans leur amour. Un même amour en chacun d'eux s'affronte et se combat ; ou plutôt ils auraient pu s'entendre, s'il n'y avait chez Julien un fond qui déborde cette forme d'amour, et qui fait qu'à certains moments il le dépasse, qu'à certains moments l'amour pur dissout le mélange d'amour et d'orgueil et qu'à la fm, quand il n'y aura plus que de l'amour, cet amour ira à l'amour et sera pour Mme de Rénal.
Mathilde est une âme haute et froide qui se forge un sentiuient passionné. Le fond de son âme, c'est l'amour du danger et du jeu, le courage, le besoin d'anxiété ; les souvenirs de la Fronde la hantent ; elle est pareille aux grandes dames de ce temps. Aussi elle s'ennuie dans les salons aimables et dans l'esprit convenu de l'époque Charles X : ennui aigu, désespoir de trouver le plaisir, l'exercice propre à son âme : dans un tel monde, toute sa vie ne sera qu'ennui; et lorsqu'elle rêve à l'avenir, elle s'ennuie en espoir. Rien ne peut la guérir de ce fond d'ennui sans cesse renaissant que de jouer à croix ou pile son existence entière : de là son amour pour ce qui vaincra cet ennui. ^
Elle s'étonne lorsqu'elle découvre la nature singulière de Julien; le plébéien révolté et qui la méprise, efTacc les aristocrates aimables. Elle s'intéresse à cette force semblable à la sienne ; l'aimer, c'est braver tout ce qui n'est pas elle. Elle aime en Julien le contraire de ce qu'elle déteste, et la réplique déguisée d'une image
l'amour 149
histori({uo pour qui son adolescence s'est passionnée.
Par un travail d'imagination, son orgueil se déguise en amour. Quel jeu plus dangereux, quelle audace plus grande (|uc d'aimer un homme, dont tout la sépare : tout, sauf une trempe d'ûme commune, et qui l'attire ; mais les ol)stacles sont tels que toute son àme hasardeuse va pouvoir se déployer pleinement ; partout devant elle, l'immensité de la difficulté à vaincre et la noire incertitude de l'événement.
Ainsi l'orgueil lui fait chercher l'amour dans l'Ame la plus haute, sous la condition la plus humble ; anéantissant les différences et les obstacles, l'orgueil va chercher et atteint sous le déguisement que la société lui impose, une force analogue à la sienne, mais de direction contraire, une force qui est elle-même et en qui elle puisse s'aimer.
Mais l'amour révèle à l'orgueil qu'il s'est asservi. « La naissance d'un sentiment qui faisait dépendre d'un autre tout son bonheur fut accompagné d'une sombre tristesse ». « Il est donc mon maître ! » Et les folies insignes que son orgueil lui commande comme des devoirs lui font horreur. La timidité, la pudeur souffrante de la jeune fdle renaissent à la faveur de l'orgueil humilié. 11 faut se faire une violence affreuse pour rompre la glace du rendez-vous ; il faut feindre des transports. La fureur d'orgueil humilié est proche
de la haine. L'amour de Mathildé s'est renversé (1). Quel triomphe pour l'orgueil, que de triompher de l'amour qu'il a créé ! La musique qui exalte ce qu'il y a de plus profond dans l'àme, exalte chez Mathildé le divin plaisir de maîtriser sa passion même, et dans une exaltation suprême, de se jouer de sa passion et de son ohjet.
Devant ce refus d'aimer, cette intimité cruelle, cette volupté à le torturer, Julien passe de l'amour de vanité et d'orgueil, à l'amour passion. Paysan révolté il avait aimé d'abord en elle sa superbe ennemie, ses façons de reine et sa toilette admirable; le plaisir de se voir sacrifier Croisenois, la guerre à la société ; il s'était imposé de répondre à ses avances pour braver le péril de l'aventure : par honneur, par crainte de se mépriser soi-même. Tant qu'elle faisait les avances, son amour était un simple bonheur d'amour-propre et d'ambition.
Mais du moment qu'elle le repousse et l'humilie, il se met à l'aimer, d'autant qu'il a le souvenir d'un vrai amour; à travers la jeune tille froide et furieuse « il poursuit les souvenirs de Vemères et la chimère d'une maitrosse tendre et qui ne songe plus à sa propre
{\) « Plus une lenime jouit avec transport, dans le courant de la vie, des qualités distinguées de son amant, plus, dans les instants cruels où la sympalliie semble renversée, elle cherche h se venger de ce <|u'elle lui voit habituellemenl de supériorité sur les autres hommes ? Elle criiinl d'être conl'ondiio avec eux ». Amour,
l'amour loi
existence du nioiiiciit (juclle a f;iit le Ixmheiir de son amant ».
Mathilde, dans lamoui'de Julien, voit un nouveau jeu pour son orgueil (li ; tout cet amour lui est une occasion de s'assurer de son triomplie sur son amour à elle. Mais il y a encore de l'aïuour dans cette négation de l'amour, dans cet intérêt passionné et persistant, dans cette aversion amoureuse, dans cette manœuvre de passion compliquée. De sorte que Julien triomphe encore une fois et qu'il faut ce triomphe pour que Mathilde, de nouveau lasse d'aimer, en vienne à la déclaration catégorique : « Je ne vous aime plus, Monsieur, mon imagination m'a trompée ». Cette fois l'orgueil d';\me est tombé puisque l'orgueil mondain s'est éveillé. Julien nest plus qu'un petit paysan : l'objet de l'orgueil est dépouillé de toutes ses qualités brillantes ; la vertu et l'orgueil mbndain se' réveillent, l/orgueil d'àme trouve encore son compte, un plaisir délicieux, à punir elle et lui de l'adoration antérieure. C'est le bonheur du triomphe : il n'y a plus d'amour.
La volupté de cette nature altière, c'était l'humiliation goûtée dans l'amour ; et cette nature altière était furieuse ensuite de s'être humiliée et humiliait la cause de son humiliation; de là ce redressement^l'orgueil qui abroge l'amour. Mais que Julien, bien conseillé et
(1) H Si, auprès des femmes à orgueil féminin, l'on prend les injures avec grâce . on ennuie ces Ames Hères ; elles vous prennent pour un lâche et arrivent bien vile à l'oulrage ». Amour, 69.
cachant soigneusement son amour, l'humilie à son tour, cela ne se peut souffrir. La jalousie va réveiller Tamour, et l'amour l'emportera sur l'orgueil, et cette nature extrême ne se souviendra de sa hauteur que pour la maudire et cherchera à prouver à son amant, par des actes extrêmes, à quel point elle l'adore et se déteste elle-même. Devant les tourments que Julien lui -fait subir, Mathilde aime, autant du moins que le permet son âme sèche, tendue et volontaire. Son orgueil se satisfait de l'exposer à tous les dangers que son amour peut lui faire courir; c'est le besoin d'étonner toujours son amant par l'excès de son amour et la sublimité de ses entreprises. Jetée en effet dans les dangers et dans les aventures, elle n'a plus le loisir de revenir sur son amour ; les hautes actions dans lesquelles elle est engagée satisfont sa grande âme et 'l'empêchent de faire retour sur soi. L'action lui donne la pleine illusion de l'amour. Elle ne doute point d'aimer, elle n'hésite plus, elle ne se demande plus si elle aime.
Mais Julien a senti le terrible caractère de Mathilde ; pour qu'elle aime il faut la tenir toujours occupée de grandes actions ou d'un grand doute ; il faut lui faire peur ou l'engager dans des dangers; le bonheur qu'elle donne est plus d'orgueil que d'amour. Comme il y a loin de cet amour tendu et compliqué, de cet amour de tête aux enthousiasmes sans doute factices, de cette imagination amoureuse, à la tendresse simple, naïve et presque timide !
