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l'être humain c'est la sensibilité physique ; toute passion s'y ramène. Comment la passion aurait-elle plus d'étendue que I esprit ou que le cœur ? La société complique la nature, mais elle ne crée rien qui la dépasse. Je ne trouve nulle part chez Hclvétius cette idée soutenue plus tard par Comte et son école, que la société ajoute vraiment à la nature, et que l'homme en société est autrement constitué que l'iiomme naturel. Ainsi la société, en ajoutant et en opposant les uns aux autres des individus ditiérents, en créant des conditions favorables ou défavorables à la satisfaction des besoins, en orientant vers tel ou tel objet l'activité humaine, en ré,i:laiit le (]<''bit et le cours de cette activité, complique bien les besoins physiques, mais ne modifie en rien leur nature. Uiie sorte de fantasmagorie, doriuine sociale, enveloppe la sensibilité. Mais c'est toujours la sensibilité physique qu'on retrouve au fond du creuset.
Cabanis, Bichat et Biran donnent plus d'ampleur à la notion de sensibilité ; ils ont une vue plus large de la vie organique et de la vie de relation. Mais pour eux la vie organique est le terme où aboutissent et le centre d'où partent les passions. Ici encore une fantasmagorie sociale enveloppe et dissimule une réalité biologique.
Pour tous les idéologues, sauf Tracy, la passion, sous sa forme complexe, a quelque chose d'illusoire : elle est inie superfétation, due à une mauvaise constitution politique, à la fausseté de la forme sociale ; ce sera justement le progrès jxjlitique de la faire disparaître.
Au contraire, nous l'avons vu et nous le verrons mieux encore, pour Stendhal la passion est l'expression de l'énergie, c'est-à-dire de la réalité suprême ; elle dépasse l'amour-propre, la sensibilité physique, le corps, le moi. Si elle relève jusqu'à un certain point de la société, c'est que la vie sociale seule permet à l'homme d'être vraiment homme. Mais elle est dans la nature, elle est la nature même, et non point un fantôme créé par la société. Du reste, Stendhal convient avec les idéologues qu'elle relève surtout des périodes confuses et des époques de crise et des formes mal fixées. Il convient aussi que le progrès des lumières la menace. Ici apparaît lune des contradictions qu'on a relevées chez Stendhal : le goût d'un gouvernement démocratique et le regret romantique des républiques chaoti ques et des tyrannies mal assises : l'opposition de ces deux mots : sûreté et passion.
Ainsi Helvétius ramène la passion et par exemple l'amour à la sensibilité physique : l'amour volupté c'est le vrai amour. L'amour passion est factice ; c'està-dire qu'il est une complication sociale ; et en ajoutant la littérature et le roman à la volupté, des sociétés mal faites ont faussé l'amour ; des sociétés mieux faites le rétabliront dans sa pureté. Ainsi Cabanis fait de l'amour un réflexe de la sensibilité organique, compliqué d'une fantasmagorie sociale, qui elle aussi doit se dissiper. Stendhal, nous l'avons vu et nous le verrons mieux encore, Stendhal admet bien qu'il y a au
STENDHAL ET l'iDÉOLOGIE 57
point de départ de l'amour un choc physique, une excitation organique ; il admet bien aussi que l'amour passion est, en un sens, l'œuvre de la civilisation ; mais tout le jeu de l'amour passion, son mécanisme, son déploiement, deviennent chez lui l'essence même de l'Amour. La passion, comme telle, est expression de l'énergie, réalisation de la suprême réalité ; le physique, qui la plupart du temps n'est que point de départ et que signe, est bien incapable de tout expliquer. Et la réalité profonde de l'amour fait sa valeur. Stendhal admire les périodes historiques où il s'épanouit le plus largement, ces périodes si « odieuses » à l'idéologue Cabanis.
Les idées de Stendhal, nous l'avons dit, se sont formées en partie sous l'influence des idéologues ; mais en partie aussi elles existaient dans son esprit, au moment où il a conmiencé à les connaître. Qu'a-t-il pensé exactement de ses maîtres ? Et dans quelle mesure ses jugements nous permettent-ils de mesurer sa réaction personnelle et de suivre la formation de ses propres idées ?
Et d'abord, quand et comment les a-t-il connus?
Gondillac est cité dans une lettre de 1802, mais cité en passant, et non pas utilisé, comme le seront plus tard Helvétius et Tracy, et il semble, en sonmie, que Stendhal, dès cette époque, l'ait assez peu pratiqué.
Il a connu Helvétius dès le début de 1803 ; certaines lettres de lui à cette époque, ne sont qu'un résumé dHelvétius ; il l'a lu, je crois, dans l'édition de 1795. Malgré ses critiques assez vives, il y reviendra plusieurs fois, et par exemple en 1895 (1).
(i) Il me semble que la lettre du 29 janvier 1803 (Corr.. I, p 42 et suiv.) est tout inspirée d'Helvétius : voici les analogies frappantes.
L'anecdote Walpole ;
Leà passions, seuls mobiles des hommes (la crainte de l'ennui et l'amour de la gloire, qui l'ont fait étudier);
La passion: désir continu ;
L'éducation capable de faire de grands génies.
Si l'on hait les gens supérieurs avec lesquels on vit, on sera toujours médiocre. ,
— de même. 30 janvier 1803, Corr , I, p. 47 :
L'histoire de Vaucanson, Shakespeare, etc., les hasards qui décident du goût des grands hommes.
Un grand esprit consiste à beaucoup comparer.
lo Toutes nos idées nous viennent par nos sens.
2o La llnesse plus ou moins grande des cinq sens ne donne ni plus ni moins d'esprit.
3° L'éducation seule fait les grands lioraines.
— (Jue chaque homme juge tout par son intérêt (et le développement de dette idée). Corr., 1, p. 53 (8 février 1803).
— Génie et invention, I, p. 68(1803).
— Corr., I, p. 85 (H mai 1804) :
Tout malheur ne vient (jue d'erreur. La méconnaissance du sens des mots.
