CHAPITRE II L'AMOUR
L IDEOLOGIE DE L AMOUR
Stendhal a écrit un jour : « Faire un cahier des passions : Amour, Haine, Amhition. Je rangerai sous ce titre ce qui m'arrivera ou ce que j'apprendrai de propre à faire connaître ces passions » (1). Pour lui, nous l'avons vu, il n'y avait vraiment que deux sciences au monde : « la science de connaître les motifs des actions des hommes ; la logique, ou l'art de ne pas nous tromper en marchant vers le bonheur » (2). Et d'autre part, il affirmait fortement que ce n'est que par des monographies de cliaque passion du cœur liumain que l'on pourra parvenir à connaître Ihomme (3). Mais pour des faisons que l'histoire de sa vie fait très aisément comprendre, c'est à l'Amour seulement qu'il a consacré
(i) .\npolénn, \1\.
(2) Correspondance, II, 2io (18 juin 1822).
(3) Rome, Naples, Florence, 174, n.
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une monographie (1). Son livre sur FAmour est, pour lui, un traité d'Idéologie (2).
Une passion est la longue persévérance d'un désir; ce désir est excité par l'idée du bonheur dont on jouirait si l'on possédait la chose désirée (qui est en même temps l'idée du malheur de l'état actuel où l'on n'en jouit pas) et par l'espérance d'atteindre ce but (3).
Les passions altèrent les habitudes morales et leur expression physique ; elles transforment et renouvellent le caractère. « Une passion est un nouveau but dans la vie, une nouvelle manière d'aller à la félicité, qui fait oublier toutes les autres, qui fait oublier l'habitude » (4).
Les passions ne changent pas; elles sont la nature même ; ce sont les mœurs qui changent et qui influent sur les moyens et les effets des passions (5).
(1) Corr., III, 109 (22oct. 1833). « Ce livre est une monographie de la maladie nonrimée Amour ». Dans une lettre de iS:^ {Corr., II, 220) il appelle plaisamment son livre Histoire du Monstre.
(2) Amour, p. 9, note.
(3) Corr., 1. 289 (2-i mars 1807). Cf. Corr., ], f05 : »- les passions, c'est-à-dire l'effort qu'un homme qui a mis son bonheur dans telle chose, est capable de faire pour y parvenir » .
(4) Hist. de la Peinture, 243. Stendhal distingue les habitudes de l'ùme dans ïa manière de cherch&p le bonheur, et les états passagers et violents que sont les passions : les mœurs et les passions. Il distingue aussi : l» les passions ; 2° les étals de passion, c'est-àdire en somme les sentiments, terreur, crainte, fureur que plusieurs passions différentes peuvent causer ; 3o les moyens de passion : par exemple l'hypocrisie. Corr., 1, 105 (août 1804).
(5) Correspondance, I, 104.
Cf. Duclos, Mémoires sur les mœu7's, p. 314.
... Les hommes ont toujours eu les mêmes passions ; mais celles
Le livre « de l'Amour » contient en somme : i° une classification des espèces d'Amour; ce genre est décomposé en quatre espèces fondamentales, et chacune de ces esf)èces est analysée selon ses éléments caractéristiques ; ^^ une description de l'évolution de l'Amour, de ses étapes essentielles, des lois psychologiques qui guident son développement ; 3° une psychologie concrète de l'Amour.: l'amoureux est un individu réel dont le tempérament règle l'Amour ; les quatre espèces fondamentales d'amour passent par les six variétés de tempéraments, que distinguait Cabanis. Puis ces combinaisons nouvelles sont étudiées en fonction des diflé-^ rences d'habitudes qui dépendent des gouvernements ou des caractères nationaux (despotisme, monarchie constitutionnelle, état en révolution) ; les mœurs réagissent sur les passions, et par conséquent les conditions sociales et ethniques qui commandent les mœurs. Entin l'âge et les particularités individuelles interviennent à leur tour. Au terme de l'ouvrage on entrevoit quelques conclusions pratiques ; la question de l'éducation des femmes et de la réglementation sociale de l'Amour, suit l'étude analytique de l'Amour, comme l'Art suit la Science.
(jui nous sont les i)lus naturelles prennent, selon les lieux et le tennps, diflorcntes manières d'être qui influent sur la nature même de ces passions.
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Si teJ paraît bieu être le plan du livre, il suffit de connaitrc Stendhal pour comprendre qu'il n'est pas suivi à la rigueur et qu'il n'est pas développé savamment dans toutes ses parties. Les deux premières seulement sont vraiment très poussées. La troisième est traitée surtout à coup de remarques, d'observations et d'anecdotes.
Les quatre espèces fondamentales d'Amour sont, on le sait, l'Amour physique, l'Amour passion, l'Amour goût, l'Amour vanité (1).
De l'Amour physique il est fort peu parlé (2) ; c'est celui des bctes, des sauvages et des Européens abrutis (3). Mais le délire des sens, le plaisir physique peut
(1) De définition générale de l'Amour, il n'y a que celle-ci : a Aimer, c'est avoir du plaisir à voir, loucher, sentir par tous les sens, et d'aussi près*que possible, un objet aimable et qui nous aime ». A?nour, i. Stendhal, nous le dirons plus tard, n'a peutêtre pas cherché suffisamment l'interaction des formes de IWmour.
(2) a .V lâchasse, trouver une belle et fraîche paysanne qui fuit dans le bois. Tout le monde connaît lamour fondé sur ce genre de plaisir; quelque sec et malheureux que soit le caractère, on commence par là à seize ans ••. Amour, 2. Voir aussi, Napoléon, p. 150. « L'Anjour sensation est comme la gloire à l'armée ; il n'y a (ju'un moment pour le saisir. »
(3) li. y. F., p. 187. Pour que l'amour se complique et s'élève, il faut du loisir. Stendhal (voir, au chapitre Stendhal et l'Idéologie, l'exposé de la doctrine d'Helvétius), ici et dans son Histoire de la Peinture, suit Helvétius, De VHoinme, IV, 152 : .\u Canada, le roman du sauvage est court. Il n'a pas le temps de faire l'amour. Il faut qu'il pèche ou qu'il chasse. La chasse des femmes, comme celle du gibier, doit être différente suivant le temps qu'on veut y mettre. N'y peut-on donner qu'une heure ou deux; on va au tiré. Duclos avait écrit de même, Mém. sur les Mœurs, 327 : L'.Vmour
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être sublimé par la cristallisation (1). L'amusement pour les sens peut devenir un amusement pour lesprit. 11 y aurait donc au moins deux formes d'Amour physique, l'une brutale, l'autre raffinée.