LAMOUU 153
Aux derniers jours renaît l'amour pour Mme de Rénal, qui est tout cela. A vrai dire, cet amour était-il tout à fait mort? Julien a-t-il menti en disant à Mme de Rénal qu'il l'a toujours aimée, qu'il n'a aimé qu'elle. Et pourtant au moment le plus fort de son amour pour Matliilde, il se sentait pénétré d'amour jusque dans les replis les plus intimes de son cœur. Dans l'amour de Mathilde, Julien ne s'était-il pas souvenu de cette volupté de l'âme, qu'il avait trouvée quelquefois auprès de ,Mnie de Rénal? en face de ce boniieur damour-propre, sans rien de tendre ? Et cette chimère de la maîtresse, lendre et de l'amour à sacrifice, entrevue dans la nuit singulière et les transports trop excessifs pour être vrais ! Lorsque Julien court k Verrières, dans un état de demi-folie, va-t-il tuer Mme de Rénal seulement parce qu'elle fait crouler son avenir? ou bien aussi parce que sa lettre salit tous ses souvenirs d'amour et qu'elle est la plus grave trahison?
Julien fait un discours aux jurés; est ce seulement par devoir envers soi ou se suicide-t il par lassitude et par amour? L'ambition était déjcà morte dans son cœur ; dans son cœur il n'y avait plus que l'amour de Mme de Rénal et les journées heureuses de Verrières ou de Vergy. Julien se réfugie dans sa vie idéale ; il meurt en rêvant. L'amour a tué l'ambition fougueuse qui entraînait son Ame dans les. pays imaginaires, a Jamais cette tête n'avait été si poétique qu'au moment où elle allait tomber ».
Tout cela est déjà Fabrice : Fabrice amoureux et chartreux.
Julien est donc un ambitieux et un sentimental ; sa seconde nature triomphe à la fin et elle transparait jusque dans la première; il y a de rhonnêteté et de la générosité dans son ambition ; sous le candidat prêtre, le plébéien ardent et généreux reste fidèle à la parole donnée et désintéressée (1).
Avec ^Ime de Rénal il semble que Stendhal ait dépassé toutes ses propres amoureuses et qu'il ait voulu peindre ce qu'il comiaissait et surtout ce qu'il rêvait au monde de plus tendre.
(1) Ghapron (Préface du Rouge el noir, Conquet éd.) a bien vu cela :
« Son plan d'hypocrisie qu'il s'imagine être un chef-d'(Euvre et le seul moyen de parvenir, craque et se troue à chaque instant, lorsque Sorel est saisi d'une noble colère ou d'une belle indignation... Où est l'hypocrisie .à ce moment-là ?.. Ce Soi'el... n'est rien autre chose qu'un romanesque et un timide ». Zola écrit aussi : « une noble natui'^, sensible, délicate... .\u fond, le plus noble esprit du monde, désintéressé, tendre, généreux. S'il périt, c'est [)ar excès d'imagination: il est trop poète ». Voir les remarques pT-né- Lrantes de Léon Blum : Stendhal et le Beylisme, p. 131. On peut invoquer jusqu'à un certain point le témoignage de Stendhal luimême :
Deux 7'omans (Soirdes du Stendhal Club, 1, o6). « L'auleur voulait, il y a dix ans, faire un jeune homme tendre et honnête, il l'a fait ambitieux, mais encore rempli d'imagination el d'illusion dans Julien Sorel.
Il prétend faire Robert absolument sans imagination autre que celle (jui sert à inventer des tours pour parvenir à la fortune; mais il ne s'amuse pas à se figurer la fortune et ses plaisirs ».
l'amour 155
Mathildc est plusfière que tendre, plus glorieuse que passionnée ; l'amour est un moyen pour son orgueil ; et toutes les nuances d'orgueil s'unissent en elle et combattent entre elles; l'orgueil vrai, la fierté d:\mequi tout au moins rêve des objets importants ; l'orgueil mondain, la vanité; l'orgueil féminin. L'amour de Matliilde, ce sont les vicissitudes et les conflits de ce triple orgueil.
Dans les amoureuses de Stendlial je ne vois ni Mme de Rénal, ni Mathilde (1). Je croirais volontiers qu'il a poussé à l'extrême dans l'une et dans l'autre l'image qu'il se faisait de l'amour pur et de 1 amour
(I) Corr., III, Trieste, 17 sept. 1830 :
« J'avais soits les yeux le caractère de Mérv, jolie fille qne j'adore...
Celte vue du maniiue de caractère, dans les hautes classes, m'a fait prendre une exception. »
Il y a peut-être chez Malhilde (juclque chose de la Traversi :
Roman de Métilde^ 89 {Soirées du Stendhal Club, II) : « l'âme trop allière pour l'avoir tendre. Le plaisir de dominer l'emportait chez elle sur le plaisir si doux de céder à ce qu'on aime, de ne faire qu'un avec lui. Peut-être aussi il n'y avait pas, dans celle âme forte, celle délicalesse un peu exagérée, celte sorte de couleur un peu romanesque, sous laquelle se fondent les rêveries des âmes tendres ».
Malhilde Uendrail ainsi, au moins indirectemenl, à Mélilde.
La force d'ùme de .Malhilde, unie à un amour, qui celle fois n'est plus un amour de lèle, c'est Mina de Wangel {Romans et Nouvelles, 209). /« Sa manière de chercher le bonheur, non seulement devait parallre singulière 'i une âme vulgaire, mais encore la choquer ». Mina de Wangel relève des mêmes tendances que le Uouge et Noir et est probablement de la même époque. V. Paupe. Vie littéraire de Stendhal, 09.
basé sur l'orgueil. Au contraire Mme de Chasteller me parait une figuration de Métilde.
Les difficultés extérieures ont disparu : une enfance heureuse, un caractère loyal et tendre, et sans rien d'irréductible, de trop contrariant ; un père et une mère aimables et très influents. Leuwen appartient à l'aristocratie de l'argent. Il y a comme une baguette de fée entre les mains de sa famille.
Laristocratie légitimiste est déchue. Entre elle et la république s'installe le juste milieu. Leuwen oscille entre tous ces mondes et se' fera admettre aisément dans celui qu'il voudra, grâce k l'argent tout puissant et aussi -à sa souj^lesse : en bon héros de Stendhal, il a sa petite pointe d'hypocrisie.
Leuwen, chassé de l'Ecole polytechnique pour républicanisme, accepte de faire carrière militaire et se voit agent de police et au surplus mouchardé ; la rue Transnonain a remplacé les champs de bataille napoléoniens ; la monarchie de juillet, inquiète de son armée, a réduit le métier de la guerre à n'être qu'une école d'espionnage.
Dans sa petite garnison, son sort serat-il donc de passer sa vie entre des légitimistes, fort égoïstes et polis, adorant le passé, et dos répul>licains fort généreux et ennuyeux, adorant l'avenir ?
l'amour 157
Par eiiiiiii et sans songer le moins du monde à Tamour, Lucien prend les soins d'un amoureux ordinaire ; il découvre qu il y met du sérieux, que cette folie n'est pas un simple amusement ; le faible supposé de Mme de Chaçteller pour les brillants uniformes, loin de lui plaire, l'attriste. Sa rêverie, son trouble, ses accès de timidité marquent le commencement de l'amour; un amour auquel il ne s'abandonne pas sans combat : quelle honte pour un homme qui a aimé le devoir et la patrie avec un dévouement qu'il pouvait croire sincère !
Mme de Chasteller est une jeune ultra de province, venue du Sacré-Cœur à la cour de Charles X et chassée de Paris par la révolution de juillet. C'est une àme douce et noble, amoureuse de ses pensées et de la solitude et que rien ne parvient à agiter; rêver est son suprême plaisir : une nonchalance profonde ; un caractère heureux pourtant et même gai sous l'aspect d'un sérieux complet que sa beauté rend imposant ; une âme ardente, sous la froideur apparente, prête aux transports pour qui lui en inspirera ;'sous la simplicité charmante une àme faite pour les émotions les plus nobles.
Au bal, où l'amour se décide, elle ne fait aucune difliculté de penser que Lucien est timide à cause d'elle, mais elle est déçue par son silence et ses propos insignifiants ; quand il s'anime et vient à parler, elle le prend d'abord pour un comédien habile. Mais son cœur est déjà occupé de lui ; il ne manquait à son
intérêt naissant que de voir son honneur soupçonné par Lucien ; sa retenue, au début, était donc soupçons- Un regard de Mme de Chasteller répond aux aveux de Lucien.
