‹ La psychologie de Stendhal (volume 2)Chapitre 5 sur 17 · STENDHAL ET L 'IDÉOLOGIE · texte numérisé non relu

STENDHAL ET L 'IDÉOLOGIE

l'Amour-propre est vraie des àiiies prosaïques, fausse (les àines passionnées. La doctrine du pur Amour serait vraie de ces dernières, avec cette correction que toute passion est une personne, (|ue la passion est par excellence la vie d'une personne, qu'elle a un sujet pour principe, sinon pour fin ; encore est-il des moments de passion où le sujet semble s'anéantir dans son adoration de l'objet.

De même cette idée sera comme un intermédiaire^ entre le corps, la sensibilité physique d'Helvétius, et l'âme. Il y a le corps ; il y a lame, ou toutes les passions ; il y a la tête, ou le centre des combinaisons. Le corps et la tête sont les valets de l'âme, et l'âme obéit elle-même au moi, qui est le désir du bonheur (1). Le foyer des passions, l'énergie, est comme le principe supérieur de toute vie.

L'idée d'Energie apparaît ainsi comme une idée souple et élastique capable de bien des flexions, de bien des raffinements, de bien des transformations. Il y a en elle à la fois le vague et la puissance de séduction qu'il y a toujours eu dans l'idée abstraite de puissance ; le charme de nouveauté, lapparence irréductible et souveraine que le vitalisme venait de redonner à l'idée de vie ; l'imprévu, le trouble d'une sensibilité renaissante ; le sentiment vigoureux de la force des passions tel qu'une philosophie naturaliste venait de le rétablir ;

(l)Corr.,[,p.ll3(1804).

l'éclat romantique, que la passion elle génie commençaient à prendre dans une littérature hostile à la raison ; le souvenir tout frais d'une grande catastrophe, de Tavènement d'une nouvelle société, de conflits ardents où des personnalités jusque-là comprimées s'étaient détendues à l'extrême, où toutes les ardeurs refoulées, puis épanouies avaient donné naissance à un héros ; le souvenir lointain d'e toutes les périodes de crise, où l'homme se retrouve homme, réveillé de la torpeur sociale et des mœurs de l'étiolement. Tout cela converge, spéculation, hiologie, art, psychologie, histoire, et la notion d'Energie est comme le point où toute cette convergence aboutit.

Tous ces éléments concourent à la formation de cette notion : tous, à j)eu près tous ensemble. Nous avons vu dans le Journal de 1803 la vigoureuse formule « l'énergie, qualité sine qua non genius ». Nous avons vu dans .la Correspondance de 1804 ce goût de ce qui est « absolument franc, naturel, énergique » de « cette franchise audacieuse qu'inspire la passion » ; cette critique de l'égoïsme ; en 1806 ; « il faut qu'une grande ànie soit elle-même la source de toutes ses jouissances )>. La doctrine est formée tout d'un coup et longtemps avant que les livres viennent en faire l'application. Serait-il possible d'en savoir plus précisément la formation ? je ne le crois pas. Certainement il est possible do dater certains éléments, la connaissance précise du vitalisme par exemple et nous allons le faire. Peut-être l'élément

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originaire est-il l'esprit révoluticmiiaire, lamour de la révolution et la haine du bouri^eois qui plongent dans lenfauce la plus lointaine (1); et aussi le sentiment très v\î qu'uue àme passionnée et extatique avait d'oUeniènie, et de son ardeur; l'art créateur, passion, exigence, qui déborde sur les sens, folie de la sensibilité, qui s'enchante soi-même par sa rêverie sur soi et par la magie sensible où elle se projette ; l'art issu de la passion et qui la dépasse, allant de la profondeur ineffable du cœur aux combinaisons agréables des sens. Toute la puissance de captivation de la passion, Stendhal la sentie ; toute sa puissance de réalisation semble lui avoir manqué : «< il s'arrêta pour jouir et manqua d'attaquer » : l'énergie est chez lui-même l'aspiration à l'énergie, le rêve de l'énergie, la nostalgie d'un passé historique plutôt (|ue la puissance de construction d'un avenir.