— .Malgré les appréciations assez sévères que je citerai plus bas, nous trouvons encore des expressions laudatives sur llelvetius :
Corr., I, p. i90 (1805) : « Songe toujours au fanuMix (piinque Tracy-Hclvélius-Duclos-Vaiivenargues-Hobbes »
P. 195 (1803) : « Helire le plus froidement possible Helvelius, De rE.'</)rit, mais surtout /)e l'Homme »
P, 198 (1805) : « Knvoie-inoi par la même occasion mon Helvelius, 5 vol. » Ihid., p. 203, L p. 2i8 (24 janvier 1800) : « Surtout
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Tracy vient an premier plan dès le début de 1805 ; il semble que Beyle ait commencé à le lire à cette époque ; il le commente à f*auline (1 j.
lAche (le te procurer Hobbes: De la nature humaine. C'est la fin de l'étiifice dont lleiveliiis a jeté les fondements. »
En IS07 (.Souv. Jiev franc, -1914, p nol) : « J'ai eu deux heures d'un dégoût de tout au monde, mèmeZ>e l Homme dUelvetius, que je lisais aloi-s, et qui me semble le bon sens même. Je trouve plus dans un de ses chapitres que dans les volumes des autres, et énoncé plus clairement cl mieux prouvé. »
En Im2*2 {Corr., II, p. '246i, Stendhal écrira : « Il est un livre dont le véritable titre devrait être « De lart de découvrir les motifs véritables des actions des hommes ». Ce livre, c'est L Esprit d'Helvélius. »
En 1834 (Cor/-., III, p. 110), Stendhal cojiseille encore à un jeune homme la lecture d'Helvélius « qui pourra vous aider à apercevoir la lausseté des trois quarts des choses que les charlatans de Paris appellent vraies. »
Cf. Corr., III, p. 2' 8 (1838).
(1) Corr., 1, p. 138 el suiv. (1er janvier 1805).
C'est de Tracr qu'il se réclame dans son exposé : que Penser c'est .Sentir. Sa connaissance de Tracy semble d'assez fraîche date. « L'enthousiasme de vertu est si fort que malgré la neige, je vais acheter la premièiv i)artie de ïra^y et que sous peu, je vais lire les premières pages. » Journal, 180.^, 3i décembre, p. ■106 et i*"" janvier, p. 107: o Je lis avec la plus grarnde satisfaction les 112 premières pages de Tracy aussi facilement qu'un roman »
1, p. 2UG (1805) : « Je me suis procuré La Lor/ique de Tracy, ouvrage sublime : la cause de nos erreurs est dans l'imperfection de nos souvenirs. »
Il y revient, p. 207 (lo nov. 1805) :« ... peu d'exactitude dans le souvenir des premiers faits. Ce peu d'exactitude m'empêchait d'y voir de nouvelles circonstances, car faire des jugements, raisonner sur une idée 'qui est le souvenir d'une sensation) c'est, comme lu sais, y voir de nouvelles circonstances. »
Ihid. :« L'/de'olof/ie... ce livre sublime; il est bien plus profond qu'Helvétius. »
I, p. 209 (19 nov. 1805). Il commente La Logique : \o Toutes
Cabanis est cité et conseillé à Pauline à la fin de 1805 (1), Biran est étudié et utilisé à partir de 1805 (2).
Stendhal proclame en 1803 que Helvétius lui a ouvert la porte de l'homme à deux battants (3). Mais il fait aussitôt les réserves les plus graves. Helvétius n'a connu vraiment qu'une partie de l'humanité. <( L Esprit » d'Helvétius a tellement entraîné Stendhal, qu'il l'a fait douter quelques jours de l'amitié et de l'amour. « Enfin j'ai cru reconnaître qu'Helvétius n'ayant jamais senti ces douces affections, était, d'après ses propres principes, incapable de les peindre. Gomment pourrait-il expliquer ce trouble inconnu qui saisit à première vue,
nos erreurs viennent de l'inexactitude de nos souvenirs [«éîrf., p. 219, 17 décembre 1805 et p. 220, 23 décembre 1803, cf. II. p. 246 (1882).]
2o Un jugement consiste toujours à voir qu'une idée en renferme une autre ou bien encore: un jugement consiste toujours à voir une nouvelle chose dans un objet que l'on regardait.
3o Uaisonner n'est point une opération différente de celle "de remarquer de nouveaux détails dans les choses.
La sensation étant indubitable, en ayant de faux souvenirs, on ouvre la porte à l'erreur.
Je m'arrête p. 348 de La Logique.
— C'est l'année (1803) où il écrit {Journal, p. 1 12) : « je reconnais à mille germes de pensées nouvelles les heureux fruits de ]' Idéologie. »
(1) Coj-r., I, p. 222 (23 décembre 1805).
(2) Voir plus bas. — Beyle enseignera l'Idéologie à ses maltresses. A Marseille, il donne à Loiiason des leçons d'idéologie. Corr., I, p. 196 (ler octobre 1805). .Vngclina parle de son cher « Elvezio ». Italie, p. 159 (15 septembre 1811).
(3) Journal, p. 23
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et cette constance éternelle qui nourrit sans espérance un amour allumé (1) ? » Helvétius n'a pas connu la force incompréhensible de l'amour (2). Il a peint vrai pour les cœurs froids, et très faux pour les âmes ardentes. On peut, d'après son livre, deviner à peu près les actions des cœurs froids qu'on a dans sa société (3). En étudiant son àme de jeune homme, en lisant dans ses souvenirs, Beyle découvre bien des erreurs dans Helvétius (4). Helvétius était un cœur sec, une âme froide. H s'est bien trompé (5). L'idéologie peut devenir impertinente en s'aj)pliquant à certains objets. « Le mal, c'est quand de telles gens veulent se mêler des
(i) Cor/-., I, 76(15 déc. 1803).
(2) « qui, parmi mille phrases insignifiantes, fait distinguer à un amantcelle qui est écrite pour lui, et qui, lui faisant prêter l'oreille à cette voix presque insensible qui s'élève des autres, et que lui seul peut sentir, lui peint tous les tourments de l'objet qu'il aime, et lui rappelle que de lui seul peut venir la consolation. » Corr., I, p. 77. « 11 me semble qu'Helvétius ne peutexpliquer cessentiments ni d'autres semblables. » Ibid. Aussi, dès sa première rencontre avec Helvétius, Stendhal rejette sa théorie de l'amour. « L' Esprit, ouvrage bien singulier, sublime en quelques parties, méprisable en d'autres et bien décourageant en toutes. » [bid.