Cet amour partagé ne sera pas facile. La société les sépare, et plus encore la retenue de Mme de Chasteller et la maladresse de Lucien. Il ne saura pas profiter de l'amour qu'il inspire ; il lui aurait fallu moins d'amour ou plus d'esprit.
Le trop d'amour le paralyse, ou le jette dans des propos maladroits : le trop peu d'esj)rit l'arrête à des soupçons absurdes ou le fait succomber à des machinations grossières ; et son esprit et son cœur s'accordent mal ; après cette entrevue, décisive pouf un plus habile, son esprit se croit fondé à mépriser Mme de Chasteller, et son cœur avait de nouvelles raisons chaque jour de l'adorer.
Devant les rigueurs de su ])elle et les précautions dont elle complique les entrevues, se croit-il guéri ? Tourment profond, vide immense de ne plus penser uniquement à Mme de Chasteller.
Lucien avoue cette glace et c'est un moment de bonheur profond, exalté par la musique de Mozart et les grands bois (1).
Mais Lucien, après des mois, n'est pas plus avancé qu'au premier jour. Un soir qu'il s'enhardit à lui l)aiser
(1) Peiil-èlre ici i|iieli|iH's souvenirs de niMiiiswick . Xonr. lier, franc., 1914, p. ThiS.
l'amour 159
la iiiain, Mine de Ghasteller éclate en colère et en reproches ; elle s'est trompée en l'admettant à une intimité dangereuse pour sa réputation ; c'est une scène de hauteur et de mépris. Sous l'effet de la jalousie que lui cause le flirt de ï.ucien avec Mme d'HocquÎHcourt, elle va avouer son amour ; mais cet aveu est arrêté sur ses lèvres par l'arrivée de la rivale qui risque de l'entendre et I.ucien qui a cherché à le provoquer s'épouvante de son audace et de son imprudence. De même Mme de Chastcller s'épouvante de sa propre audace et de son imprudence ; elle a de la colère contre elle-même et de la gêne avec Lucien ; et pourtant elle l'aime ; et dans ses rigueurs même elle a des moments d'abandon et de faiblesse. ^Lucien ne sait ni en profiter, ni les faire naître. Il accepte les longues visites où l'on ne parle pas ouvertement d'amour. Il ne savait pas s'en faire aimer tout à fait.
C'est Stendhal et c'est Métilde : Métilde du moins, telle que la voyait Stendhal. Le « fantôme tendre » dix ans après, est devenu plus tendre encore. Stendhal écrit Lcuwen à peu près en même temps que les Souvenirs d'Egotisme qui sont dominés, eux aussi, par l'image de Métilde. La brillante vie parisienne de 1821 à 1830 est repassée dans la solitude de Civita Vecchia. C'était, cette période, la tristesse de Métilde (1) et la
(I) « C'est au milieu des brillants salons de Paris que j'ai le plus aimé ma pauvre maîtresse solitaire et triste, dans son petit appartement au fond de la Romagne ». Amour, 117.
guérison par la vie anglaise et parisienne, par le divertissement et aussi par de nouvelles passions. Maintenant l'image est libre de réalité ; elle s'est développée en imagination, et Stendhal va revivre avec Métilde. « L'Amour » c'est la notation immédiate : les Souvenirs d'Egotisme, ce sont des Mémoires. Leuwen c'est la réalité retouchée selon le souhait, c'est le roman recommencé (1).
Au temps de son amour, Stendhal s'est imaginé parfois que Métilde l'aimait. La curieuse chronologie qu'on peut dresser dajDrès les notes marginales d'un exemplaire de Y Histoire de la Peinture (2), parmi bien des mécomptes et bien des craintes, l'atteste au moins une fois, le 10 juin 1819 à 4 h. 1/4 : « je sors ivre de joie et transporté d'espérance » (3). Déjà il avait espéré le 4 janvier : « Un ami me dit, en sortant : Elle est à vous, ferez-vous le scélérat » ; mais perdu tout espoir le 13 février (4). « Non je n'espère plus », 30 juin 1819 (o).
(i) Rouge et noir parai! correspondre à une autre phase sentimentale. « D'abord tout m'ennuya à Paris ; plus tard, j'écrivis pour me distraire : Métilde mourut, donc inutile de retourner à Milan, j'étais devenu parfaitement heureux; c'est trop dire ; mais enOn fort passablement heureux en 1830, quand j'écrivis le Houge el le Noir. » Brûlard, I, 43.
(2) V. Paupe, Vie Littéraire, p. '2Q et suiv.
(3) Faut-il accorder entière confiance à cette chronologie ? Reportons-nous à la correspondance ; le 10 il est probable que Stendhal a vu Métilde k Volterra, mais il est peu probable qu'il soit sorti de cette enlreuue dans l'étal <in"il indi(|iie.
(4) Corr., II, 145.
(5) Ibid.
l'amour 161
La dure réalité, c'était : Métilde « qui luc luit » (1), les rebuffades (2), l'espérance bien mince (3) et le plaidoyer difficile (4).
Tout cela n'avait abouti qu'à une rupture, de la part de Métilde, aux deux visites par mois (o)'(le 28 janv.
(i) Paupe, 26 et suiv.(4 mars 1818).
(2) Ibid. (25 oct. 1819) : « les lettres que vous avez osé m'écrire, rouge de colère. Défaite » (o nov.) « Compliment « Faites comme si je partais demain » « après tant de peines et de sacrifices, froide réception ». « J'aurais dû comprendre que vous aviez du plaisir à être délivrée de mes iinportunités ». Corr., II, 136.
(3) « Je puis donc dire avec vérité, Madame, que je n'espère pas ». Corr., Il, 136; ibid , 147. « Pensant à Mme Dembowska à cent lieues d'elle, j'oublierais ses rigueurs, je mettrais, à côté les uns des autres, les courts moments où il me semblait, à tort, qu'elle me traitait moins mal », ibid.
(i) Tout l'eflort de Bevle, Corr., II, 137-139 est de se justifier : Vous m'accusez de manquer de délicatesse. Je suis dominé par la passion. En votre présence, je suis timide comme un enfant; la parole expire sur mes lèvres ; je ne sais que vous regarder et vous admirer. Mes démarches doivent souvent peindre à vos yeux un sentiment bien éloigné de celui qui les inspire. C'est probablement comme cela que vous trouvez que j'ose. Le véritable amour repousse la séduction avec horreur, et avec la séduction tout calcul, tout manège.
Voir aussi la transposition de son caractère dans le Roman de Métilde, Soirées du Stendhal Club, 11, 71 et suiv. Poloskv : « 11 était toujours devant elle dans un état violent; plongé dans le silence ; et alors il lui semblait i[ue tous les yeux lisaient son amour dans les siens: ou, s'il voulait parler, le feu qui le dévorait passait dans ses discours et leur donnait presque le caractère de la folie. C'était, de tous les caractères, celui qui était fait pour choquer le plus la comtesse ».
(5) Atnour, 51.
Delacroi.x — Stendhal 11
1820 Beyle implorait quatre visites) (1), et dans le roman qui devait être lu par Métilde (commencé le 4 nov. 1819), dans la lettre d'envoi, Beyle écrivait : « On a masqué un sentiment que l'on ne se ])ermet plus même d'indiquer. » Et le plus haut espoir qu'il osait exprimer, c'était : Métilde pardonne et accorde son amitié (2).
VA?nuin' a fini d'être rédigé au début de mars 1820, avec quelques additions de novembre 1820 : Beyle vante son caractère de contemporanéité.
Dans ce livre « écrit au crayon dans les intervalles lucides >> il y a également bien peu d'espérance, et surtout de la méditation sur les charmes de l'amour malheureux (3) : Salviati et autres prête-noms n'ont guère à se louer de leur belle. Nous y retrouvons les deux visites par mois, les rigueurs de l'orgueil féminin, la jalousie de la Traversi. Toute « la partie lugubre de cet essai », c'est Stendhal et c'est Métilde :
« Je paye" cette manière d'être passionnée qui me faisait voir Léonore en c dère dans la ligne d'horizon des rochers de Poligny par le malheur de toutes mes entreprises dans la vie réelle, malheur qui provient du manque de patiente industrie et cl'inqirudences pro-
(i) Sdivées, II, 75.