Il n'y a chez Stendhal que l'ébauche d'une explication mécaniste de ce principe dynamique. La doctrine des tempéraments, que nous étudierons par la suite, semblait lui fournir une explication commode ; d'autant qu'il a écrit {Histoire de la Peinlure, p. 210) : « Ce n'est que pour la commodité du langage que l'on dit le physique et le moral » ; et en fait le tempérament bilieux lui parait bien celui des grands actifs, forcés

(i)Bnilacd, I, p. 2iet aussi la haine de l'ii^^îocrisie, legoùt de la sensibilité sincère.

aux grandes choses par leur organisation physique, par l'énergie accrue des humeurs et du système nerveux, par la violence et la force des idées et des affections : ce n'est que dans les grands mouvements, que les hommes de ce tempérament jouissent de l'existence ; d'autre part, le mélancolique avec ses extases et ses chimères est le type du passionné rêveur ; de sorte que telle combinaison, comme celle du bilieux mélancolique, esquissée par Stendhal, et dont il dit qu'elle est le tempérament du malheur, paraît envelopper Fardeur et le rêve sombres, comme le type du sanguin bilieux enveloppera l'ardeur joyeuse et le rêve léger. D'autres tempéraments comme ceux du sanguin pur ou du flegmatique paraissent les contraires du tempérament énergique. Mais Stendhal n'a point serré de très près toutes ces notions.

Il n'est pas utile de suivre longuement les applications de cette idée centrale. Dans une lettre de J817, Stendhal donne son vrai titre à V Histoire de la peinture ; il l'appelle l'Histoire de l'Energie en Italie. A vrai dire, son œuvre tout entière repose sur ce thème fondamental.

L'Italie de jadis et même celle d'aujourd'hui a seulement ce privilège d'être assez peu gangrenée d'affectation et de vanité pour fournir des lumières vives sur la profondeur du cœur humain (1). De là sa prédilection

(i) Home, Naples et Florence, p. 172. « Dans ce pays, l'énergie

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pour la vie italienne et pour la musique ; de là son amour pour les vieilles chroniques et l'histoire sincère, qui exposent la finesse et la force du moyen Age italien. Après la venue de la force barbare, destructrice de Rome (1), le commerce et la richesse des petites villes italiennes (2), la naissance de l'esprit républicain, la sagacité des papes, la religion de la confession et des indulgences ont produit ces mœurs si sanguinaires et si énergiques des républiques italiennes et cet état de tyrannie mal affermie si propice aux actions des grandes âmes et à la puissance créatrice des grands artistes. Telle a été, à un moindre degré, la France du moyen âge, quand, après la barbarie du x° siècle, la société s'est reformée lentement par l'amalgame des Romains et des barbares. La servilité monarchique brise tout cela ; chaque classe de sujets a intérêt à plaire au chef

des autres passions empêche la vanité de prendre l'accroissement gigantesque, que nous lui voyons en Angleterre et en France. »

(1) « Le feu primitif donné à, la civilisation par l'infusion des barbares. » Touriste, 11, p. 308.

(2) Dès 1806 {Corr., I, p. 239, 22 mars 1806), on trouve cette idée :

« L'ennui produit la poésie, et pour que l'ennui fiit produit généralement, il fallait une classe de gens riches et oisifs. Voilà, en effet, ce qu'étaient les Italiens en 1400.