L'Amour passion, c'est l'amour d'Héloïse pour Abélard, de Julie d'Estang-e pour Saint-Preux (2). Il est marqué tout d'abord par son caractère de fatalité et d'agitation. « L'Amour est comme la fièvre; il naît et meurt sans la volonté ; voilà la plus grande différence de la passion et du goût » (3j. « L'Amour donne les sensations les plus fortes possibles » (4).
11 transforme entièrement lame : « c'est un but nouveau dans la vie, auquel tout se rapporte et qui change la face de tout. « L'Amour passion jette aux yeux d'un homme toute la nature avec ses aspects sublimes comme une nouveauté inventée d'hier. Il s'étonne de
est l'affaire de ceux qui ner, ont point ; le désœuvrement est donc la source des égarements où l'amour jette les femmes. Les affaires ne la'rssenlfirainonr qu'une place subordonnée k d'autres passions. Voir aussi la doctrine analogue de Cabanis exposée au chapitre précédent.
(1) Amour, 236.
(3) La puissance d'envahissement de lAniour est marquée par le titre d'une des nouvelles de Stendhal : le Philtre. Mélanges, 117.
(4) AJ7iour, 271 : « La preuve en es! que, dans ces moments d'inflammation, comme diraient les physiologistes, le cœur forme ces alliances de sensations (|ui semblent si absurdes aux philosophes, llelvélius, Buffon et autres ». L'agitation de la passion «contre le bonhetir d'une vie tranquille et oVi tout semble fait à souhait », ihid.
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n'avoir jamais vu le spectacle singulierjqui se découvre à son âme. Tout est neuf, tout est vivant, tout respire l'intérêt le plus passionné » (1). Une beauté nouvelle, née de l'Amour, se répand sur le monde.
Mais parce que TAmour occupe^toute Tâme et qu'il la remplit dimaçes heureuses ou désespérantes, mais toujours sublimes, il la rend complètement insensible à tout le reste de ce qui existe (2). De là « cette inexprimable non curance pour tout ce qui n'est pas la femme qu'on aime » (3) ; de là le pouvoir et l'halntude du sacrilîce. « Dans cet état d'amour profond, tout n>e devient indiflerent. Je ferais les plus grands sacrifices sans les sentir. On n'a point- généralement une idée juste des sacrifices que font faire les grandes passions. S'il en est des autres comme de l'amour, ceux qui les font ne les sentent pas » (4). Ou bien Ion n'en sent que
(1) Amour, 218. « Rien nesl plus recueilli, plus mystérieux, plus élernellement un dans son objet que la crislallisalion de l'amour... tout ce qui a rapport à ce qu'on aime et même les objets les plus indifférents touclient profondément... tout prend une teinte mystérieuse et sacrée ». Amour, 80.
(2) Amour, 75.
(3) Amour, 75. Cf. Journal, "H'i. — a Depuis que Massirili s'était nommé, toutes les choses auxquelles elle avait l'habilude de penser, s'étaient recouvertes comme d'un voile et ne paraissaient plus que dans l'éloignement ». Ahbesse de Castro, 280.
(4) Journal, 215 : « Je n'appelle passion que celle qu'ont éprouvée de lonfTs malheurs et de ces malheurs que les romans se i,'ardent bien de peindre et que rfailleurs ils ne peuvent i)as peindre y. Amour, 236. Cf. 239. « Le véritable amour rend la pensée de la mort fréquente, aisée, sans terreurs, un simple objet do compa-
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le plaisir. « Il ne peut pas y avoir d'ingratitude en amour ; le plaisir actuel paye toujours les sacrifices les plus grands en apparence » (1).
Ce détachement fait que l'Ame dépouille tous -les enfantillages de la vie, qu'elle se détend de l'empesé du monde et des liens factices de la société. Elle s'élève à cette simplicité héroïque, fruit d'un sacrifice entier et de bonne foi. L'amour est abandon, parce qu'il est don de soi : il est détachement, parce qu'il est attachement ; l'Amour « ce dévouement de l'x^me » (2j, « cette préoccupation tendre, exclusive et passionnée » (3). C'est ce qui fait sa noblesse : « la plus noble des passions du cœur humain, celle qui, pour trouver le bonheur, a besoin de l'inspirer au même degré qu'elle le sent » (4). Et son œuvre la plus parfaite est de révéler l'àme à elle-même à travers une autre àme : « Nous cherchons un être avec qui nous puissions suivre tous nos premiers mouvements sans songer jamais aux convenances » (o).
raison, le prix (lu'on donnerait pour bien des choses ». Cf. Rossini, p. 162. « L'Amour à la Werther, j'entends cet Amour qui peut être sanctifié par le suicide. » Abbesse de Castro, 20 « l'Amour passionné qui se nourrit de grands sacrifices. »
(1) Atfîour, 119.
(2) R. y. F., 86. Cf. Romans et Xoure/les, 2o7. Ce dévouement, c'est le pouvoir (jue l'objet aimé a sur nous. Cf. Mme de Slaol. De V Influence des Passions (De l'Amour).
(3) Chartreuse de Parme, 195, 197.
(4) Amour, 175. Cf. \ouvettes inédites, 36i.
(5) Journal. 12S.
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Aussi rien d'intéressant comme la passion ; c'est que tout y est imprévu et que l'agent y est victime.
L'Amour passion suppose une âme assez rare : Tàme ouverte à tous les arts, à toutes les impressions douces et romantiques, l'àme folle par excès de sensibilité, y est particulièrement prédisposée. L'homme dont la jeunesse a été livrée à des enthousiasmes ridicules ou infortunés est capable d'amour passion (2) ; la timidité ridicule est une preuve d'amour. Le plus souvent l'Amour passion se rencontre chez des gens un peu niais, à l'allemande (Don Carlos, Saint-Preux, l'Hippolyte et le Bajazet de Racine) (3). L'homme à l'humeur gaie et douce a grand chance d'y échapper.
L'Amour goût oscille entre la passion et la vanité. Parfois il est comme une nuance afï'aiblie de l'amour véritable ; ainsi le mot du duc de Pignatelle : « Je vois qu'une femme me plaît, quand je me trouve tout interdit auprès d'elle et que je ne sais que lui dire » (i) embarras^ charmant, qui est une source de bonheur : amour délicat, spirituel, qui exclut l'imprévu de la passion, qui le redoute même (5), et tout ce qui pour-
(1) Amour, 230.