(3) Corr., I, 215 (vers 1803); cf. Amour, 225: « Voyez l'analyse de l'amour par Helvétius ; je parierais qu'il sentait ainsi, et il écrivait pour la majorité des hommes. Ces gens-là ne sont guère susceptibles de l'amour passion. »
(4) Corr., 1, p. 103 (août 1804) ; cf. p. 120.
(5) Corr., p. 98 (17 juillet 1804) : « Peut-être tout ce qu'il y a de bon dans son livre est-il copié de La Rochefoucauld, Duclos, Vauvenargues, Hobbes et Locke. Hobbes est le plus grand de tous. » Cf. p. ■120.
Beaux- Arts, en raisonner, ou, qui pis est, les pratiquer. Voyez les musiciens français. Les passions et les arts ne sont qu'une importance ridicule attachée à quelque petite chose (1). »
Stendhal n'a point changé d'avis. Il écrira plus tard qu'Helvétius a eu parfaitement raison lorsqu'il a établi que le principe d'utilité ou l'intérêt était le guide unique de toutes les actions de l'homme. Mais il s'est trompé sur le sens du mot intérêt. « Comme il avait l'âme froide, il n'a ni connu ni l'amour, ni l'amitié, ni les autres passions vives qui créent des intérêts nouveaux et singuliers (2\ » Ce principe, il faut donc l'appeler de son vrai nom : le plaisir. « On a des devoirs selon la portée de son esprit. Le principe d'Helvétius est vrai, même dans les exaltations les plus folles de l'amour, même dans le suicide. Il est contre sa nature, il est impossible que l'homme ne fasse j)as toujours et dans quelque instant que vous le vouliez prendre, ce qui dans le moment est possible et lui fait le plus de plaisir (3). »
(1) Racine et Shfikp.^ppnre, p. 99. — l^o mot est pris d'IIelvétius, Del Eaprit, I,p. 174: « Oiiand Marcel s'écriait... (Jue 'Je ciioses dans un menuet !... Son exclamation nest ridicule que par la Irop grande importance mise à de petites choses. »
(2) Corr.. [I,p. 217 (1820). Beyle ajoute: « il v a trop longtemps (jue jon'ai lu son ouvrage })Our... » Cf. Amonr, p. 225.
(3) Amour, p. 252. « A riuslaut n)ême où la possihilili- d'une action (dont l'Ame commune n'a môme pas l'idée) devient visildcù l'âme généreuse, il est de son intérêt de la faire ; sinon elle ae
STENDHAL ET LIDÉOLOGIE 63
Ainsi les idées capitales de Beyle sont arrêtées et elles se déclarent dès le premier contact avec Helvétius. L'analyse liistoriquc des textes confirme bien notre thèse et justifie notre méthode d'exposition. Stendlial entend par plaisir tout autre chose que l'intérêt d'ilelvétius : l'action libre, le mouvement spontané de la passion, aussi bien que l'amour de soi. Le plaisir dépend de l'A me et se mesure à elle ; il en a exactement la grandeur (1).
mépriserait elle-même ; elle serait malheureuse. » Cf. Corr., II, p. 510 (28 déc. 182f)). Helvétius et M. Cousin.
À?nour, p. 251. « Ce philosophe commit la petite maladresse d'appeler ce principe l'intérêt, au lieu de lui donner le joli nom de plaisir ». C'est du reste le sens qu'Helvétius donnait à ce mot, Es/j/it, I, p. 176 : « Je l'applique généralement à tout ce qui peut nous procurer des plaisirs, ou nous soustraire à des peines. » Et il n'a pas évité systématiquement le nom de plaisu* : ainsi l'Epilre sur le plaisir Mais sous la querelle de mots il y a effectivement une querelle d'idées.
(1) -Stendhal écrira de .Mme de .Slaol {Corr., I, p. 180 (1805). « Elle rie sent pas le bonheur daimer, elle veut toujours ilu retour; elle ne sent pas quon a du bonheur à aimer comme une àme sensible aime la vue de l'.Vpollon du Belvédère. » Et en 1803 {Journal, p. 27) : « Pourquoi l'amour est-il un sentiment si délicieux ? C'est que les intérêts de l'amant et de l'aimée y sont confondus ». Et en 1801 (Corr., I. p. 78) : « j'ai trouvé ici, comme ailleurs, beaucoup damour propre et point d'âme. J'aime mieux les passions avec tous leurs orages que la froide insensibilité où j'ai vu plongés les heureux de ce pays. Elles me rendront malheureux aujourd'hui, peut-être un jour feront-elles mon bonheur: d'ailleurs indiquez-moi le chemin pour sortir de leur empire? Un moment de leur bonheur ne vaut- il pas toutes les jouissances d'amourpropre possibles? »
Ainsi rengouement de Beyle pour Helvétius ne l'a pas empêché de le juger, dès le début, avec sévérité (1). Beyle s'apercevra plus tard que le système d'Helvétius pêche par défaut de largeur. Il n'a pas connu « l'un des plus grands motifs des actions des hommes : l'instinct (2) » en somme, le dynamisme inné de la vie organique. En niant l'influence des climats il a dit la meilleure absurdité du siècle. Le climat ou le tempérament fait la force du ressort ; l'éducation ou les mœurs, le sens dans lequel ce ressort est employé (3), Helvétius a méconnu les tempéraments (4).
Néanmoins on s'aperçoit aisément que Stendhal doit beaucoup à Helvétius. Et d'abord Helvétius lui a ensei-
(1) Les jugements sévères apparaissent dès 1803. Voir les passages cités plus haut et Corr., \, p. 120 (1804) : « Je commence à m'apercevoir qu'Helvélius est plus des premiers (petits auteurs) que des seconds (gens de génie) : il j a de bonnes choses dans son livre, mais elles ne sont pas de lui; elles sont la plupart de Hobbes, Vauvenargues, La Rochefoucauld, Duclos ».