• Rousseau... n'a pas vu que les arts, comme la corruption venaient de la même cause : la richesse superflue qui rend oisif. »

Ceci, du reste, est inspiré par Ilelvétius.

iDimédiat (1). La soif de plaire chasse Foriginalité ; ainsi plus d'àmes ardentes, plus de vrais artistes. L'art, la passion, l'énergie politique se tiennent étroitement et sont des formes différenciées de la même énergie. Un même frein les tient en échec ; la bassesse monarchique, l'honneur ou la vertu arrangée à l'usage des rois (2). La cour de Louis XIV est l'extrême opposé des républiques italiennes du moyen âge. La Révolution rétablit la passion et l'énergie. L'explosion napoléonienne a achevé de bouleverser le vieux monde et de faire travailler les âmes ; aujourd'hui par l'effet de la révolution, le peuple est énergique, Téuergie cherche à se faire jour dans la littérature de 1837, au grand scandale de l'Académie et des hommes élégants et doux, nés avant 1780, accoutumés aux usages d'alors. Mais le dé^îloiement de cette énergie est comljattu par le régime politique des deux Chambres ; la sûreté, la tranquillité vont à l'encontre de la passion ; dans le modèle des i^ays démocratiques, en Amérique, il y a la liberté et la tranquillité, mais il n"y a pas les j)as-

(1) Histoire de la Peinture, p. 41. « On n'a qu'à voiries mouveraenls d'une pelile ville de Franee, lorsqu'un prince du sang doit passer, l'anxiété aveclaquelle intrigue un malheureuxjeunehomme pour être de la garde d'honneur à cheval... » Précieuse note pour le lioiif/e.

(2) « On bat en brèche la monarchie absolue en ruinant la vanité et ses ouvrages avancés qu'elle appelle les convenances. La dispute entre Shakespeare et Racine n'est qu'une des formes de la dispute entre Louis XIV et la Charte. » Amour, p. 132.

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sioiis qui l'ont jouir. Ainsi il y a d'un côté l'énergie, la passion libre et les régimes politiques qui les favorisent, comme les républiques et les tyrannies du moyen âge italien ; de l'autre la monarchie à la Louis XIV ; entre les deux, toute espèce de régimes mixtes. L'histoire tout entière et l'histoire du cœur humain sont éclairées par ce principe. C'est bien la nature et la société qui sont les forces en présence. C'est le même mécanisme qui à difi'érents moments de l'histoire tient en échec les mêmes forces. Les deux thèmes d'inspiration de Stendhal, la passion italienne et l'explosion napoléonienne se relient étroitement.

Comment les Idéologues avaient-ils entendu la passion ?

Pour llelvétius, toute la passion se ramène à l'amour de nous-même, cest-à-dire à la Sensibilité physique. Qu'il s'agisse des besoins physiques, qui sont en somme les passions naturelles, ou des passions factices, œuvre de la société, c'est toujours la sensibilité physique qu'on trouve au fond du creuset. Dans les passions dont l'objet parait le moins appartenir au plaisir des sens, c'est cependant toujours la douleur et le plaisir physique que nous fuyons ou que nous recherchons. Helvétius donne comme preuve l'analyse de lavarice, du désir des grandeurs, de l'orgueil. Ainsi toutes les pas-

siens factices, sous des noms divers, ne sont en nous qu'un amour de nous-même, et comme l'amour de la puissance est lié nécessairement à l'amour de soi, un amour du pouvoir déguisé et appliqué aux divers moyens de se le procurer. La Société dirige l'amour de soi vers dea objets variés ; l'éducation développe et diversifie l'Amour de Soi : « Tout, jusqu'à l'amour de soi, est en nous une acquisition. On apprend à s'aimer : à être humain ou inhumain. L'homme moral est tout éducation et imitation ».

Tous les hommes sont donc susceptibles de toutes les passions ; c'est à l'éducation qu'il faut en attribuer la variété. Elles sont l'âme et la vie de l'homme et de l'Etat. Elles seules peuvent nous arracher à l'inertie et à la paresse ; en fixant l'attention, elles sont le germe productif de l'esprit; elles vivifient le monde moral. Sans passions, pas de grands hommes ; le despotisme les étouffe.

La passion est le despotisme d'un désir (1), une continuité de sentiments de même espèce ; elle est illusion et aveuglement. D'un objet, elle ne considère que certaines faces; elle croit trouver un objet où il n'existe pas. Elle construit son roman par-dessus la réalité.

Ainsi l'amour, ce prétendu amour métaphysique,

(1) « J'entends par passion forle une passion dont l'objet soit si nécessaire h. notre bonheur, que la vie nous soit insupportable sans la possession de cet objet. » De l'Esprit, 11, p. 59.