(2) Cr. Helvétius, II, 430.
(3) Des exceptions pourlani et nofaniinent Stendhal Ini-niême sous le nom de Salviati. Amour, 80.
(4) Amour, 213 : inversement il peut y avoir un peu de vanité, au moins chez la femme, dans les premières minutes de l'Amour passion. ylffioMr, 22.
(5) c Hien ne lue l'amour goût comme les bouffées d'amour passion dans le partner ». Aînour, 228.
rail être désasrréable, amour bien confomié à nos intérêts. Mais, comme il exclut le dévouement profond de la passion, c'est sur la vanité surtout qu'il repose (1). Sous sa forme vaniteuse, rien de plat comme l'amour goût, où tout est calcul comme dans toutes les prosaïques affaires de la vie (2). Cette forme damour est celle « qui régnait à Paris vers 1760 et que l'on trouve dans les mémoires et romans de cette époque. »
L'amour de vanité. « L'immense majorité des hommes, surtout en France, désire et a une femme à la mode, comme on a un joli cheval, comme une chose nécessaire au luxe d'un jeune homme » (8). C'est l'amour tel qu'il est surtout dans la haute société, l'amour des combats, l'amour du jeu. La vanité plus ou moins flattée, plus ou moins piquée, fait naître des transports. Souvent même elle simule la passion, « les idées de roman vous prenant à la gorge, on croit être amoureux et mélancolique, car la vanité aspire à se croire une grande passion « (4). Que l'amour de vanité s'allie à
(1) Amour, 2 : 109. « La pique (d'amour propre) Irioinphe dans l'amour goût dont elle fait le destîb ».
(2) Amour, 230.
Journal, p. oo ;1804). c Les passions usent la vie et les goiils l'amusent. »
Cl'. Corr , I, 115 (ISO-i). Le charmant auteur de Valérie dit une cLiose bien vraie. « Les goûts (petites passions de ib jours, un mois) charment la vie : les passions la tuent. »
(3) Amour, 2.
(4) Amour. 3.
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beaucoup desprit et d'activité et c est don Juan (1).
(1) Amour, 218. Lauiour à la Don Juan est un sentiment dans le genre du goût pour ia cbasse. « C'est un besoin d'activité qui doit être réveillé par des objets divers et mettant sans cesse en doute votre talent ». Don Juan est marqué toujours par ce goût de la victoire et du triomphe. « Le Don Juan n'a, jamais de plaisir par les sympathies, par les doiices rêveries ou les illusions d'un cœur tendre. Il lui faut, avant tout, des plaisirs (jui soient des triomphes, qui puissent être vus par les autres, qui ne puissent être niés ; il lui faut la liste déployée par l'insolent Leporello aux yeux de la triste Flvire ». Abbesse de Castro, 193. Mais Don Juan n'est pas un vaniteux vulgaire ; sous ce goût de la victoire et du triomphe il y a l'amour de soi-même, poussé au point de ne plus voir que soi dans l'univers qui puisse jouir ou souffrir, et aussi l'ûpre besoin de braver le monde, un orgueil effréné qui se révolte contre tout, et qui, joint à un amour etfréné pour les femmes, cherche en elles la proie, le témoin complaisant et charmé, la ravissante ennemie à humilier, la victime pleine d'admiration. Le Don Juan pur est « celui qui ne cherche à se conformer à aucun modèle idéal et qui ne songea l'opinion du monde que pour l'outrnger ». Abbesse de Castro, 196. Le Don Juan pur c'est le Maréchal de Hais ou François Cenci. '< 11 de Maréchal de Rais) mettait sa gloire à braver tout ce qu'on respecte, et ce n'était qu'après avoir satisfait à ce premier sentiment de son coeur qu'il trouvait le bonheur auprès des femmes. C'est le caractère du fameux François Cenci. » Touriste, H. 331 Ainsi Don Juan pousse la chevalerie à l'excès; il adore les femmes et veut leur plaire en leur faisant voir jusqu'à quel point il se moque des hommes « 11 faut, pour que le caractère de Don Juan éclate, la réunion d'une grande fortune, d'une bravoure extraordinaire, de beaucoup d'imagination, et d'un amour etfréné pour les femmes. Il faut, de plus, naître dans un siècle qui ait eu l'idée de prendre Jes femmes pour juges du mérite ». Touriste, II, 333. Le mélange de cette ardente imagination, de cet orgueil, de cette ardeur amoureuse aboutit aisément à lune des formes du sadisme. « Libertinage ardent' mais qui ne peut s'assouvrir qu'après avoir bravé tout ce que les hommes respectent. Le Don Juan se procure tous les plaisirs de l'orgueil et ces jouissances
L'amour de vanité est très conforme au caractère français.
Voilà quelles sont les espèces fondamentales d'Amour, Il va sans dire que dans la réalité elles se mêlent ; et par exemple, lamour physique entre le plus souvent ( !), dans la composition des autres formes. Il
le disposent à d"autres. Toujours on le voit obéir à une imagination bizarre et singulièrement puissante dans ses écarts ». ibid ,336. Le sadisme consiste en somme, d'après Stendhal, à ne pouvoir atteindre au plaisir physique qu'autant qu'il est accompagné delà plus grande jouissance d'orgueil possible, c'esl-à-dire qu'autant qu'on exerce des cruautés sur la compagne de ses plaisirs. L'orgueil souffrant y entre aussi parfois ; c'est ce que Stendhal appelle le besoin de sûreté. Amour, 3 ; Amour, 219. « Les horreurs viennent toujours d'une âme qui a besoin de se rassurer sur son propre mérite. » Le Don Juan vieillissant, tourmenté du poison qui le dévore, après mille agitations qui ne font que lui rendre sensible sa satiété, « est réduit pour toute jouissance à faire sentir son pouvoir et à faire ouvertement le mal pour le mal ». Amour, 217. Stendhal distingue du reste plusieurs espèces du genre Don Juan : le Don Juan de Molière, dont le caractère est adouci et amoindri par l'idée d'être, avant tout, homme de bonne compagnie ; le Don Juan de Mozart plus près de la nature et qui pense moins à l'opinion des autres ; il a des moments de tendresse véritable et de gaieté charmante. Stendhal, on le sait, met en opposition l'amour à la Werther et l'amour à la Don Juan. Amour, 211, (1) Pas toujours. Amour, p. 2. .\insi dans lAmour de vanité, souvent il n'y a même pas le plaisir physique. El dans r.\mour passion, la proportion des deux éléments est très variable, et, en tous cas, le plaisir physii|ue est subordonné au plaisir moral, a Le plaisir physique, étant dans la nature, est connu de tout le monde, mais n'a qu'un rang subordonné aux yeux des ;\mes tendres et passionnées. » Amour, '2. « Quehiucs femmes vertueuses et tendres n'ont presque pas d'idée des plaisirs physiques; elles s'y sont rarement exposées, si l'on peut parler ainsi, et même alors les trans-
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va sans dire aussi qu'elles s'imitent, L'Amour physique, rAmour goût, l'Amour de vanité prennent souvent le masque de la passion. Sous ces formes diverses, il y a exaltation de l'àinc : de là de vifs plaisirs, un souvenir entraînant ; que les idées de roman travaillent sur ce fond, on se croit amoureux et mélancolique, alors même qu'on n'a qu'un amour de vanité.