Corr., p. 126 (1804) : Du reste j'ai découvert beaucoup d'erreurs dans ce livre depuis l'année dernière. »
(2) Corr., H, p. 275 '1822), cette critique, au cours d'un passage qui signale à un correspondaat anglais Y Histoire des fonctions du cerveau de Gall.
(3) ffistoir-e de la Peinture, p. 208.
(4) << .\'a-t-on jamais quitté Paris ? de quelque finesse que l'on soit doué on court grand risque de suivre les pas d'Helvétius, qui n'a d'esprit qu'en copiant d'après nature les routes que prennent les Français pour arriver au bonheur. » Histoire de la Peinture, p. 217. — Pourtant Helvétius tire volontiers des laits des récits de voyages, des annales historiques et religieuses. Voir Keim, Helvétius, p. 314.
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gné la sagesse dans la vie. Par lui, sa romantique jeunesse parisienne a été sauv«''e de la soufïrance romantique : « Ce qui me fait marquer ma dillcreuee avec les niais importants du journal, et qui portent leur tête comme un saint sacrement, c'est que je n'ai jamais cru que la société me dût la moindre chose. Helvétius me sauva de cette énorme sottise. La société paie les services qu'elle voit (1). » Indiquons au passage les idées que Beyle a vraiment retenues, et non point celles qu'il expose diligemment à sa sœur, en bon écolier précepteur : la Société juge du mérite ; les idées et les mœurs estimées comme expression des intérêts ; la relativité des idées et des mœurs selon les petites sociétés, au sein de la grande société ; le rapport entre les ciiangements du goût et les changements dans la forme du gouvernement, les mœurs et les lois ; entre le goût d'une nation et ses intérêts ; les siècles de liberté, les grands hommes et les grandes passions, les sentiments nobles et courageux ; le rôle des passions; la structure sociale et la forme des passions : le despotisme et l'amour, l'oisiveté- et l'amour, l'ennui, l'oisiveté et les arts ; sans compter bien des indications éparses çàet là, sur la jalousie, sur l'éducation des femmes (2), sur le
(1) Hrùlai-d. II, p. 89; Helvétius, I. p. 325 : « L'estime pour les din'érents yenres d'esprit est, dans chaque siècle, proportionnée à l'intérêt qu'on a de les estimer. »
('2) Pour Helvétius il faut perfectionner l'éducation des femmes parce que l'amour nous oblige à leur ressembler et par conséquent à prendre leurs défauts. I, p. 359.
Delacroix — Stendhal. 5
mariage; sur les arts (1), le ridicule et la mode (2). A Cabanis, « dont le style vague le désole (3) », Stendhal doit sans conteste possible, la doctrine des tempéraments dont il a fait un des principes fondamentaux de la psychologie et d'une manière générale, la considération de l'homme physique (4).
(1) « Si les Arts nous charment, c'est en retraçant, en embellissant à nos yeux l'image des plaisirs déjà éprouvés ; c'est en rallumant le désir de les goûter encore. » De l'Homme, IV, p. 188.
(2) La mode, en remplaçant continuellement un ancien monde par un nouveau, efface bientôt du souvenir des hommes les ridicules anciens et les auteurs qui les ont peints, [. p. 34-4.
(:-})Brùlard, I, 12.
(4) Egotisme, 48; Corr., I, 223, 259 ; II p. 297 : Rome, Naples et Florence, p. 174. — Voir notre appendice sur le Tempérament — Haydn, p. 168. « Cabanis vous dira que la joie accélère le mouvement du sang et veut le temps presto. » Mozart, p. 284.
Par exemple la théorie sur la concentration et la distribution de la sensibilité. « Cabanis nous apprend que l'homme n'a chaque jour cl dépenser qu'une certaine quantité limitée de celte substance jusqu'ici peu connue, nommée fluide nerveux. On rîe peut pas dépenser son bien de deux manières; l'homme, fort aimable dans un salon, le sera moins avec ses amis intimes. » Rome, Naples et Florence, p. 174.
Cf. Journal d' Italie, p. 316. C'est par une concenlration extrême de la sensibilité ({ue Stendhal explique les défaillances de sa mémoire sous l'influence de l'émotion. Voici le passage de Cabanis cité par lui. « Kemarquons (jue la sensibilité se comporte à la manière d'un fluide dont la([uantité totale est déterminée, et qui, toutes les fois qu'il se jette en plus grande abondance dans l'un de ses canaux, diminue proportionnellement dans les autres. » Italie, p. 317.
Voir l'exemple curieux de Cabanis, I, p. 405 : « les femmes vaporeuscsel délicates qui danslcursmouvemenlsconvulsifs, acquièrent une force extraordinaire; c'est que la sensibilité diminue en même proportion. Le mnuvemeni augmenh' n'est ici qu'une moilification
STENDHAL ET LIDÉOLOGIE 67
Stendhal a hieu vu que Cabanis était un précurseui" et qu'une l)onne partie de sa doctrine n'était qu'hypothèse.
« Cet auteur n'a pas tout le tort que Grozet et moi nous lui trouvons; ses torts sont dans la forme; il affirme trop et montre trop comme étant prouvées des choses qu'il devait donner comme des aperçus singuliers, comme des révolutions singulières vues des astres. Il a voulu être au niveau des connaissances en 1900. Il a laissé aux autres le soin de prouver (1). »
Il a bien compris la tendance mécaniste de sa méthode f2).
du senliinent, au ton duquel il paraît se monter pour le balancer et lui servir de contrepoids. .. Lorsque le sentiment s'émousse pour laisser prédominer le mouvement, c'est encore par une opération du système scnsitif. »
L'influence de Cabanis a pu êlre fortifiée en ce qui concerne cette doctrine par celle de Biran qui est toute semblable.
Sur la théorie des deux vies (vie organique et vie de relation), voir lliatoire de la Peinture, p. 212.
Sur Pinel, voir Corr., l, p. 361; .\rbelet, p. 270.
(1) Italie, 1813, p. H16, n.