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« tant vanté dans nos anciens romans » est avant tout amour physique. « Lorsqu'on imagine, par exemple, n'en vouloir qu'à l'àme d'une femme, ce n'est certainement qu'à son corps qu'on en veut ; et c'est, à cet égard, pour satisfaire ses besoins et surtout sa curiosité qu'on est caj)able de tout (1). » L'amour n'est qu'un désir déguisé de jouissance, épars sur toute la personne ; la démarche, les regards, les moindres gestes de la beauté sont le charme et l'ivresse des sens (2).

La puissance de l'amour physique est extrême. « Vos faveurs me font un Dieu. » Dans ses notes (3), Helvétius a fait le tableau le plus vif du désir et de ses transports. « C'est dans les transports de l'amour qu'on sent le bonheur d'exister et en mettant bouche contre bouche on troque d'âme (i). »

Mais, à côté de l'amour volupté, Helvétius a décrit l'amour passion, dont l'essence est de n'être jamais heureux (o). Tout lui sert d'aliment pour s'étendre et s'accroître ; l'amant déifie les beautés de sa maîtresse. L'Amour devient une occupation de l'esprit. Les soins.

(1) De l'Esprit, H, p. 3.o8, note. Beyle écrira, Journal, p. 32 (1803) : .< La curiosité entre pour beaucoup dans l'amouu : moi à qui le dessin a donné l'habitude de chercher le nu sous les vêtements et de me le figurer nctlemenl, je suis donc moins susceptible d"amour qu'un aulre. »

(2) Ihid., 11. p. 1.37.

(3, Publiées par Keim ; en- particulier, p. 22, 23, 70, 105. (4) Notes, p. 105.

(.5) Ibid., p. 22, 23.

qu'exige une maîtresse, remplissent, d'une manière vi\e, l'intervalle qui sépare un besoin satisfait duu besoin renaissant.

L'Amour passion est donc la complication sociale de l'Amour volupté. 11 est l'efîet de l'ennui, c|ui est, k son tour, un effet de l'imperfection des lois et du partage inégal des richesses. « Dans un gouvernement où les riches et les grands n'ont point de part au maniement des afiaires publiques, où, comme en Portugal, la superstition leur défend de penser, que peut faire le riche oisif ? l'amour. .. Mais pour qu'une maîtresse devienne une occupation, que faut-il ? que l'amour soit entouré de périls, que la jalousie vigilante s'opposant sans cesse aux désirs de l'amant, cet amant soit sans cesse occupe des moyens de la surprendre. L'amour et la jalousie sont donc, en Portugal, les seuls remèdes à l'ennui... C'est à l'ennui qu'on doit pareillement, en Italie, l'invention des Sigisbées (l). » L'ennui est aussi à la base de l'Amoui' clievaleresque. « Pour conserver leurs désirs dans toute leur activité, pour occuper leur jeunesse et en écarter l'ennui, le chevalier et sa maîtresse durent, ])ai' une convention tacite et inviolable, s'engager, l'un d'attaquer, l'autre, de résister tant rlo temps. L'amour, par ce moyen, devenait une occupation (2). »

Ainsi les complications de l'anionr dépendent de

(1) [h' rilommp, IV, |.. i:)7.

(2) IIjkL, |). lis

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celles de la sotiété ; dans une nation occupée, on met peu d'importance à lamour ; chez un peuple oisif l'amour devient une affaire ; le despotisme apporte à la fois les fers et les plaisirs. Alors que l'Amour physique est le plus simple et le plus agréable, une coquette est, pour les désœuvrés, une maîtresse délicieuse ; une coquette, c'est-à-dire une femme qui a la passion d'être adorée, et qui, pour cela, irrite toujours le désir des hommes et ne le satisfait presque jamais. La femme adroite s€ fait longtemps courir par le désœuvré (1).