« Au lieu de distinguer quatre amours différents, on peut fort bien admettre huit ou dix nuances. 11 y a peutêtre autant de faconde sentir parmi les hommes que de façons devoir » (1). Les variétés de tempérament compliquent ces formes élémentaires. Mais il semble que Stendhal s'en soit toujours tenu à ces formes élémentaires. S'il nomme l'Amour caprice (2), qu'il a vu en Italie causer des transports et des moments d'ivresse,
ports de l'amour passion ont presque fait oublier les plaisirs du corps. » Chez la femme surtout, qui a sa pudeur à sacrifier, le plaisir physique est une suite du plaisir moral. « A l'autre extrême de la civilisation, je ne doute pas qu'une femme tendre n'arrive à ce point de ne trouver le plaisir physique qu'auprès de l'homme qu'elle aime. » Amour, 6. « Plus il entre de plaisir physique dans la base d'un Amour, plus il est sujet à l'inconstance et à l'infidélité. » Amour. 100. Bouvgel {P/u/siologie de l'Amour, p. 126) distinguera de même « la maîtresse chez qui le don de sa personne a pour principe le cœur, de la femme à tempérament. La sensation voluptueuse se produit chez la seconde, qu'elle aime ou qu'elle n'aime pas ; la première ne sent que si elle aime. Empressonsnous d'ajouter que ce phénomène est rare. »
(1) La division de l'amour en quatre espèces se trouve dans V Amour et dans Rome, Naples, Florence, p. 187.
(2) Amour, 133.
que la passion la plus éperdue n'a jamais amenés sous le méridien de Paris, il semble qu il s'agisse d'un accès atténué, brusque et passager de quelqu'une des formes essentielles de l'amour. S'il parle de 1' « amour de tête >; (1), il semble bien aussi qu'il s'agisse du travail de l'esprit sur le goût ou la vanité.
On sait avec quelle minutie Stendhal a décomposé les différentes phases de l'Amour : admiration tendre qui se complaît en un objet, espérance, naissance de l'amour ; puis ce travail de l'esprit qui couvre de perfections l'objet aimé : la première cristallisation ; le doute : « l'amant arrive à douter du bonheur qu'il se promettait ; il devient sévère sur les raisons d'espérer qu'il a cru voir. 11 veut se rabattre sur les autres plaisirs de ]a vie, il les trouve anéantis. La crainte d'un affreux malheur le saisit, et avec elle l'attention profonde » (2); la seconde cristallisation « produisant pour diamants des confirmations à cette idée : elle m'aime » la naissance de nouveaux doutes et le travail nouveau
{{) Rouge et Noir, I, 106. « L'ainoiir de lète a plus d'esprit sans doute que l'amour vrai ; mais il n'a (jne des instants d'enthousiasme : il se connaît trop; il se juge sans cesse; loin d'égarer la pensée, il n'est hAti qu'à force de pensée. »
(2) A7nour, 7.
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de la cristallisation, qui crée une image toujours nouvelle pour en jouir toujours.
« Ce que j'appelle cristallisation, c'est l'opération de l'esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l'objet aimé a de nouvelles perfections » (1). Il suftit de penser à une perfection pour la voir dans ce qu'on aime.
La cristallisation c'est donc l'activité de l'esprit produite et entretenue par l'excitation cérébrale, qu'éveille la naissance de l'amour ; ce choc agréable de l'admiration complaisante et espérante, ce vif plaisir « nous envoie le sang au cerveau ». Ce travail, né du plaisir, est entretenu par le plaisir qu'il produit, par a le sentiment que les plaisirs augmentent avec les perfections de l'objet aimé » par l'idée « elle est à moi » (2). Cette
li) Amour, o. Cf. Henri Bnilard, II, 273 n. « Sorte de folie qui ' fait voir toutes les perfections et tourner tout à perfection dans l'objet qui fait effet sur la matrice. Il est pauvre, ah! que je l'en aime mieux! Il est riche, ah ! que je l'en aime mieux ! » Amour, 317 : « les actes de folie répétés par lesquels un amant aperroit . toutes les perfections dans la femme qu'il commence à ainxer ». Amour, 31 : « une certaine ûèvre d'imagination ». Leuvven, 170. « Il goûtait avec délices le vif plaisir de découvrir une nouvelle perfection dans la femme qu'il aimait. »
(2; Amour, 5 et (3: 25, note. « Il y a une cause physique, un commencement de folie, une affluence de sang au cerveau, un désordre dans les nerfs et dans le centre cérébral ». L'étonnement qui fait longuement songera une chose extraordinaire est déjà la moitié du mouvement cérébral nécessaire pour la cristallisation. Ce désordre cérébral entraîne ce trouble mental qui prend les imaginations pour la réalité, « car dans cette passion terrible, toujours une chose imaginée est une chose existante». Amour, ^l;
espèce de délire, qui ne voit plus aucun objet tel qu'il est, qui fait passer les images à l'existence, constitue la force principale de l'amour ; grâce à lui, l'amour modèle les réalités sur les désirs et assure aux désirs violents les plus grandes jouissances. Toute passion, tout sentiment a sa cristallisation.
La cristallisation ne cesse presque jamais en amour. La cristallisation travaille sur les images mouvantes, sur les espérances et sur les craintes sans cesse renaissantes de l'amour. Elle ne cesse que quand lamour, par l'intimité, perd de sa vivacité, c'est-à-dire de ses craintes ; mais alors « il acquiert le charme d'un entier abandon, d'une confiance sans bornes ; une douce habitude vient émousser toutes les peines de la vie et donner aux jouissances un autre genre d'intérêt » (1). Le tra-
it?. « Nous l'avons répété sans cesse, l'amour d'un homme qui aime bien jouit et frémit de tout ce qu'il s'imagine, et il n'y a rien dans la nature qui ne lui parle de ce qu'il aime ».