(2) « Probablement Léonard [de Vinci] approcha d'une partie de la science de 1 homme, qui même aujourd'hui est encore vierge : la connaissance des faits qui lient intimement la science des passions, la science des idées et la médecine. Le vulgaire des peintres ne considère dans les larmes iju'un signe de la douleur morale. Il faut voir que c'en est la marque nécessaire. C'est à reconnaître la nécessité de ce mouvement, c'est à suivre l'effet analomique de la douleur depuis le moment où une femme tendre reçoit la nouvelle de la mort de son amant jusqu'à celui où elle le pleure, c'est à. voir bien nettement comment les diverses pièces de la machine
S'il y a si peu de critiques contre Tracy, c'est d'abord peut-être que Tracy est le plus intellectualiste des idéologues. A Destutt de Tracy Stendhal doit sans doute, peut-être autant qu'à son génie propre, de n'avoir pas poussé plus loin ses tentatives philosophiques. Tracy considérait sa propre philosophie comme complète et. définitive : Stendhal partage cette impression (1) : donc pourquoi y revenir? L'Idéologie est là, toute constituée : elle explique entièrement l'homme ; entièrement, sauf les sentiments (2) : Tout ce qui est affectivité et rêve de l'affectivité n'a été qu'entrevu par les Idéologues ou bien cela a été déformé par eux. L'originalité de Stendhal sera donc d'appliquer à ce domaine nouveau la méthode idéologique, et tout en respectant la sensibilité passionnée, de l'analyser et de l'expliquer comme un phénomène primitif. En cela il est égalehumaine forcent les yeux à répandre des larmes que l^éonard s'applique...
« Je ne connais que deux écrivains qui aient approché franchement de la science attacjuée par Léonard : Pinel el Cabanis. » Histoire de la Peinture, p. 160. Voir aussi, p. 170, le passage sur le chagrin.
(1) Corr., I, p. 203 : « Au moyen de trois volumes de Tracy, qu'on pourrait facilement réduire k un, lu'es dispensée à jamais de liTe Aristote, Locke, Condillac, etc., Port-Koyal, le l'ère Buffier, etc. Avec Tracy et Ilelvétius, qui s'accordent pour le fond des choses, tu es tout de suite sur la frontière de la science, tu poux observer l'homme dans la société ou dans l'hisloirc. »
(2) Corr., I, p. 131 (1804): « Tu connais bien le ccnir et tu as une âme ardente qui te l'explique assez; reste la tète. Je l'enverrai incessamment Vldeologie de Tracy. »
STENDHAL ET l'iDÉOLOGIE 69
ment loin et de l'idéologie et de la sensibilité romantique (1). En cela il les concilie. On n'a pas eu tort de dire que son originalité propre c'était la fusion de ces deux courants.
C'est par cette pointe de sensibilité romantique, par cet émoi de la sensibilité, qu'il faut soumettre au contrôle de la raison et de la volonté pour la posséder pleinement et qui dévie.pourtant, dès qu'on la soumet à un contrôle, que Slendlial se rapproche de Biran.- Comme nous aurons occasion de le montrer avec plus de détails dans la suite de cette étude, Stendhal vérifie par son observation personnelle et adopte pleinement la distinction biranienne de la sensation et de la perception. La sensation forte occupe l'âme- et échappe à l'esprit; nos sentiments nous échappent (2). Pour les posséder, il nous faut les percevoir. En les percevant nous devenons capables et de les connaître et de les diriger. Réfléchir fait sentir : ainsi dans les beaux arts. La vie parfaite est un heureux équilibre de sensation et de perception. Mais cet équilibre est rarement
(1) i< Dérousseauiscr mon jugement en lisant Destult. •» Journal, p. 96.
(2) Amour, p. 137. « Cela empêche de penser à force de sensation. » Stendhal a été vivement frappé par la formule de Biran. « Toutes les fois que nous sommes animés de quelque sentiment un peu énergique, nous ne distinguons rien, nous sentons trop pour percevoir. » Ed. Cousin, I, p. 150, n.
atteint. Ainsi notre vie échappe et à notre volonté et à notre mémoire (1).
(1) Nous l'evientlrons sur ce point dans la suite de cet ouvrage. Voici les textes. Corr.. I, p 152 (8 mars 180.o) ; la sensation : Une vue faible est éblouie d"un éclair dans la nuit ; cet éclair la trouble et la transporte tant, elle le sent si fortement, qu'elle n'a pas eu le temps (la présence d'esprit) d'examiner sa direction, ni le nombre de ses zigzags; perception : une vue plus forte, qui en est moins émue, qui la sent moins fortement, la décrira mieux parce qu'elle l'aura uiieux observée.
Presque toutes les jeunes filles, ef parmi les hommes, les tètes romanesques sont toutes à sensation.
Journal, p. 226, -152; (1805) 474, 184, 202, 21.5, 227. Brùlard, 1, p. 85, 72.
Hiran est cité dans le Journal, p. 154 (année 1805) ; « J'ai travaillé avec Gripoli à Biran trois heures un quart. »
P. 22G (1805) : « Voilà où l'étude de l'Idéologie (Tracy et Biran) m'est utile. )j
Journal de Brunswick [Jouvelle Revue française 1914, p. 547) : « je suis en train de lire Tracy, Biran et V Homme d'Helvétius... Si, comme le dit Biran, Ion n'a de mémoire musicale que parles sons qu'on peut reproduire, il faut apprendre à chanter pour se souvenir des beaux airs. » Cf. Hossini, p. 6 : « En musique, on ne se rappelle bien que les choses que l'on peut répéter. »
Le 15 septembre 1817, Stendhal envoie un exemplaire de YHistoire de la Peinture en Italie à iM. Maine de Biran, rue d'Aguesseau, 22 (Paupe, /Ii.<<(oire des Œurres de Stendhal, p. 241
Certains passages du Journal témoignent d'une sensibilité assez analogue à cqHc de .Maine de Biran et l'on ne serait pas embarrassé d'en trouver l'équivalent dans le Journal intime.