(2) Ihid.
(3) « Et tout ce nue le inonde appelle le bonhetir ne van! pas SCS peines » .
Beyle (|uille Milan an printemps 1821.
duifees par la force de l'impression du moment » (1).
Et pourtant cet amour décoaragé est toujours prêt aux illusions ; le rideau qui s'entrouvre... « Si c'était sa main qui l'eàk entrouvert » (2). A-t-elle senti un moment d'amour ?
« Laniour, même luallieureux, donne à une àme tendre, pour qui la chose imaginée est la chose existante, des trésors de jouissance de cette espèce ; il y a des visions sublimes de bonheur et de beauté, chez soi et chez ce qu'on aime. Que de fois Salviati n"a-t-il pas entendu Léonore lui dire, comme Mlle Mars dans les Fausses confidences, avec son. sourire enchanteur : » Eh bien, oui, je vous aime ! » Or voilà de ces illusions qu'un esprit sage n'a jamais » (3).
Cet <« Eh Jnen, oui ! je vous aime ! » prêté à Métilde, est exactement le « Hé bien, oui, mais ayez pitié de moi )) que Mme de Chasteller allait dire en réponse au Œ Que vous m'aimez, mon ange. Dites-le moi, je n'en abuserai jamais » si 5înie d'Hocquincourt n'était pas survenue (4).
Avec le temps, la méditation amoureuse (5) et
(1) Amour, 79.
(2) Amour, 77.
(3) Amour, 272.
(4) Leuuen, 198.
(.1) n... Qui se souvient de Métilde. morte en 182.5? .\e sont-elles pas à moi cini les aime mieux qae tout le reste du monde? .Moi qui pcQse passionoément à elles dix fois la semaine, et souvent deux heures de suite ». Bràlard, II, 173.
rimagination ont corrigé la réalité, Métilde devient dans les Souvenirs d'Egotisme (1) « une femme que j'adorais, qui m'aimait, et qui ne s'est jamais donnée à moi » (2) ; et la mésentente devient toute superficielle : « Métilde qui ne voulait pas me dire qu'elle m'aimait » (3).
Dans Lucien Leuwen (4), Stendhal recommence l'amour de Métilde. Deux obstacles s'interposent entre
(1) commencés probablement en juin 1832 (Paupe. Vie lilUiraire). Brùlard est commencé en 1832 et repris fin 1833. Leuwen est commencé en 1832 à Civita Vecchia et terminé à Rome en 1836.
(2) P. 5 ;cf. 51 : « Métilde, àMilan, apprit que jepassais ma vie chez une actrice. Cette idée finit peut-être de la guérir ».
(3) Brùlard, ï, 20. Tout au plus le léger doute : « M'aimait-elle ? » BnUard, I, 4. 11 y a dans les Promf.nades dans Rome, II, 1 une trace curieuse du progrès de cette idéalisation de Métilde : « Ce soir, après une représentation d'Elisa et Claudio, qui nous avait fait un plaisir infini, car Tamburini chantait et nos âmes étaient disposées à la candeur et à la tendresse, la jeune marchesina Mathilde Dembos " a été d'une éloquence admirable ; elle a parlé du dévouement sincère, plein d'alacrité, sans ostentation, mais sans bornes que certaines âmes ont pour Dieu ou pour leur amour. C'est ce que j'ai entendu, dans ce voyage-ci, de plus voisin du beau parfait. Nous sommes sortis de chez elle, comme enivrés par notre enthousiasme subit pour une simplicité réelle et complète ».
(4) 11 n'est pas exact, comme le dit .M. Blum, p. 107 et suiv., que Beyle ait commencé à écrire Leuwen en 1834 et après avoir pris connaissance du mvLnwscv'xldn Lieutenant Ac .Mme Jules (laulthier. Le 11 nov. 1832 {Corr., III, 9.j) Stendhal écrit de Civita Vecchia à Levasseur « j'ai fait un roman... le C/iasseur Vert... les Bois de Prëmol ». Il en parle encore à di Fiore le 28 mars 1833 {ibid., 102). Il se peut qu'il se soit servi du manuscrit de Mme Jules, mais nous ne savons pas dans quelle mesure. Leuwen a été terminé à Rome en 1836.
l'amour 165
Bathilde et Lucien ; le caractère de Mme de Cliasteller et riiostilité de l'opinion. La jalousie de la Traversi est ici dillusc dans la petite coterie, qui conspire contre leurs amours ; Dupoirier la condense ; il représente à la fois la Traversi et les soupçons politiques qui ont obligé Beyle <à quitter Milan (1).
La sévérité de Métilde revit dans Bathilde de Cliasteller. « Il était au-dessus de mes forces de m'exposer à votre sévérité habituelle pour moi » (2).
Comme Métilde, mais moins qu'elle, elle espace les visites de Lucien. On retrouve très nettement dans Leuwen, sous forme adoucie, la condamnation aux deux visites par mois (3).
Stendhal reprend, dans Mme de Ghasteller, sa délicate description de la réserve et de la pudeur féminines. Il avait, d'avance, écrit pour elle dans YA?nour : « Pour une femme timide et tendre, rien ne doit être au-dessus du supplice de s'être permis, en présence d'un homme, quelque chose dont elle croie devoir rougir ; je suis convaincu qu'une femme un peu fière préférerait
(i) Leuwen est présenté par le parti légitimiste comme l'espion du ministre à Nancj.
(2) Leuwen, 204,205,206. Une autre raison de malentendu entre Métilde et Beyle « le fait d'être étrangers de nation fait que nous ne nous comprenons pas bien »{Corr., II, 145) est symbolisée ici par la dilTérence de caste et de parti politique.
(3) « ^^i ce mot est: je ne serai pas chez moi avant le quinze du mois prochain », 201. « EllerevU prié de ne venir chez elle à l'avenir qu'une fois par semaine •).
Ï66 LÀ PSYceoLOGrE de stendhal
midi'e morts (I ) ». « Et je me suis oompromise aux yeux de M. Leun-en. Ce ftit là le véritable chagrin qui, à riu«tant, lui fit oublier tous les autres » (2).
Qu'on se rappelle aussi: « L'empire de la pudeur est tel qu'une femme tendre arrive à se trahir envers son amant plutôt par des faits que par des paroles » (3). Voilà qui explique Mme de Ghasteller jouant avec la frang-e de lépaulette de Lucien (4). Cette gracieuse image est comme une illustration de cette pensée : « Par paresse d interrompre leur rêverie, pour s'éviter la peine de parler et de trouver quelque cliose d'agréable et de poli, et qui ne soit que poli, à dire à un ami, elles se mettent à s'appuyer tendrement sur son bras » (5).
Stendhal a repris aussi chez Mme de Chasteller ce thème de l'orgueil féminin, si amplement développé en Métilde ; deux au moins des éléments de cet orgueil, la réaction vive contre « soi inférieur », la pique de vanité contre l'amant ennemi sont présents ici. Mme de Chasteller se sent humiliée par la timide audace de son amant (6). Une partie de sa sévérité est lutte contre elle-même (7), et révolte contre son amour.
<<l) Amour, 26.
{i) Leuivfn,i^ii.
(3) Amour, 2^.
(i) Leuiuen, 207.
f5) Amour, 62.
\%) Lemcen, 187.
(7) Leuwen, 197. « Elle avait eu la pensée de prendre la main
l'amoub ^ 167
Elle a aussi c<}tte vaiiito moudaiue, ce souci de 1 opiuioa, que Stendhal déplorait taut chez Métildc. « Urne aiiiie, qui a eu dix intrigues connues, et non pas toujours les unes après les autres, leur persuade gravement que, si elles aiment, elles seront déslionorées aux yeux du public; et cei>endant, ce bon public, qui ne s'élève jamais qu'à des idées basses, leur donne généreusement un amant tous les ans, parce que, dit-il, c'est la règle w (l). Mme de Ghasteller se lamente de « sètre compromise aux yeux de toutes ces dames » (2), Elle songe beaucoup à sa réputation ; elle oublie quelquefois^ son amour, pour être uniquement attentive au soin de sa gloire (3).