Par l'amour, la femme devient juge du mérite ; ses faveurs, selon les changements qui surviennent dans les mœurs et les gouvernements, sont des encouragements à certaines vertus particulièrement utiles, donc particulièrement prisées.

On doit rapporter à l'amour, au désir de plaire, à la crainte de l'ennui, l'invention de la musique, des spectacles, de tous les arts du luxe. « Sans l'amour, que d'arts encore ignorés ! quel assoupissement dans la nature I l'homme sans besoins serait sans principes d'action (2). »

De môme, pour Cabanis, l'Amour, tel qu'on l'a

(I) neyic écrira, Journal, p. 33 (1803) :« Uno femme d'esprit mesure sa résistance an degré de flésœuvrement de son amant. «

Comme il y a deux formes d'amour, il va selon Helvéliusdeux formes de jalousie {De l'Homme, III, p. 299, n.) : l'une qui vient de la vanité, l'autre de Pamour des plaisirs physiques.

{i) De l/fonwie, I, p. 1(;3, n.

dépeint et que la société le présente en effet quelquefois, est fort étranger au plan primitif de la nature : il a été dénaturé par une exaltation factice. Les obstacles sociaux l'ont poussé jusqu'au délire at à la fureur. Le défaut d'objets d'un intérêt véritablement grand, le désœuvrement général des classes aisées, dans les gouvernements monarchiques, les restes de l'esprit de chevalerie, cette espèce de conspiration des gens à talent « pour diriger toute Ténergie liumaine vers des dissipations qui tendaient de plus en plus rà river pour toujours les fers des nations » ; toutes ces causes sociales ont fait de l'amour un fantôme théâtral, « qui se nourrit de ses propres éclats, se complaît dans une vaine représentation » une froide galanterie qui se joue d'elle-même et de son objet, une métaphysique subtile, qui, née de l'impuissance du cœur et de l'imagination, « a trouvé le moyen de rendre fastidieux les intérêts les plus chers aux âmes véritablement sensibles ». Ainsi par son exagération, par son enthousiasme ridicule, il dégrade la vie qu'il prétend remplir ; il crée du malheur, parla poursuite de pitoya])les chimères ; il s'éteint lui-même dans les dégoûts.

Ainsi une vaste fantasmagorie sociale produit, entre FAntiquité, plus raisonnable, et le régime naissant de l'égalité et de la raison, une .suite de déviations mentales fort étrangères à la nature et que l'on décore du nom d'amour.

L'organisme e.st à la base de l'amoui-. In système

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d'affections et d'idées se développe sur une base organique ; c'est ce que montre par exemple l'analyse de la puberté, l'étude des changements que produit dans le caractère la vigueur inconnue qui anime les organes (1) ; c'est ce que montre aussi l'influence du tempérament sur la forme de l'amour. Cabanis a écrit une page puissante sur l'amour chez le mélancolique : chez lui, les appétits ou les désirs prennent le caractère de la passion, plutôt que celui du besoin ; le but véritable parait tout à fait perdu de vue ; l'amour, qui est toujours une afiaire sérieuse pour le mélancolique, peut prendre chez lui mille formes diverses qui le dénaturent : austérité d'une morale excessive, extases de la superstition, maladies extraordinaires, idées et penchants en apparence les plus étrangers aux impulsions primitives, privations superstitieuses et sentimentales. « L'humeur séminale communique une àme nouvelle aux impressions, aux déterminations, aux mouvements ; elle crée ces forces étonnantes, trop souvent employées à poursuivre des fantômes, à systématiser des visions (2) ».

Mais il y a chez Bichat une théorie plus étroite encore. La vie organique est le terme où aboutissent et le centre d'où partent les passions. L'effet de toute passion est de faire naître une altération dans la vie orga-

(2) II, p. 391.

Delacroix — Stendhal.

nique : circulation, respiration, nutrition. L'état des viscères, leurs lésions, les variations de leurs forces concourent à la production des passions. Ainsi les passions ont toute la réalité de la vie organique ; comme elle, elles se distinguent de la vie animale, de la vie de relation, et elles s'opposent à elle ; avec elle, elles répandent sur la vie mentale leur nuance et leur - coloris.