« Par la nature de nos nerfs, le bonheur extrême lorsiju'on y parvient ne peut pas durer plus d'une heure. » Corr., \, p. 244 (18(J()) : <( Ce qui ne se fane pas. c'est un état heureux, une sagesse qui apprenne à éviter les peines. »
Cf; I, p. 23:^ : « Cet élat d'extase que lu te ligiiros peuté[vet.. l'homme d'après sa nature, ne [leut le trouver (|uo deux
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Mais le succès de F Idéologie devait être arrêté par les conditions politiques et sociales apparues avec l'Empire et la Restauration. On connaît lopposition de Napoléon à r Idéologie. La réaction politique et religieuse, une nouvelle inquiétude philosophique, des influences étrangères, ramenaient les esprits aux questions éliminées par l'Idéologie, aux problèmes de la métaphysique traditionnelle. En même temps se développait un large courant littéraire, né de Rousseau, et il s'organisait un spiritualisme de sentiment (1). On reprochait à ridéologie, d'être en somme l'esprit révolutionnaire, la défiance, l'analyse, le scepticisme, la réflexioii. Contre la philoso^jhie des ruines on voulait restaurer la vérité, la certitude. L'éclectisme naissant rencontre la philo-
ou trois fois dans sa vie, et une heure ou deux chaque. »
Voir aussi la lettre sur Mme de Staël.
Cf. I, p. 290 (1807) : « Non d'émolions de roman qui sont physiquement impossibles (d'après la nature des nerfs, qui ne peuvent pas être tendus longtemps au même degré, et parce que toute impression devient plus facile et moins sentie) mais d'un contentement raisonnable. »
Cf. Journal, I, p. 7o (1804) ; « Les extases, d'après la nature de l'homme, ne peuvent pas durer. »
Journal, p. 188 : « Je me bourrais de café, je ne comptais pour heureux que les instants d'érectisme moral. »
(1) La remarque est de Damiron qui note dans ses Essai.t sur VHistoirp de la Philosophie en France au XIA'"^ siècle, quels première réaction contre le sensualisme a été littéraire, un spiritualisme de sentiment; Bernardin de Saint-Pierre, Mme de Staël, Chateaubriand.
Sophie écossaise, Thomas Reid et Dugald Stewart, qui, contre l'analyse dissolvante de Hume, entreprennent de restaurer le sens commun. A leur suite Royer Collard rétablit l'instinct, l'intuition originelle, la connaissance primitive, l'appréhension directe, l'appel à la conscience. L'Idéologie flétrie sous le nom de sensualisme (1), rejetée comme l'erreur dominante du xviii^ siècle, comme l'esprit même d'un siècle, contre lequel se fait toute la Restauration politique, sociale, religieuse et littéraire, rejetée par les romantiques comme une doctrine classique, par les âmes religieuses, par les réformateurs sociaux, par les hommes de gouvernement, l'Idéologie languit entre les mains des Epigones et s'éteint.
Le Spiritualismie éclectique succède, comme philosophie régnante, à l'Idéologie. Le jeune Cousin a été un philosophe romantique, élève d^es Allemands. Son éclectisme est d'abord une méthode historique, une phitosoj)hie de l'histoire. Les fragments de vérité que contient chaque système, à travers la suite des systèmes qui ont amené à la lumière de la pensée logique, toute la vérité philosophique, viennent s'unir dans l'éclectisme, qui est l'histoire jugée par le sens commun.
(1) Avec la nuance péjorative que le mot comporte : sensualisme et dépravation des mœurs : Taine, L'Ancien Régime. 16c (5d., p. 282; Anlonescu, Royer Collard als P/tilosoph, p. 7; Schimberg, Rayer Collard, p. lxxxi. Le sensualisme est rendu solidaire des excès de la Uévolution.
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c'est-à-dii'c la vérité. Le sons du vrai ({ui est eu chaque homme, la raison, la conscience, s'éprouvent au contact des systèmes, et se possèdent dans le système dernier, dans le système des systèmes, combinaison de tous les autres (l). Cousin venu au pouvoir, cette philosophie ne pouvait lui suffire. Le spiritualisme prend le pas sur l'éclectisme. Entre la philosophie du xviii*' siècle et la tliéologie, Cousin imagine un compromis comme entre la monarchie et la république (2). L'alliance avec le clergé, la conquête de l'enseignement, organisent la longue prépondérance officielle de la doctrine.
Ceux qui ont réagi plus tard contre l'éclectisme n'ont pas eu de peine à formuler leurs griefs : une philosophie sentimentale qui se sépare des sciences, qui les ignore et qui aboutit dans les études scolaires à la séparation des sciences et des humanités ; l'exaltation sentimentale et l'amour des nuages métaphysiques ; de la rêverie sur des abstractions ; la création d'êtres imaginaires, facultés, forces spirituelles, moi substantiel, raison impersonnelle ; la jDrédominance de la morale sur la science et la philosophie ; en psychologie, un assemblage de remarques ingénieuses, qui ne sait pas aboutir à un système, et dont l'exposition élégante et
(1) Egger, Bulletin de la Société française de philosophie, 1903.
(2) P. Leroux a dit assez juslemenl que réelectisme moderne résulte ainsi des opinions qui se débattaient autour de lui et qu'il fut un produit des circonstances, une pliilosophie du juste milieu.
le verbalisme déguisent la pauvreté. L'observation intérieure, jDauvrement pratiquée, aboutit à l'abstraction. La rhétorique et la métaphysique prennent le pas sur la science. La psychologie cesse d'être psychologique, pour devenir la connaissance de l'être en soi, une science entièrement indépendante de la biologie, et cela à une époque oîi la physiologie et la médecine ont fait tant de progrès. On abuse des faits primitifs et du sens commun : on en reste aux discussions de principe ; on s'attarde au seuil de la psychologie. Le talent d'un Joufïroy,, charmant, timide ou naïf, n'arrive pas à faire une doctrine de quelques articles élégants (1).
Une telle philosophie a pu durer longtemps, certes d'abord par sa mainmise sur l'enseignement et son rôle politique : mais aussi parce quelle répondait au goût d'un public et aux besoins d'un temps. Cette rêverie métaphysique satisfaisait les gens de 1820, à la fois sentimentaux et systématiques, qui avaient gardé à défaut du sens de l'analyse le goût des idées et qui demandaient des théories à leur cœur. Ainsi s'unissent le rêve et labstraction : les deux passions du Uomantisme, l'exaltation sentimentale et l'amour des nuages métaphysiques.