Lucien n'a ni l'âpreté ni la volonté énergique de Julien ; la tendresse ciiez lui manque de ce puissant appui. Il n'a pas souci de sa gloire dans son amour très dénué d'amour-propre. De sorte qu'il est sans armes contre la retenue de Mme de Ghasteller et qu'il ne sait pas oser. C'est le Beyle de Milan. Les maximes de l'Amour arrivent en foule pour commenter sa faiblesse. « L'âme tendre, bien loin de pouvoir rien arraxîher par force, doit se résigner à ne rien obtenir que de la charité de ce qu'elle aime ». *< (i faut se rap-
de Lucien et de la porter à ses lèvres. Cette idée lui avait fait horreur et l'avait mise dans une véritable colère contre elle-même ».
(1) Amour, 75.
(2) Leuiven, 15 fi.
(3) Ibid., 198; cf. t87, 205.
peler qu'assez souvent un être très ému n'a pas le temps d'apercevoir l'émotion de la personne qui cause la sienne ». « Mais quand ou aime, a-t-on le courage de se porter aux dernières violences ? » (1).
Sans doute Lucien a plus de facilité que Beyle. Certes « il n'est pas expert dans l'art de disposer d'un cœur de femme et de faire naître des sensations » (2). Mais au moins il sait prendre le ton qui captive, et s'emparer d'autorité de toute l'attention de Mme de Cliasteller.
Mais quoique bien traité en général et se croyant aimé quand il était de sang-froid, il n'abordait Mme de Chasteller qu'avec une sorte de terreur. C'est le fond de la sensibilité de Beyle, encore contenue davantage par cette insurmontable réserve de la personne aimée : « Or en amour comme en amitié, dès qu'il y a défiance, ou seulement réserve chez l'un des deux, l'autre est paralysé à moitié, pour peu qu il soit timide et délicat » (3).
Comme Lucien refuse Mme d'Hocquincourt, Beyle avait refusé la comtesse Kassera et la célèbre Vigano « pour mériter aux yeux de Dieu que Métilde m'aimât » (4j. De même Leuwen : « Il lui semblait qu'il mériterait d'être trompé par Mme de Chasteller s'il la
(1) Amour, 50, 53, 58.
(2) Leuwen, i46.
(3) Ceci est écrit en avril 1833 {Corr.,\\\, 105).
(4) Souvenirs d'Egofisme, 25.
L AMOUR
trompait lui-même » (1). Et pour Leuwen plus encore que pour Beyle, seule la femme aimée semble une femme à ses yeux ; d'où la facilité de cette vertu héroïque (2).
Par une sorte d'antiphrase, par un souvenir inversé de la ïraversi, Stendhal a placé auprès de Mme de Chasteller une bonne conseillère, mais qui, malheureusement vient trop tard :
« Tu l'aimes, tu es occupée, l'ennui s'envole bien x loin, et tu appelles cet amour-là, fatal? » (3).
Il s'est plu à peindre dans la conversation de Mme de Chasteller et de Mme de Constantin ce qu'il lui plaisait que Métilde eût senti pour lui après son départ.
Enfin Mme d'Hocquincourt elle-même, il lui est rendu justice contre l'orgueil féminin ; la facilité a une vertu que la tendresse n'a pas : la sincérité.
a La seule chose que je voie à blâmer dans la pudeur, c'est de conduire à l'habitude de mentir : c'est le seul avantage que les fenmies faciles aient sur les femmes tendres. Une femme facile vous dit : « Mon cher ami, dès que vous me plairez, je vous le dirai, et je serai plus aise que vous, car j'ai beaucoup d'estime pour
(1) Lucien Leuwen, 211 et 213.
(2) Cf. Souvenirs d'Egotisme, 23. « Je ne sais pourquoi l'idée de .Métilde m'avait saisi en entrant dans cette cliambre dont Alexandrine faisait un si joli ornement ». Stendhal, au temps de .Métilde, semble avoir adopté la règle moins austère de « la maîtresse en deux volumes ». Voir Corr., II, 175.
(3) Leuicen, 206.
VOUS » (1). C'est le : « Tâchez de me rendre folle, je ne m y oppose pas » de Mme d'Hocquincourt à Lucien (2), et les douces avances que Lucien ne veut pas voir (3).
Lucien Leuwen, c'est donc le vrai roman de Métilde. La réalité a subi l'altération profonde dont nous avons suivi l'histoire. Il est bien peu probable que Métilde ait aimé Stendhal ; mais Stendhal aimait à s'imaginer qu'elle l'aimait et parfois, même au temps de ses rigueurs, il a pu croire un peu qu'elle l'aimait. L'absence et le temps ont abaissé l'obstacle : Métilde ne voulait pas lui dire qu'elle l'aimiait. Avec Mme de Ghasteller l'obstacle disparait presque : Elle allait lui dire qu'elle laimait; un acx^identtout extériem'l'en empêche. Et pourtant le fond reste le même ;, avec un peu moins de réserve ou d'orgueil, Mme de Chasteller aurait bien trouvé quelque autre occasion.
La seconde partie de Leuwen, c'est l'effort de Lucien pour se distraire de Mme de Chasteller; analogue à l'effort de Beyle pour se distraire de Métilde et de Milan de 1821 à 1830. Tous deux se lamentent de se distraire. « Ces sottises d'ambition me distraient de la seule ciiose au monde qui ait de la réalité pour moi. C'est drôle de sacrifier son cœur à l'ambition, tout en n'étant pas ambitieux ! » (4).
(1) Amour, 60.
(2) Leiuoen, lU. ^ (.S) Leuwen, 215.
(l) lA'Uwen, 43.Ï.
l'amoub 171
Limage de Mme de Chastcller traverse parfois profondément cette vie d'iiitrig-ues, comme l'image de Métilde avait traversé la vie de Paris. « C'est dans les brillants salons de Paris... que j'ai le plus aimé ma pauvre maîtresse solitaire et triste au fond de la Romagiie ». « Les folies idées de retourner à Milan, que j avais si souvent repoussées, me revenaient avec une force étonnante » (1).
N'y a-t-il pas chez Feder quelque chose d'un Stendhal vieilli, assagi et plus habile auprès d'une Valentine, qui a quelques traits de Mme de Chasteller (2). 11 est vrai que la nouvelle s'arrête au moment où Feder devient passionnément amoureux. Mais , Feder s^est défendu tant quil a pu contre cet amour éperdu : il a cherché à se maintenir dans cette extrême intimité qui sur toute ciiose s'est établie entre Valentine et lui; à ne faire aucun pas décisif qui pût le priver tous les soirs de l'heure délicieuse, dont l'esiDérance anime toute sa journée « et qui, dans le fait, est l'âme de sa vie », soil que ce pas décisif amène Valentine à se séparer de / lui par religion ; soil que la possession doive aboutir à l'ennui, puis aux reproches et à la rupture. Donc il a cherché à se maintenir au bord de l'amour et dans sa
(l) Souvenirs (T Effolisme, i'ii.
{i] Fedei- on le Afari d'Argent \'So\i\^\\es inéditesj.
zone tiède et favorable ; à se défendre contré la folie de la passion : « le plaisir de passer sa vie dans l'intimité la plus sincère avec une jeune femme charmante et qui peut-être l'aimait » c'est tout ce qu'il veut de l'amaur.
Mais on sent pourtant que la passion l' entraine malgré lui. Il est vrai qu'il a peur de son àme et de l'amour, dont il a connu jadis, avant d'être un roué, les étranges folies ; il a peur de la dévotion de Valentine. Mais il s'est laissé entraîner à la voir tous les jours ; d'abord par plaisir d'artiste ; puis pour se distraire de ses remords d'artiste qui sent sa médiocrité; puis parce que peu à peu cette hal)itude a comme susjDcndu tous les autres sentiments qui agitaient sa vie. Et sa tactique même de réserve l'entraîne plus loin qu'il n'aurait voulu. « Je n'ose vous dire que je vous aime avec passion... j'ai regardé le caractère des femmes comme offrant tant d'inconstance et de légèreté, que je ne me laisse aller à aimer passionnément une femme qiie quand elle est toute cà moi ». Mais il ne cherche point à forcer Valentine ; sa tactique est de ne jamais parler d'amour avec elle tout en faisant tout ce qu'il faut pour porter sa passion au délire. Sa timidité voulait la forcer à parler la première.