Destutt n'a pas oublié les sentiments et les passions. 11 leur consacre la seconde partie du Traité de la Volonté (la première étant un traité d'Economie politique) qui est la cinquième partie des Eléments d'hléologie (les trois premières parties composant le Traité de l'Entendenieiit). Mais il a renoncé à achever cette partie de sa doclriiie (I).

Toutefois son esquisse est très nette. Elle est fondée sur la distinction de la vie organique et de la vie de relation. « Il existe en nous des sentiments et par suite des besoins et des intérêts analogues à ces deux modes de notre existence et dérivant de ces deux ordres de fonctions (2). » La première vie qui a pour base le grand sympathique et se compose des fonctions de conservation « produit en nous inévitablement les idées de personnalité et de propriété ». « Dès (|ue nous avons appris à connaître notre individu et tout ce ({ui lui appartient,

(1) IV, p. 522 (noie finale).

(2) IV, p. 512.

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et à le distinguer de tout ce qui n'est pas lui, comme il nous est manifest-c que nous ne pouvons jouir et souffrir que par nos organes, comme notre moi est tout pour nous, il nous est impossible de lie pas tout rapporter à lui et <le ne pas le préférer constamment à tout ce qui lui est étranger. « C'est là une conséquence nécessaire de la vie de conservation, c'est-à-dire de la base fondamentale de notre existence (1). Ainsi nous voilà inévitablement en opposition avec les autres individus. Sans doute, pour la satisfaction de nos l)esoins de conservation, l'assistance de nos semblables nous est extrêmement utile et même rigoureusement nécessaire ; nos moyens augmentent indéfiniment quand nous les réunissons. 11 va donc jusqu'à un certain point une base ég-oïste et pour ainsi dire organique de la société. Mais le besoin de sympathiser dépasse l'égoïsmc, et il est fondé dans la nature humaine. « Il dérive aussi nécessairement de notre vie de relation, que le sentiment de personnalité dérive de notre vie de conservation 2). » Nous sommes faits de telle façon que nous aimons à sympathiser (3).

(1) IV. p.2.ol.

(2) FV, p. 516. Stendhal suivra très rigoureusement Tracj, et cela (le son propre aveu {Histoire de la Peintiwé. p. 213, noie). « Le grand sympathique, en ce sens très mal nommé, serait la cause de rinlt-rèt personnel, et le cerveau, la cause du besoin de synipatliie ; voilà les deux principes de l'Orient, Omaze et .-Vrimaze, qui se disputent notre vie. (Voir l'ouvrage sublime de M. de Tracy sur la volonté.) »

(3) (-ette théorie n'est point chez Bichat pour qui « tout ce qui

Les passions bienveillantes, et l'amour, la plus délicieuse de toutes, sont fondées sur la sympathie, et par conséquent sur la vie de relation.

L'amour a pour base le besoin de reproduction : comme ce besoin, il nous donne la conscience de notre force et l'exalte encore. Mais ce désir si véhément, plutôt fureur que désir, n'est point encore l'amour.

est relatif aux passions appartient à la vie organique », p. 49. Sans doute les passionsont leui's causes dans les objets extérieurs, et, en ce sens, le cerveau concourt à leur formation, mais c'est toujours sur la vie organique, et non sur la vie animale qu'elles portent leur influence. D'autre part c'est la vie animale, le cerveau qui agrandit le cercle étroit de la vie organique, et crée la vie extérieure et le développement de la société. Mais Bichat ne s'est point demandé si le cerveau était capable de. produire des passions d'un ordre nouveau.

Quant à Cabanis, il est vrai qu'il écrit (I, Pi'éface, p. 22) : « Par une heureuse nécessité, l'intérêt de chaque individu ne saurait jamais être véritablement séparé de l'intérêt des autres hommes...

« On reconnaît bientôt que le seul côté par lequel ses jouissances puissent être indéfiniment étendues, est celui de ses rapports avec ses semblables; que son existence s'agrandit à mesure qu'il s'associe à leurs affections, et leur fait partager celles dont il est animé » ; mais il n'a pas approfondi ce fait dans le sens où s'engage Destutt.