(1) Voir Taine, P/iiloso/i/ics classiques ; lîenonvior, Histoivp et Solution fies problèmes nic'ta/j/ii/si(/iips ; 1'. Leroux, livfntdtion de l'Ech'Cfisnie ; Itibot. Psi/cliolor/ie anç/hiise et dllemniule (préfaces); Lévy-Uriihl, À. Comte.
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Stendlial, sous lu Restauration et la luouarcliic de Juillet, est demeuré fidèle au goût de sa jeunesse (1). En 1829, il établit contre l'éclectisme et par une anecdote (2), à sa manière, que le motif des actions humaines est tout simplement la recherche du plaisir et la crainte de la douleur. " Je voudrais voir la philosophe éclectique répondre à ceci, sans éloquence et sans l)elles phrases obscures, à l'allemande. » La nouvelle philosophie confond les choses les plus différentes : à la science de l'origine des idées et à la Logique, elle mêle la science de Dieu et la science del'àme. La philosophie éclectique est appuyée et prônée au fond par tout ce qui mange au budget. « Ces messieurs en attendant qu'ils puissent étouffer notre jDhilosophie, embrassent la philosophie allemande, qui, au moins, est emphatique, et obscure. » Elle a pour elle la mode, l'opinion, les prêtres, les sommités sociales, les femmes dont elle émeut le cœur et éblouit l'imagination. Les Français nés vers 1810 ont un vif plaisir à aller à une leçon de
(1) Cousin est cité dès le 20 novembre 1818.(Co/'?'., II, p. lli) : « M. Cousin, (jui v;i chez Maisonnette, met d'ennuyeux articles dans ce journal, en faveur de la philosophie écossaise el contre l'intérêt personnel d'IIelvétius. Mais on peut être utile quoique bête. » Il s'agit d'un article à faire mettre dans le Journal des Savants.
(2) L'histoire du lieutenant Louant, en réponse à un article de Uuvergier de Hauranne, ipii l'avait attaqué dans Le Globe ai appelé suranné partisan d'Helvétius. Voir Jacques Boulenger, Le Censeur, H janvier 1908.
philosophie et à en sortir. Que de gens ont intérêt à louer la nouvelle philosophie (1) !
Taine s'est rencontré curieusement avec Stendhal sur la plupart de ces criticjues. C'est que Taine représente l'attaque de Tldéologie élargie, contre l'éclectisme et le régime impérial. Taine a profité de la réaction anglaise contre la philosophie écossaise, de Stuart Mili, de Bain, de Spencer, des doux premiers surtout ; du mouvement médico-psychologique de 48, de la biologie de Guvier et de Geoffroy Saint-Hilaire ; de l'école historique française, de la psychologie historique et sociale d'un Sainte-Beuve, d'un Balzac, d'un Stendhal, sans compter l'influence philosophique d'Aristote, de Spinoza, de Hegel. 11 a cherché d'abord l'homme vivant et agissant, à la manière de Garlyle et de Michelet, puis l'homme invisible à la manière de Garlyle et de Sainte-Beuve, puis les grandes formes spirituelles à la base des civilisations, et les causes de ces dispositions primordiales, et la succession des états d'esprit : programme grandiose qu'il n'a réalisé que par fragments ou en apparence et à la base duquel se trouve l'esprit de Stendhal. Tout le mouvement de renaissance psychologique, qui commence à cette époque n'a point de peine à se reconnaître en Stendhal : et par
(1) Corr., II, p. SIO (28 déc. 1829). Cousin est cité, Corr., H, p. 250, comme un professeur plein de talent et surtout d'éloquence, qui prétend ressusciter la pliiloso|)liic de Platon. Colomb, notice, p. lxix et Chuquel, p. 175 ; Beyle et JoulTroy.
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son application de l'analyse la plus raffinée, la plus subtile et la plus exacte, aux mouvements les plus spontanés et les plus ineffables de l'àme, Stendhal, qui se rencontrait si aisément avec Biran, correspond bien aux préoccupations les plus présentes de nos contemporains.
Les critiques de Stendhal contre l'éclectisme sont des plus sévères.
Pour être bon philosophe il faut être clair, sec. sans illusion. Le pédantisnie à la mode fait applaudir les phrases vagues sur ce qu'on appelle la philosophie ; on est moins indulgent pour l'analyse des faits particuliers (1).
Ainsi il y a d'un côté Aristote ou la raison et Platon ou Fimagination. L'une entraîne les âmes tendres et Tautre les esprits secs. L'une est représentée par Kant, Steding {.sic !) Fichte, M. Cousin et tous les Allemands ;
(1) Rome, Xtiples et Florence, p. 173 : « Les phrases louches de Kanl et aiilres grands philosophes spiritiialislcs... La inélaphvsique est si peu avancée chez nous que l'on en est encore à l'ère des systèmes... en fait de logique, les jeunes français arrivés dans les salons depuis la Heslaurationsonl hien moins avancés que la génération formée dans les écoles cenlrales. 11 faudra revenir à ces écoles dès que nous serons délivrés des Jésuites. >>
Ihid., p. 213, n. : (f L'année 1826, tout occupée de la critique de la raison pure et du détrônement de Condillac, me semhle éprouver un éloignement marqué pour les faits racontés sans pathos. Les gens adroits les craignent, les jeunes têtes ne les trouvent pas Bssez favorables au mysticisme et au spiritualisme. »
la triste raison, par les ouvrages de Bayle, de Cabanis, de M. de Tracy et de Bentham (1).
La philosophie allemande consiste uniquement dans ce mot : j'aime à croire ; dès que l'on s'amuse à croire ce qui est désirable, l'absurdité ne connaît plus de bornes, Kant et Platon triomphent (2). Les philosophes allemands sont comme d'habiles musiciens, chargés d'exalter l'imagination. « C'est pour cela qiiil faut aux Allemands un nouveau grand philosophe tous les dix ans (3). »
(J) Promenades, I, p. 298. Histoire delà Peinture, p. 203. Voir aussi sur Sulzer et Herder, Histoire de La Peinture, p. 218.