(1) Afnou7\ 43. « On pourrait ici rappeler Vauvenargues. Introd. 18. « La réflexion qui modère les velléités des gens froids, encourage l'ardeur des autres, en leur fournissanl des ressources qui nourrissent leurs illusions... leurs réflexions... sont un entretien éternel à leurs désirs, qui les écliauffe. »
Art. 21. « L'esprit influe aussi sur l'Ame. C'est de l'Ame que viennent tous les sentiments; mais c'est par les organes de l'esprit que passent les objets qui les excitent. Selon les couleurs qu'il leur donne, selon qu'il les pénètre, qu'il les embellit, qu'il les déguise, l'Ame les rebute ou s'y attache. »
On pourrait aussi citer Oliainfort, I, 13. « Il semble que l'aujour ne cherche pas les perfections réelles; on dirait qu'il les craint. Il n'aime que celles qu'il crée, qu'il suppose; il ressemble à ces
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vail lie l'esprit sur le cœur disparaît clans le total abandon du cœur.
A côté de cette évolution lente, Stendhal décrit le coup de foudre. « Un instinct vous révèle ce dont votre cœur avait besoin depuis longtemps sans se l'être avoué à lui-même » (1). C'est im désordre et un bouleversement de tout l'être, un entraînement rapide et violent, une révolution de l'âme. Le sommet de l'amour est atteint tout d'un coup ; on s'assujettit pleinement à l'objet aimé ; on est comme possédé par lui ; avec lui tout disparaît et c'est un accablement d'ennui qui succède à l'exaltation violente. La rêverie, l'inquiétude, la folie, les transports, accompagnent ce grand mouvement (2).
rois qui ne reconnaissent de grandeur que celle qu'ils ont faite. » La cristallisation de Stendhal ressemble fort h la justification de Malebranche. Recherche de In ve'rilé, IV, ch. 10. « Toutes les passions se justifient ; elles représentent sans cesse à l'àme l'objet qui l'agite, de la manière la plus propre pour conserver et pour augmenter son agitation. Le jugement ou la perception qui la cause, se fortifie à mesure que la passion s'augmente ; et la passion s'augmente à proportion ipie le jugement qui la produit, à son tour se fortifie. Les faux jugements et les passions contribuent sans cesse à leur mutuelle conservation. » La passion agite le sang et les esprits ; les esprits conduits dans le cerveau y forment des traces profondes qui obligent l'âme à considérer les objets d'une manière qui l'agile et la trouble en faveur des passions. De plus les esprits se répandent dans tout le corps, qui est comme envahi par la passion. L'éclat de la passion diminue lorsque les esprits et lesangse refroidissent.
(1) Promenades, I, 284.
(2) Amour, 6 n. ; 44.
Delacroix — Stendhal 7
Il est probable que dans les cas de ce genre une cristallisation secrète a précédé et préparé le choc inattendu (1).
Cette « naissance de Famour » et l'évolution de cette passion sont analysées dans le détail avec un soin minutieux ; Stendhal retrouve, à leur place dans le temps, les éléments fondamentaux qu'il avait posés d'abord ; la fièvre et l'agitation, le détachement et l'indifférence, le renouvellement et le dévouement. « Une marque que l'amour vient de naître, c'est que tous les plaisirs et toutes les peines que peuvent donner toutes les autres passions et tous les autres besoins de l'homme cessent à l'instant de l'affecter >> (2). Et il signale le grand mouvement de l'amour, ces moments d'entraînement dans lesquels tout disparaît, excepté ce qu'on désire ; et aussi, à l'inverse, ces moments >>ù l'on croit ne plus aimer, où le néant le plus triste succède à l'agitation vive, passionnée, intéressante; ces doutes à
(1) Atnour, 46. « L'àmc, à son insu, ennuyée de vivre sans aimer, cenvaincue malgré cela par l'exemple des autres femmes, ayant surmonté toutes les craintes de la vie, mécontente du triste bonheur de l'orgueil, s'est fait, sans s'en apercevoir, un modèle idéal. Elle rencontre un jour un être <iui ressemble à ce modèle, la cristallisation reconnaît son objet au trouble qu'il inspire, et consacre pour toujours au maître do son destin ce qu'elle rêvait depuis longtemps. » « Ce qui les rend si rares, c'est que. si lecœur qui aime ainsi d'avance a le plus petit sentiment de sa situation, il n'y a plus de coup de foudre. » Voir aussi la remaniue sur les faux coups de foudre, 46 ot le cliapitre eur l'engouement, 43.
(-2) A?noiir, 228.
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calmer, qui font la vie de l'amour heureux ; doutes qui attaquent ce que Ton croit le plus ; craintes sans cesse renaissantes qui ravivent les plaisirs (1) ; Textrême sérieux, la profondeur du bonheur. « Avec l'amour, je sens qu il existe à deux pas de moi un bonheur immense et au delà de tous mes vœux, qui ne dépend que d'un mot, que d'un sourire » ; enfin cet échange continuel, cette fusion et cette confusion, « cette récompense aussi rapide qu'involontaire des plaisirs que l'on donne à ce qu'on aime (2) », « ce mouvement nerveux et involontaire de la franchise qui répond à la franchise » (3) ; il a marqué très nettement aussi la dualité de ïamour, cette complication de deux amours qui ne correspondent point toujours dans leur forme ou dans leur évolution. « L'amour. de deux personnes qui s'aiment n est presque jamais le même (4). Lamour passion a ses phases, durant lesquelles et tour à tour, l'un des deux aime davantasre. Souvent la simple galanterie ou l'amour de vanité répond à l'amour passion et c'est plutôt la femme qui aime avec transport. Quelque soit l'amour senti par l'un des deux amants, dès rpi'il
(i) Amour, 221 : « les plaisirs de l'amour sont toujours eu proportion de la crainte. »
(2) Amour, 87.
(3) Amour, 89.
(f) Amour, 100. Cf. aussi Amour, p. 108, la reoronlre de l'amour passion et de l'auiour par pique.
V. aussi Corr., 1, 397. « L'amour est comme une fièvre qui vient en même temps à deux personnes; celui qui est le premier guéri est diablement ennuyé par l'autre. »
est jaloux, il exige que l'autre remplisse les conditions de l'amour passion ; la vanité simule en lui tous les besoins d'un cœur tendre. Enfin rien n'ennuie l'amour goût comme l'amour passion dans son partner » (1).