N'est-ce pas là ce que Stendhal rêvait qu'il aurait dû faire et ce qu'il souhaitait le plus que Métilde eût fait?
Il y a chez Valentine, jeune provinciale dévote, assoupie par l'éducation du couvent et qui s'éveille par
l'amour 173
l'amour de Fcdcr, plus que par la vie parisieune — comme chez Mme de Chastcller — à la fois la spontanéité, l'émotion et l'extrême bonheur de l'amour, et en même temps une réserve qui dans certaines occasions va jusqu'à la colère : provincialisme qui prend une déclaration pour une chose terrible et qui éprouve des craintes tragiques devant cette liaison commençante ; réserve et orgueil féminin, qui trouvent qu'on la traite bien légèrement et comme jouant à pair ou impair le danger de se faire fermer sa porte, et qui s'en prennent à elle-même : « il faut que ma conduite ait été bien légère à ses yeux » ; dualité d'âme qui aboutit à un aveu et, en même temj)s à un sentiment de surprise et d'horreur : '< je meurs de honte en vous regardant » (1),
Comme Julien, Fabrice est entre deux amours ; mais Fabrice est Ihomme d'un seul amour.
Fabrice, plein de grâces et de nature généreuse et enthousiaste profite, sans les chercher ni s'en rendre esclave, de tous les avantages mondains que lui créent l'amour de la Sanseverina et l'esprit du comte Mosca ; puisque la carrière militaire n'est plus, après Napoléon, que la vie de l'écureuil dans la cage qui tourne,
(1) Feder est écrit certainement après 1830 (p. 314). Le sens même de la nouvelle nous ferait supposer que Feder a été écrit assez peu de temps après Leuiven.
174 LA PSYCeOLOfrlE DE STEiNDHAL
il sera un archevêque grand seigrneur, àla manière des del Don go. La xie lui est toute faite par d'autres ; toute l'intrigue se passe hors de lui : il n'a qu'à en profiter : efë^est à quoi le dirigent et son insouciance naturelle et l'éducation des jésuites de Naples qoi^ transforment 1 enthousiasme de vertu en souplesse cléricale. Mais à vrai dire^ Fabrice ne fait guère attention à sa vie (1) ; il est tout aux sensations de lame : il est resté un enthousiaste : l'enthousiasme de l'amour après celui de la gloire napoléonienne ; pour tout ce qui n'est point la vie de l'àme il se laisse conduire ; la vie qni'il se fait personnellement, c'est Waterloo, la tour Farnèse, la Chartreuse ; le reste, des génies bienfaisants le lui font : et cette intervention bienfaisante ne fait qu'accuser le dur contraste de son choix à lui (2).
Le jour où il aimera il n'y aura plus dans sa vie que son amour ; mais avant ce jour il cherche vainement à aimer. Amoureux de Famour, il fait tout au monde pour le connaître ; mais devant les déceptions il croit cpie la nature lui a refusé un cœur pour aimer et être mélancolique, et que sa destinée le condamne à ne jamais s'élever plus haut que le vulgaire plaisir.
II y a près de lui un amour dévoué à tous les sacri-
(1) Son éducation n'altère pas sa niiliire.
(2) Il y a du tnjslicisine et de rasoélisnie chez Fabrice : le plein don de soi-mcme et la totale exclusion ; un objet divin ; ce n'est point par hasard qu'il ennprunte le langage de l'amour divin et des extases: son amour eslgraveet religieiis, ub amour extali^iie.
l'amour 175
fices et caché sous les apparences d'une amitié passionnée. La duchesse, sa jeune tante, est comme une sœur aînée de Fabrice, et avec plus d'esprit du monde, toute semblable à lui ; tendre et passionnée : Ame toujours sincère qui jamais n'agit avec prudence, qui se livre tout entière à l'impression du moment, qui ne demande qu'à être entraînée par quelque objet nouveau ; gaieté italienne, pleine de brio et d'imprévu ; jeune, brillante et lég-ère, esjirit ardent et vif ; âûie altière du reste et capable de vengeance atroce ; elle aussi une del Dongo, à la décision énergique et qui veut toujours ce quelle a une fois voulu. Sa beauté est son moindre charme ; et pourtant sa beauté au repos rappelle le sourire voluptueux et la tendre mélancolie des belles Hérodiades du Vinci.
Après l'amour passion de sa jeunesse, et dansl'ennui de sa vie restreinte, sévère et monotone, la duchesse s'est réfugiée dans son amitié tendre pour le comte Mosca : un l^omme desprit au pouvoir et sensible et aimable et qui sait manier son amour, et qui l'a attaquée au bon moment ; un homme d'esprit qui lui procure tous les charmes de la vanité et du pouvoir. Où trouver ailleurs, à moins d'aimer, un jeu aussi attachant? Mais la duchesse aime encore d'un amour passion, d un amour de jeunesse. Son admiration passionnée pour Fabrice se changerait en amour sur un mot de lui, elle n'est préservée de l'amour que par l'amitié presque filiale de Fabrice et l'idée qu'elle se fait de son âge. Son
amitié tendre pour Mosca l'aide à se dissimuler cet amour et à sen divertir ; par moments elle ira jusqu'à un attachement passionné qui l'empêchera de songer à Fabrice ; et pourtant, quand Fabrice sera en péril, cette amitié tendre ne sera plus rien que de lamitié ; il faudra qu'elle voie sans doute possible que toute l'âme de Fabrice est à Clelia pour que la duchesse ait l'illusion d'aimer le comte ; mélange d'admiration, d'amitié, d'estime, confiance absolue, fusion de leur commune expérience de la vie etdescours^ plutôt que de l'amour. La duchesse se trompera quand elle dira au comte qu'elle l'aime mieux que Fabrice ; et ce qui la dément, c'est qu'elle ne survivra pas à Fabrice.
C'est la jalousie du comte qui lui révèle son amour de toujours pour Fabrice. Elle n'avait pas su se comprendre elle-même, ni son admiration passionnée, ni sa mélancolie, ni son extrême bonheur, ni l'étrange impression que lui font les intrigues amoureuses auxquelles Fabrice s'exerce par devoir, ou l'impuissance d'aimer dont il la fait confidente. Et quand elle commence cà se comprendre, elle retient son amour. « Elle trouvait quelque chose d'horrible dans l'idée de faire l'amour avec ce Fabrice qu'elle avait vu naître ; et pourtant que voulait dire sa conduite? » Et pourtant Fabrice est par moments sur le bord de l'amour et la duchesse se dira plus tard, dans ses regrets, qu'il eût suffi d'un mot d'elle pour que tout fût fini, et qu'alors il n'eût peut-être pas songé à Clelia. Mais ce mot lui faisait une
l'amour 177
répugnance hoiTil)le. Eperdunient amoureuse devant le péril de Fabrice, elle se dissimule encore, autant qu'elle peut, cet amour. « Enfin s'il n'est heureux je ne puis être heureuse. Tenez, voilà un mot qui peint bien l'état de mon cœur ; si ce n'est la vérité, c'est au moins tout ce que j'en vois. » Cet amour, auquel elle ne s'abandonne jamais complètement, s'exprime par le dévouement absolu qui va jusqu'au crime et au sacrifice de soi-même. Mais si elle ne s'y abandonne jamais complètement, elle n'y renonce jamais. C'est sa jalou.sie qui hâte le mariage de Clelia et qui active le désespoir de Fabrice : dans ce désir passionné du mariage de Clelia, au moment où elle croyait n'aimer plus Fabrice d'amour, il y a encore le vague espoir de voir disparaître peu à peu l'amour de Fabrice. Ce mariage est sa vengeance et elle rend ainsi à Fabrice les tortures qu'elle a subies. Fabrice a pour la duchesse une amitié intime, une amitié passionnée, mais sans amour. Et sa position est périlleuse, car il sent l'amour de Gina : sans doute elle ne parlera jamais, elle aurait horreur d'un mot trop significatif comme d'un inceste. Mais si elle croit que Fabrice a pu deviner le goût qu'elle a pour lui, jouera-t-il le rôle afTreux de l'homme qui ne veut pas deviner ? Et si ces soirées si tendres conduisent à quelque chose de mieux, comment lui offrir des transports, de la folie, dont la nature la privé. « Veux-je gâter cette amitié si passionnée et si utile ? Il suffit de
lui dire : je t'aime, moi qui ne sais pas ce que c'est Delacroix — Stendhal 12
qu'aimer d'amour. Elle passerait la journée à me faire un crime de l'absence de ces transports qui me sont inconnus. »
C'est du reste par une sincérité profonde envers l'amour, par sévérité personnelle et par l'ascétisme, qui est un trait de sa nature (1), et comme par un pressentiment de son futur amour pour Clelia que Fabrice ne veut pas donner le nom d'amour à cette amitié passionnée ; par moments, il est tout près de l'amour ; à Belgirate c'est avec une tendresse infinie que le souvenir «le la duchesse se présente à lui ; et c'est dans une extase où tous ses enthousiasmes de vertu, oùtoutl'élan de sa jeunesse se réveille qu'il j)rend la résolution de ne jamais mentir à la duchesse ; cest parce qu'il l'aimait à Fadoration en ce moment, qu'il se jura de ne jamais lui dire qu'il l'aimait. Mais tant qu'il n'aime point il renonce aussi à lui faire entendre qu'il ne l'aime point ; et même par transport naturel il a un moment d'amoureux. C'est à la réflexion qu'il se retient; et cette ardente amitié peut donner à la duchesse toute l'illusion de l'amour, dont sou amour retenu a besoin. Tant que Fabrice n'aimera pas Clelia, tant que la duchesse n'aura pas le cœur percé par la froideur de Fabrice
(1) Paire (iii'en fait d'amour il ne conçoit que l'extrênie amour qui se flonnc elseilcvoue ; il ne veut pas de l'amour d'une femme, auquel répondrait, chez lui-même, l'amilié la plus douce et du bonheur donné par un mélange de oe genre ; auprès d'une àme aussi rare qiic la duchesse et d'un amour comme est le sien, il ne veut offrir qu'un auiour absolu.