(2) Promenades, l\. p. 50. Voir aussi Romans et nouvelles, p. 209, « le pays de la philosophie et de rimaginalion ».
(3) n)id. Cf. Amour, p. 14. Les philosophes allemands et la cristallisation. Rome, Naples et Florence, p. H88. Le plaisant de la philosophie allemande, qui, dès Fajjord, proscrit l'expérience sous le nom d'empirisme. Après ce petit mot, on peut aller loin sans avancer. « Leurs auteurs, par exemple lorsqu'ils en sont à leur second volume, perdent toutjugement, tout pouvoirsureu.x-mcmes, et rien ne peut les empêcher de tomber dans les absurdités les plus outrées. La vérité n'est plus pour eux ce qui est, mais ce qui, d'après leur système, doit être. » Ce passage est traduit de Y Edinburçj/i Review, \\\\, p. 67 (février 1810). Voir Soirées du Stendhal Club, I, p 16. Artillerie d'érudition et de philosophie transcendante : travaillant comme des forçats humains à prouver le système qu'ils trouvent brillant... grand magasin de principes logi- (jues et inétapliysiciues : ihid., [>. 225. une rélloxion analogue k propos de Niobuhr et des historiens allemands. « Je voudrais (juc les historiens allemands donnassent séparément au public les faits (ju'ils ont mis au jour et leurs réflexions philosophiques. On pourrait alors profiter de l'histoire et renvoyer k un temps meilleur la lecture des idi'cs sur l'absolu. [)ans l'état de mélange complot où
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Stendhal n'aura pas de sympathie plus vive pour la piiilosophio écossaise do Dugald Stewart, qu'il trouve nébuleuse et inconsistante (1) ni pour la philosophie « ridicule » de la sympathie, (|ui donne pour base à nos volontés autre chose que le plaisir du moment (2).
se trouvent ces deux bonnes choses, il est difficile de profiter de la meilleure. » Sans vouloir contester le fonddu jugementde Stendhal sur la philosophie postkanlienne, il est utile de remarquer (jue Stendhal parait n'avoir jamais eu sur elle que des notions très superficielles. Sur Kant son jugement est étrange. « Kant est obscur : quand on parvient à le comprendre, on se trouve en présence de vérités si simples, qu'il ne valait pas la peine de les dire. » Corr., II, p. 243 (à propos de l'exposé du système de Kant par Kinker et de l'examen de l'ouvrage de Kinker par Tracy). Cf. R. N. F., p. 397. Sur Kinkor et son rôle dans la dilVusion du criticisme, voir la notice de Cocheret de la Morinière, en tète de son édition du Dualisme de la Raison humaine, par Kinker, Amsterdam, 1830.
C'est sans doute par une curieuse intention d'ironie que Stendhal a attribué à Kant la phrase qu'il met en épigraphe au chapitre : Entrée dans le monde, Rouge et noir, \, 237.
Voir encore Amour, 1 47 : « Leur philosophie... une espèce de folie douce, aimable et surtout sans fiel » ; p. loi : « systèmes prétendus philosophiques ijui ne sont qu'une poésie obscure et mal écrite » ; ibid. : « forle disposition à l'enthousiasme et à la bonne foi. C'est pour cela que tous les dix ans, ils ont un nouveau grand homme qui doit effacer tous les autres. »
Voir aussi Leuwen, p. G9. La philosophie allemande « explique fort bien par un appel à la foi, ce dont elle ne peut rendre compte par le raisonnement ».
Et Leuwen, p. 343 : « Vos auteurs allemands, ordinairement pourtant si amis des idées sublimes et mystérieuses et par là si chères à tout ce qui pense bien. »
(1) Corr., II, p. 297 (6 mars 1823).
(2) R. N. F., p. 413; cf. Corr., \, p. 230 (9 mars 1806).
D'autre part il reste attentif aux productions des survivants de l'Idéolog-ie (1).
Stendhal avait rêvé d'être le plus grand poète français et pour le devenir il voulait « ne point se former le goût sur rexem23le de ses devanciers, mais à coup d'analyse, en recherchant comment la poésie plaît aux hommes et comment elle peut parvenir à leur plaire autant que possible (2) » ; il avait pensé que l'analyse du comique et du rire l'aiderait à construire la comédie la meilleure possible. Si la connaissance des recettes ne l'a pas conduit au but quil visait, l'analyse idéologique de la nature humaine la sûrement conduit à la forme d'art si savoureuse, qui est la sienne. Il n'est pas utile ici de revenir en détail sur un sujet qui a été trop souvent traité, et que la suite de cette étude nous amènera à reprendre sur quelques points. Sans doute le roman psychologique, ce i-oman « qui contient en puissance un traité des passions et en constitue une sorte d'histoire naturelle » n'a rien qui soit proprement idéologique. On jieut être psychologue autrement qu'à la manière des idéologues: pour prouver cela, il suffit de Stendlial lui-même et de sa tliéorie de la sensibilité, si peu conforme à la doctrine idéologique. Mais on a bien montié comment chez lui l'Idéologie tient en bride une sensibilité romantique. Le roman steudhalien
(1) Corr., II, p. 357 (1.^ février 1823) : ii propos de l.a Uoiiiiguicre, Len Paradoxes de (.'ondillac.
(2) Joiimal, p. 24.
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est par excellence une notation idéologique de la sensibilité stendhalienne, exposée et déployée dans les conditions historiques que l'on sait. Et- la langue de Stendhal qui émeut par la clarté, qui laisse toute l'attention se porter au fond des choses, qui se fait oublier et montre le plus clairement les pensées qu'elle énonce ou qu'elle sous-entend, elle aussi, a quelque chose de l'esprit de l'Idéologie (1).
(1) Amour, p. 233, 223, 233, 289, 48; Cor?'., I, p. 179; Touriste, II, p. 3'25; Paupe, Me littéraire, p. 489.
Delacroix — Stendhal.