Il suit de la théorie de la cristallisation que Timagination joue un rôle immense dans l'amour. « Il n'y a que l'imagination qui échappe pour toujours à la satiété. Chaque femme inspire un intérêt différent, et, bien plus, la même femme, si le hasard vous la présente deux ou trois ans plus tôt ou plus tard dans le cours de la vie, et si le hasard veut que vous aimiez, est aimée d'une manière différente » (2). L'amour est, en somme, le travail de l'imagination sur le mouvement du cœur, et ce travail ne cesse que dans l'extase de l'amour ou dans la molle confiance de l'intimité. x\insi nous aimons un être imaginaire que nous avons constiniit ; mais nous l'avons construit parce que nous l'aimons ; et parfois nous nous interrompons de l'imaginer. l^ourtant nous avons trop joui de l'image pour jouir sans réserve de la réalité ; l'amour nuit à l'objet de l'amour. Il y a toujours un écart entre le réel et l'idéal. De là les déconvenues de l'amour même heureux et le charme jDrofond de la rêverie amoureuse qui
(1) Il suit de là, comme on l'a dit, que la maxime de La Roclieoucanld «Toiil le plaisir de ramour est d'aimer » devient unerèglede conduite admirablement sage; ou encore le mot de Goethe : «Si je t'aime, est-ce que cela te regarde? »
(2) Amour, 217.
l'amour loi
n'aspire pas au delà d'elle-même ; de là vient que le premier triomphe n'est pas agréable, à moins que l'homme n'ait pas eu le temps de désirer la femme et de la livrer à son imagination (1) ; de là vient que trop de réalité empêche l'amour (2) ; de là vient aussi que cet être imaginaire construit par nous, nous sommes seuls à en jouir ; l'objet idéal est tout à nous ; d'où la folie de la jalousie (3).
De la même théorie découle la distinction des deux beautés : la beauté toute pure et la beauté pour l'amour. La beauté pure, la vraie beauté à vrai dire, n'est point nécessaire à la naissance de l'amour ; il suffit que la laideur ne vienne pas faire obstacle. Au cas le plus favorable, la beauté agit comme une enseigne ; elle prédispose à l'amour par les louanges qu'on entend donner à ce qu'on aimera. La beauté pour l'amour est la beauté de l'amour. L'amant compose lui-même la beauté de sa maîtresse. La beauté d'une femme, c'est la cristallisation formée dans l'esprit de l'homme ; elle porte la couleur des plaisirs de cet homme ; elle n'est autre chose que la collection de toutes les satisfactions, de tous les désirs qu'il a pu former successivement; c'est « la promesse du bonheur », « la promesse d'un
{i) Amour, 223.
(2) « l.a seule manière de tuer l'amour passion est d'empêcher toute cristallisation par la facilité. »
(3) Amour, 94.
caractère utile à Fàme » (1). Une fois la cristallisation commencée, l'amour jouit de la beauté qu'il a créée. Une fois l'amour épanoui, il s'alimente à toute beauté. « Tout ce qui est beau, dans la nature et dans les arts, rappelle le souvenir de ce qu'on aime. L'amour du beau et l'amour se donnent mutuellement la vie » (2).
Nous verrons quelles raisons personnelles ont conduit Stendhal à insister tellement sur la rêverie amoureuse, qu'il semble bien prêt parfois d'y faire rentrer tout l'amour. Mais l'amour n'est pas une rêverie soli-
(1) Bauilelaire poussera jusqu'à Textrême celle idée de Slendhal : voir Œiirres posthumes, p. 356.
(2) Amour, 28. Dans une de ses nouvelles, Stendhal a exprimé avec beaucoup de bonheur celle inleraction du réel el de Tidéal dans la composition delà beauté amoureuse. C'est Feder, un peintre, dont l'imagination travaille ainsi : {Nouvelles inédites) « Quel contour admirable et fin a ce nez-Là ! se dit son esprit de peintre; mais quelle âme étonnante el capable d'aimer infinimenl annonce cette physionomie-là, ajouta son cœur d'amant », 307. Cette lèvre inférieure ti"op avancée était assurément une faute contre la beauté et Feder la sentait vivement; mais elle annonçait une certaine possibilité d'aimer avec passion, à laquelle, je ne sais pouiipioi, il se trouvait extrêmement sensible en ce moment », 290; « par exemple ce contour des lèvres un peu trop gx'osses et susceptibles d'exprimer la passion la plus aMente, el qui faisait un étrange contraste avec le contour tout idéal du nez eU'expression chaste cl sublime de ces yeux, dont le regard si vif seriibiait appartenir à quelque sainte du Paradis au-ilessus des passions )),3G4. « Tous ces chàleaux en Espagne <jue mon imagination bàlit sur sa [ihysionomie ; le mouvement de ses yeux, qui, quelquefois, a de la profondeur el qui donne à ses paroles une lout a»itrc portée que celle qu'on y verrait d'abord; c'est une harmonie à la Mozart, mise sous un chant vulgaire ., 300.
l'amour 108
taire ; il lui faut une réponse et un retour. Après toutes ces analyses, nous sommes en mesure de comprendre entièrement la pensée de Stendhal ; le terme où aspire l'amour, c'est l'intimité. Ce qu'il entend par ce mot, pris au sens le plus large, n'est-ce pas « l'état de conliance sans bornes qui fait peut-être le plus doux cliarme de l'amour » (1), l'unité d'âme qui s'établit entre les amants (2), la pleine entente de deux Ames (3). Ainsi l'intimité est autre chose que la possession; les deux choses peuvent exister l'une sans l'autre, comme l'une avec l'autre (i). La possession n'est pas la condition nécessaire de l'intimité. « En amour, posséder n'est rien, c'est jouir qui fait tout » (o). La possession
(i) Arma ice, Ibo; fJorr., III, i05.
(2) « Après un an ou deux, quand l'amant n'a plus, pour ainsi dire, qu'une àme avec ce qu'il aime, et cela, chose étrange, même indépendamment des succès en amour, même avec les rigueurs de sa maîtresse ». Amour, 210. Comme il parle d'imagination renversée^ Stendhal parlera aussi « dinlimité cruelle >> Rouge, U, 101.
(3) « Nous parlions avec l'intimiléde deux grandes âmes qui s'entendent ». Joiir?ial, 153.