Jusqu'à quel point Stendhal utilise-l-il cette vue de Tracy ? Il l'a connue et remarquée; mais je ne crois pas qu'il faille chercher entièrement dans cette distinction l'origine de sa théorie si nettement opposée à celle d'Helvétius; c'est par sa richesse même, par sa puissance d'expansion, que l'énergie transcende l'intérêt étroit et mesquin. U est vrai que Stendhal a particulièrement mis qn lumière le rôle de l'esprit, du travail mental, du cerveau dans la constitution de la passion; mais le travail de l'esprit est immanent à la passion ; ce n'est pas lui qui donne à la passion son caractère d'extériorité.

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« L'amour u'est pas seulement un besoin pliysique. C'est une passion, un sentiment, un attachement d'individu à individu. » Le plaisir d'aimer et d'être aimé y a autant et plus de part que celui de jouir. « La preuve en est que la jouissance forcée est très imparfaite ; elle est même physiquement pénible; et la jouissance trop jjartagée ou trop facile est sans saveur, parce qu'elle ne prouve pas le sentiment. » Le consentement est donc un des charmes de l'amour.

« Gela est d'autant plus vrai que les idées sont plus multipliées et plus étendues, et les sentiments plus délicats et plus fins. Qu'est-ce donc que l'amour dans l'homme ayant atteint tout son développement ? C'est l'amitié embellie par le plaisir ; c'est la perfection de l'amitié. C'est le sentiment par excellence auquel concourt toute notre organisation, qu'emploient toutes nos facultés, qui satisfait tous nos désirs, qui réunit tous nos plaisirs ; c'est le chef-d'œuvre de notre être (1). »

Biran est ici fidèle à Bichat et à Cabanis (2). Il y a, à la base de la passion, une affection, un besoin senti. Ce besoin s'enrichit d'une image plus ou moins vague qui lui donne un objet et d'une croyance qui s'y rattache ; c'est ce besoin qui met en jeu l'imagination et rend par son concours la croyance plus ferme, plus flexible (3). L'affection elle-même est inséparable des

(1) IV, p. 548 et siiiv.

(2) Œuvres, Ed. Naville, II, p. 74.

(3) Il peut se faire aussi que la passion ait son premier mobile

qA la. PSYCSÔLOGIE de STENDHAL

UM)dificatioiis orgaiaiqiies. Toute passion est une espèce de culte, rendu à un objet fantastique. Cet objet est tonaijours plus ou moins enveloppé, indéfini. L'imagination, en donnant un objet vague et mobile, sous l'unité apparente (1), aux passions, les oriente dans une seule direction et les fortifie par l'étendue illimitée dçs perspectives qu'elle leur ouvre. Au sommet de la passion est l'extase. La continuité du même désir vers un idéal approprié au besoin ou à létat actuel de l'âme, fixe toute la vie dans un centre intérieur, suspend toutes facultés actives. Le moi ne fait plus qu'un avec l'idéal, objet du désir qui a précédé et amené cette absorption. Ainsi l'exaltation du désir, dans la tendance élevée de l'âme, fond toute l'organisation sensible dans l'objet idéal ; dans la tendance opposée « vers les objets du sensualisme grossier qui captivent l'imagination ». l'organisme attire l'âme à lui et l'unit ou l'ideutitie, pour ainsi dire, avec la matière ou la chair qui lui sert d'enveloj)pe. « L'enveloppement et l'absorption la plus complète de la personne ou du moi, correspond au plus liant point d'exaltation du désir (2). »

Pour Helvétius toute réalité est sensation : le fond de

dans liinagiiialioii (.N'avilie, ill, jt. 49.")) La passion apparliiMil aux deux vies inlellccliiclle et sensilivc dont clic l'orme le lien.

(1) Cousin, 1, p. 151.

(i2.) .Navill£,l!l, p. iî)7 c( siilv.

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