l'amour 179
qui aime ailleurs, elle aura de Fabrice autant d'amour qu'il lui en faut.
Clelia est une jeune recluse que sa profonde inçnrie pour tout ce qui est vulgaire a faite entièrement étrangère au monde où elle vit. Le mépris de ce qui l'entoure, le regret de la chimère absente l'ont conduite à sa chère solitude qui, sans lui donner le bonheur, lui évite les sensations trop douloureuses ; de là cet air de n'être émue par rien, cette façon d'être comme au-dessus de toutes choses. Mais elle est aussi fort pieuse et fort timorée ; mais elle est aussi profondément raisonnable. Et sa piété et sa raison, unies contre son cœur, lui donneront d'affreux remords.
Ame singulière et beauté rare et singulière qui ne ressemble à aucun idéal ; les grâces naïves et l'empreinte céleste de l'Ame la plus noble ; une figure du Guide fl), svelte, aux traits un peu marqués, aux lèvres un peu fortes ; un regard sublime, et sur des joues un peu pâles, l'effet très doux des cheveux blond cendrés.
Quand Fabrice la revoit à la citadelle, tout les sépare ; le monde, la politique, la carrière de Fabrice et sa réputation. Mais dans l'un comme dans l'autre l'amour a commencé et les événements le hâtent et le précisent ; la prison ne met pas d'obstacles à l'amour de
(4) Stendhal est-il d'accoi'rl avec lui-même? Promenades, \, 130. « Le Guide eut l'idée d'imiter la beauté grecque pour les traits du visage..., corriger les défauts, idéaliser ». I, 284, la délicatesse des figures du Guide.
Fabrice, puisqu'au contraire elle le sépare du monde entier sauf de Clelia; il y est, comme au cloître, l'àme amante de son Dieu. Et le péril de mort qui entoure Fabrice force Clelia à se rendre compte d'elle-même, à des aveux et à des actes décisifs.
Fabrice, pensant à Clelia, oublie d'être malheureux en prison ; une joie secrète règne en son âme d'être retiré du monde et tout à Clelia : sa réclusion devient volontaire et il faudra que Clelia elle-même le force à quitter sa prison.
A partir du moment où il a admiré son regard et la pitié de ses yeux si beaux, Clelia devient- Tunique objet de ses pensées et toute son industrie de prisonnier est aj)pliquée à la voir et à voir qu'elle le voit. Limage sublime de Clelia, en s'emparant de toute son àme va jusqu'à lui donner de la terreur, tant il comprend que toute sa vie dépend d'elle. L'excès de son amour l'em- 2)êche de voir l'amour de Clelia ; il passe son temps dans des doutes mortels à cherciier si Clelia l'aime.
Clelia en revoyant Fabrice s'est attendrie sur son sort, et a admiré son attitude. Elle s'en veut de ne lui avoir ^^oint répondu. Elle le voit digne d'amour, dans l'amour é2)erdu de la duchesse. Douce pitié, remords de prendre parti pour le prisonnier contre son ])ère, trouble et commencement de haine pour la duchesse, liumeur contre elle-même et mélancolie profonde ; tout cela réuni autour de l'idée persistante de la mort de Fabrice, qui va périr et pour la cause de la liberté. Et
l'amour 181
pourtant elle ne se comprend pas elle-même ; elle ne s'avoue pas encore bien précisément le genre d'intérêt qu'elle prend à son sort.
Clelia se décide à épouser Crescenzi pour n'être pas envoyée au couvent et séparée de Fabrice, au moment où elle tremble pour sa vie. Mais près de Fabrice, elle n'est pas heureuse. Son âme est déchirée par une jalousie mortelle. « Que suis-je pour lui ? un prétexte pour ne pas s'ennuyer en prison », tandis qu'elle sent, elle, qu'elle n'aura jamais qu'un seul attachement dans sa vie.
Fabrice, dans sa crainte mortelle d'offenser Clelia, comprend mal les mouvements de son cœur ; il manque d'audace et ne sait pas faire violence à son âme, obtenir d'elle un aveu. Tout ce qu'il sait faire c'est protester de son amour et le prouver en refusant de s'enfuir. Mais cette preuve opère ; et quand Clelia voit sa bonne foi mise en doute par Fabrice, avec une sorte de colère et un regret mortel, elle lui dit son amour.
L'amour de Fabrice est bien simple ; le monde a disparu. L'amour de Clelia est compliqué de remords et traversé de scrupules. Clelia trahit son père en aimant Fabrice ; pour continuer à voir Fabrice, il faut qu'elle en épouse un autre ; pour sauver Fabrice, il faut qu'elle lui persuade de s'enfuir. Pour tout concilier elle fait des pactes, elle s'engage par des vœux ; une terreur religieuse s'ajoute à ses troubles d'àme.
L'amour de Fabrice le ramène à la prison mortelle.
182 LA PSYCaOLOGIE DE STENDHAL
Dans l'angoisse de l'extrême péril, et devant l'image de la mort, Glelia croit mourir dans les bras de Fabrice et ne sait plus lui résister. Elle triomplie même de l'indignation d'avoir été trompée.
Mais maintenant qu'elle est toute à Fabrice, elle s'éloigne de lui tout à fait ; il lui faut sauver l'avenir de son père et se résoudre au mariage Crescenzi ; la jalousie de la ducbesse, le scrupule de Glelia font ce mariage inévitable. La décision ne va point sans des reculs et sans des sautes d'amour. Mais l'amant n'est plus en péril pour qu'on sacrifie tout pour lui. A ne la voir que du dehors, c'est à croire qu'avec les dangers de son amant, son amour a cessé. Glelia ne parait plus se souvenir de son amour : les remords les plus violents se sont emparés de cette àme vertueuse et croyante.
Il faut à nouveau toute l'industrie sacerdotale de Fabrice, et un mouvement de jalousie pour la rappeler en elle-même. Fabrice insensible aux honneurs et plus malheureux qu'en prison, Fabrice consumé, et menacé de mort prochaine, obtient enfin l'accès de ce cœur. et trois années de bonlieur divin.