(4) Il n'y a pas chez Stendhal d'analyse de l'amour platonique^ s'il y a beaucoup de platonisme dans la passion telle qu'il la décrit. Pourtant Stendhal ael'fleurécesujet à plusieurs reprises. Nouvelles IneWtes, 33. « L'étude approfondie qu'elle avait faite autrefois (au couvent) de la Philolhée cl de l'imitalioa eut cet elTet qu'elle comprit et lut avec délices certaines parties de la Princesse de Clèves, de la Marianne de Marivaux, et de la Nouvelle Uéloise. »
Histoire de la Peinture, 230 « C'est l'amour dégagé des contrariétés qui l'empoisonnent et de la satiété qui l'éteint ».
Voir aussi Chartreuse, 354, l'allégorie mystique dans laquelle Fabrice enveloppe son amour.
(5) Amour, 95.
marque souvent le début de l'intimité (1), parfois même elle en est la condition. Mais il est certain qu'elle s'affine et s'approfondit par l'intimité, et que si elle arrive à réaliser tout l'amour, dépassant la surprise du premier choc qui souvent n'est pas un plaisir, dépassant le stade du plaisir physique, c'est qu elle se pénètre et qu'elle se charge d'intimité. Le don du corps, qui n'est signe de rien, sans la présence de l'àme, devient le signe décisif du plein abandon.
Il ne faudrait pourtant pas reprocher à Stendhal de ne pas montrer comment la possession modifie l'amour (2). Sans doute il se serait attaché aussi bien et plutôt à montrer comment l'amour modifie la possession. Mais la possession qui s'affine aide à acquérir l'intimité (3). Et il établit par des analyses très explicites que les femmes s'attachent par les faveurs qu'elles accordent ; après la possession, leurs rêveries se groupent autour d'un seul objet : justifier une démarche si extraordinaire, si décisive, si contraire à toutes les
(1) Journal, 270. « Nous avons passé ensemble jusiju'à 4 heures d/2, dans la plus grande intimité, comme si je venais de lavoir et que nous fussions las tous 1 es deux. »
(2) Léon Blum, Stendhal, p. 202.
(3) Italie, 177, CI'. Senancour, De l'Amour (1''' éd., p. 101). « Mais les jouissances indirectes, les délices de l'inlimilé lran(iuille, sont plus durables que les émotions des derniers plaisirs : elles sont meilleures que l'agitation orageuse et fatiguante d'un amour incertain, qui veut sans cesse, parce qu'il doute toujours. C'est dans l'intimité établie, alTermie et conliante, que l'on peut jouir beaucoup avec beaucoup de modération. »
l'amour 105
habitudes de pudeur; se rassurer sur leur amant (1); se rassurer sur elles-mêmes (2) ; détailler à loisir des instants si délicieux; de cette agitation mentale accrue par l'ivresse nerveuse des plaisirs d'autant plus sensibles qu'ils sont plus rares, favorisée par les loisirs de la vie féminine et la prééminence de l^a vie affective sur la vie raisonnable, suit une seconde cristallisation, plus forte que la première et plus forte que chez l'homme.
Stendhal a distingué fort attentivement l'amour chez l'homme et chez la femme.
L'amour féminin est dominé par la pudeur et par l'orgueil. La pudeur née du danger (3), en retenant le mouvement immédiat de l'amour, impose la honte, la retenue dans le désir et le jeu de l'imagination. L'amour fénunin est plein de réserve, car la femme se défend et refuse ; elle est timide ; car elle joue beaucoup contre peu et se défie des sentiments et de la sincérité de l'homme. L'homme qui attaque et demande (4)
(1) « Comme l'amour fait clouter des choses les plus démontrées, celte femme, qui, avant l'intimité, était si sûre que son amant est un homme au-dessus du vulgaire, aussitôt qu'elle croit n'avoir plus rien à lui refuseï", tremble qu'il n'ait cherché qu'à mettre une femme de plus sur sa liste ».
(2) « Elle croit de reine s'être faite esclave. «
(.3) Cf. Senancour, De C Amour, 4eéd.,I, 207. On peut, sur ce point, consulter Crawley, The Mystic Rose, 1902. (4) Cf. "Cabanis, 1, 300.
sollicite une preuve d'amour qui n'est signe de rien chez lui, habitué par toute son éducation à chercher de^ succès de ce genre. Au contraire, par l'effet de la pudeur, qui est timidité, tendresse, fierté, chez la femme, et réserve en faveur de l'amant, et recherche pour elle et pour lui d'un plaisir raffiné, cette preuve d'amour est le plus décisif de tous les signes de dévouement clîez la femme. « 11 y a ce malheur dans la vie que ce qui fait la sécurité et le bonheur de l'un des amants fait le danger et presque l'humiliation de lautre » (1). L'orgueil complique la pudeur, en s'attachant, chez les femmes, à des choses qui n'ont d'importance que par le sentiment, puisqu'il ne peut, comme chez l'homme, s'appliquer à d^s choses importantes, et en entreprenant de se rendre resj)ectable par la vivacité de ses transports ou son implacable ténacité (-2).
L'orgueil féminin repose sur plusieurs principes. Et d'abord il vient, lui et ses fausses délicatesses, de la condition inférieure où nous tenons la femme et de la puissance sur nous que lui donne l'amour. « Comment
(1) Amour, 19 Mais aussi la pudeur a cet effet que la femme ne trouve le plaisir que dans Tamour. Amour, 6 n. et elle rehausse le plaisir de l'amour. Ihid-, (il.
(2) Deux remarques, du reste, dominent la (jucstion. « La disposition il l'amour physique et même au plaisir physique, n'est point la môme chez les deux sexes. \n contraire des hommes, presque toutes les femmes sont au moins susceptibles d'un genre d'amour. » Amour, 284.
l'amour 107
un esclave transporté sui* le troue ne serait-il pas tenté d'abuser du pouvoir » (l)?
Contre leuneuii cruel et charmant, soumis en apparence et qui aspire à redevenir un maître, la femme se défend ; et elle se targue dune belle défense. Elle lutte contre la supériorité que l'iionime pourrait s'attribuer ou que les autres hommes pourraient lui attribuer (2). Ainsi est-elle conduite à se venger des âmes prosaïques sur les cœurs généreux (3).
Enfm n'y a-t-il pas dans l'amour même « la source la plus respectable de l'orguè'il féminin » ; « c'est la crainte de se dégrader aux yeux de son amant par quelque démarche précipitée ou pal" quelque action qui peut lui sembler peu féminine » (4).