Fabrice, après la mort de Glelia, passe naturellement de son amour à la Ghartreuse. La Chartreuse exprime non pas le dernier épisode du roman, mais son essence profonde. « Fabrice amoureux » c'est déjà « Fabrice chartreux » (1). Dans l'amour il y a le renoncement
(1) Léon BlutHy p. 231.
LAMOUR 183
au monde, et quand l'objet de l'amour vient à nianciuer, tous les autres plaisirs de la vie on les trouve anéantis(l)..
Nul roman où Stendhal ait poussé si loin l'analyse des complications de l'amour, ou du jeu de ses formes diverses qui s'affrontent : la duchesse avec son amitié tendre pour Mosca et son amour pour Fabrice, Fabrice avec son amitié passionnée pour la duchesse et sa passion pour Clelia. Mosca, la duchesse, Fabrice, Clelia, un quatuor d'une variété singulière : l'intérêt particulier du roman tient précisément à cette richesse de nuances ; et tout cela poussé jusqu'au plus sul)til détail ; que de finesse par exemple dans la peinture de ce Mosca, dont nous n'avons rien dit et de sa classique jalousie ; et tout cela logé dans un cadre d'une incomparable richesse, « dans un drame étourdissant d'habileté, de faire, de netteté ». Balzac avait raison d'écrire qu'il fallait pour concevoir et exécuter un tel ouvrage un homme de 50 ans, dans toute la force de l'âge, et dans la maturité de tous les talents.
On a bien montré ce que Stendhal doit à ses manuscrits italiens : l'histoire de Vanhoza Farnèse, racontée à G<)lomb le 27 août 1832, rej)rise sans doute en 1838 (2), lui fournit et le scénario et l'esquisse jîsychologique des principaux personnages. Vannoza Farnèse
(1) Le mol « chartreux » est déjà prononcé dans la curieuse nouvelle « Ernestine », Amour, 350.
(2) Martino : Stendhal, 'ii.^.
« cette divine beauté, si calme, si noble, si saisissante » ; « cet aimable volcan d'idées nouvelles et brillantes que lui fournissait l'imagination la plus féconde et la plus joyeuse qui fut jamais » ; elle qui inventait les parties de plaisir les plus singulières, les plus divertissantes. On n'a point de peine à reconnaître ici le prototype de la Sanseverina ; une autre histoire, qui s'y retrouve encore, est celle de « Maria Sanseverino » (1).
De même Alexandre Farnèse, qui avait une rare beauté et tout l'esprit de sa tante Vannozza, devient Fabrice. Neveu de Vannozza, on peut juger de quelle faveur il jouissait à la cour du cardinal Roderic. Les Mémoires racontent ses aventures périlleuses, son esprit entreprenant ; les fouilles, lenlèvement, le château Saint-Ange, l'évasion, c'est l'histoire extérieure de Fabrice. Les Mémoires indiquentaussiClelia. Parla suite Alexandre devint cardinal ; « il eut alors pour maîtresse, pendant longtemps, une noble dame du nom de Cleria ; il la traitait comme sa femme et en eut deux enfants... Ses amours avec Cleria durèrent longtemps, et avec un tel secret qu'il n'en résulta aucun scandale » (2).
Mais la documentation historique est ici pénétrée,
(1) Ibid. « l''llo élait (ros heureuse ; son mari meurt ; elle se retire chez son frère, (jui la traite durement. Elle se réfugie à Naples, et devient vile une personne très iniluente à la cour; elle est l'amie préférée de Dona Maria d'Aragon ».
(2) Voir pour d'autres emprunts aux manuscrits le livre de •Varlino.
l'amour 185
animée par rélénicnt musical : j'entemls par musical ce lointain de la sensibilité où vont se perdre les différents arts. La volupté et l'ardeur du Corrège animent la duchesse et Fabrice (1 ).
Qu'y a-t-il ici de son expérience propre? On n'a point de peine à reconnaître en Fabrice l'amoureux aimé qu'il aurait voulu avoir été. On n'a point de peine à reconnaître en Mosca l'homme mûr, amoureux et habile qu il souhaitait encore être ; deux formes d'amour qui sont bien son rêve d'amour. Quant à Gina, je ne crois pas qu'il en faille chercher le modèle parmi ses amantes. Il y a ici, transposé, le thème presque incestueux que nous retrouvons dans Brûlard ; le souvenir des
(1) Corr., III, 259 ; Chartreuse, 83. Si Stendhal a choisi Parme, une raison entre plusieurs ne serait-elle pas la Madone du Corrège à la bibliothèque de Parme ?
Promenades, \\, il't « la musique de Cimarosa et la Madone du Corrège à la bibliothèque de Parme ».
Amour, 82, note « et à Parnie, dans la Madone couronnée par Jésus, les yeux baissés de l'amour ». Que signifie le Corrège pour Stendhal ? Corr., I, 383 (12 oct. 1812, Moscou) « cette grâce corrégienne que la moindre ombre de pédanterie détruit ».
Celte grâce opposée à Rousseau, et rapprochée du bejlisrae ; prendre avec légèreté et profondeur la vie, au lieu de « cette manie de voir des devoirs et des vertus partout » qui « a mis de la pédanterie dans son style et du malheur dans sa vie ».
Mais en même temps il y a chez le Corrège la rêverie stendhalienne. « L'àme... se croit transportée dans ces lointains si nobles et y trouver ce bonheur qui nous fuit dans la réalité ». H. de la P., 106.
H. de la P., 21 1 : « ce resplendissant singulier des tableaux du Corrège ».
grandes dames qui l'ont vu d'un œil favorable et à l'amour desquelles il n"a pas répondu (1) ; tout le plaisir de Milan; et de l'Italie ancienne, Vannozza Farnèse, dont nous avons parlé tout à l'heure (2).
L'amour de Glelia c'est un amour à sacrifice, comme celui de Mme de Rénal ; elle aussi triomphe du scrupule religieux ; elle sacrifie son âme ; mais elle se rapproche de Mme de Ghasteller et de Métild.e par sa réserve, sa rigueur, qui ne cède qu'au péril de son amant : il y a ici lutte contre l'amour et colère contre elle-même, et non point langoureux abandon. Surtout ce qui domine chez elle, et ce qui est bien à elle, c'est le sentiment d'un devoir envers son père.
Glelia est née, elle aussi, dans l'atmosphère des Chroniques italiennes. Elle a certains traits d'Hélène de Gamporeale. Hélène est une Clelia infidèle à soimême, en ce sens quelle ne va pas jusqu'au bout de son amour et que n'ayant point consenti à sou amant le suprême sacrifice, n'étant pas pleinement à lui, elle se laisse distraire de- lui et ne peut retrouver que par la mort la dignité et la hauteur de son premier amour.
Lamiel, par certains traits, ressemble à Julien ; mais
(1) Souvenirs d'Egotisme, 122.
(2) Il y a aussi dans la Sanseverina quelques traits ('-pars de Vittoria Accorumboni et de Violante de Palliano. Abbesse de Castro, 148; 243.
l'amour 187
son aventure est inférieure ; c'est par Mandrin qu'elle commence et par Mandrin qu'elle finit : les petites histoires de brigands, sur papier à chandelle, qu'elle dévore la nuit, dans la tour, voila son Mémorial de Sainte -Hélène.
Lamiel est en révolte, contre son milieu qui l'ennuie ; ennui qui annonce la présence de l'àme ; la petitesse de son éducation, le cynisme du docteur Sansfm font qu'elle met tout sur le même plan et rejette tout, devoirs humains et convenances sociales. Son âme ferme, moqueuse et peu susceptible d'un sentiment tendre, part à la recherche de ce qui peut la faire vibrer ; énergie en lutte contre des natures faibles et qui est en quête d'une autre énergie ; amour du danger, hardiesse, passion qui cherche à se satisfaire et non ^joint à s'abuser par le plaisir. C'est un bandit qu elle finit par aimer et elle lui sacrifie tout. Par ces traits, Lamiel ressemble aussi à Mathilde (1) ; la paysanne aventureuse a quelque chose de la grande dame de la Fronde.
(1) Miaa de Wangel est comme un moyen terme entre Mathilde et Lamiel. Mina se déguise en Aniken ; il y a en Lamiel, qui est Aniken par sa naissance la force d'àme de Mathilde ou de .Mina.