(I) Amour, 184. a La délicatesse des femmes lient à cette hasardeuse position où elles se trouvent placées de si bonne heui'e, à cette nécessité de passer leur vie au milieu d'ennemis cruels et charmants, » 279 : « Les enfants commandent par les larmes et quand on ne les écoute pas, ils se font mal exprès. Les jeunes femmes se piquent d'amour-propre. »
(i) .-l/«o//r, 03. « Serait-ce que plus une femme jouit avec transport, dans le courant de la vie, des qualités distinguées de son amant, plus dans ces instants Qrucls où la sympathie semble renversée elle cherche à se venger de ce qu'elle lui voit habituellement de supériorité sur les autres hommes ? Elle craint d'être confondue avec eux. »
(;i) Amour, 75 ; 291, lélonnement que cause un amant impétueux chez une àme habituée à un amant prosaïque « sentiment qu'une àme pleine de hauteur et privée de celte aisance qui est le fruit d'un certain nombre d'intrigues peut confondre facilement avec ce qui est olTensanl. »
(4; Amour, 278.
« Cependant l'amour n'est une passion qu'autant qu'il fait oublier l'amour propre. Elles ne sentent donc pas complètement l'amour, les femmes qui, comme L., lui demandent les plaisirs de Forg-ueil. Sans s'en douter, elles sont à la même hauteur que l'homme prosaïque, objet de leur mépris, qui cherche dans l'amour, l'amour et la vanité. Elles, elles veulent l'amour et l'orgueil ; mais l'amour se retire la rougeur sur le front ; c'est le plus orgueilleux des despotes ; ou il est tout, ou il n'est rien » (l).
(1) Amour, '212 n. II .y a chez Diiclos, dans ses Afe moires sur les Mœurs. 330, quelques observations sur la délicatesse, que l'on peut rapprocher de celles de Stendhal.
M La délicatesse fait honneur en amitié, parce qu'elle suppose un sentiment éclairé, aussi flatteur pour celui qui le ressent que pour celui qui lïnspire. Cette délicatesse est toujours active, et porte aux attentions pour l'objet aimé. En amour, elle est ordinairement passive; l'amant prétendu délicat n'a d'autre objet que lui-même ; il croit qu'on n'a pas pour lui le retour qu'il mérite. On se tourmente pour faire le tourment d'autrui. Quel doit être le supplice de deux amants, s'ils ont l'un et l'autre le même travers à la fois !
Les âmes délicates ont un double malheur ; elles sont douloureusement alîectées des moindres choses qui blessent ou paraissent blesser le sentiment, et sont trop difficiles sur le plaisir ; elles ne peuvent le goûter s'il leur reste quehiue scrupule sur le principe dont il part, et malheureusement, elles ne sont que trop ingénieuses à s'en former.
Cette délicatesse si vantée et si peu connue, n'est donc «lu'im dérèglement d'imagination. Il semble qu'elle n'aiguise l'esprit que pour le rendre plus faux ».
Musset (d'après une lettre citée par Paul de Musset, Lui et Elle, 97) a décrit ce que l'on pourrait appeler la forme extrême de l'orgueil féminin : « ... la haine de l'amour, c'est-à-ilire une sorte de
l'amour 109
Il y a dans l'amour du jeune homme une préoccupation d'ambition. Il a besoin d'aimer un être dont les qualités lélèvent à ses propres yeux. En même temps il est préoccupé du monde. « Ce problème [ce que j'allais faire dans le monde] était ma maîtresse ; de là mon idée que l'amour avant un état et le début dans le monde ne peut pas être dévoué et entier comme l'amour chez un être qui. se figure savoir ce que c'est que le monde » (1). « C'est au déclin de la vie qu'on en revient tristement à aimer le simple et l'innocent, désespérant du sublime. Entre les deux se place l'amour véritable, qui ne pense à rien qu'à soi-même » (2).
La jeune fille, dans le feu de sa jeunesse, se ctée une image ravissante fil peut sembler que plus tard, avec plus d'expérience, la méfiance coupera les ailes à son
rage et fie rancune contre robjel aimé par la seule raison qu'il a su se faire aimer, une envie de le mordre et de le déchirer, une haine comme celle de l'esclave pour le maître, du faible pour le fort, de l'ingrat pour son bienfaiteur. On dit qu'il existe des femmes capables d'éprouver une joie extrême à celte vengeance sans nom ; et quand je songe qu'on peut inspirer un tel sentiment par l'excès même de la passion, par trop de tendresse, par trop d'abandon el trop de cœur... »
Stendhal n'a vu, je crois, l'orgueil masculin que dans lamour à la Don Juan. Si je le comprends bien, l'amour à la Werther l'exclut tout à fait. C'est une question. D'autre part Stendhal n*étUdie-f uère que les ressorts moraux de l'amour féminin ; il n'étudie la sensualité féminine qu'autant qu'elle est commandée par eux.
il) Brulard, II, 92.
(2) Amour, U^.
imagination et que le second amour semblera d'une espèce dégénérée ; mais, en fait, cet amour, moins libre, sera plus passionné ; elle hésitera entre l'amour et la méfiance ; la cristallisation avancera plus lentement ; mais si elle sort victorieuse de l'épreuve, elle sera plus forte (1).
Si l'influence des tempéraments se fait sentir dans l'ambition, l'avarice, l'amitié, -que sera-ce dans l'amour qui a un mélange forcé de physique ? Tous les amours, toutes les imaginations prennent dans les individus la couleur des six tempéraments. Il faut donc faire passer les quatre amours fondamentaux par les six variétés dépendantes des habitudes que les six tempéraments donnent à l'imagination (2).
Nous avons vu déjà que Stendhal a emprunté sans réserve à Cabanis la doctrine des six tempéraments (3) ainsi que ses idées sur le rôle du climat dans la formation des tempéraments et sur l'influence du régime. Mais la doctrine lui sert peu et il s'est bien gardé de
(1) Cf. Amour, H. « L'étonnemont et l'espérance sont puissamment secondés par le besoin d'amour et la mélancolie que Ton a à 16 ans. On sait assez que l'inquiétude de cet âge est une soif d'aimer et le propre de la soif est de n'être pas excessivement difficile sur la nature du breuvage que le basard lui présente, i
Mais il y a des distinctions à faire : Rouf/e, 18. « Une jeune fille coquette qui aime de bonne heure s'accoutume au trouble de l'amour : quand elle arri\e ii l'âge do la vraie passion, le charme de la nouveauté manque. «
(2) Amour, i'21.
(3) Voir lo clinpilre prcct'dent : voir aussi l'Appendice.
l'amour m
faire l'étude dont il trace le prograinnio ; quelques traits brillants, ici et là, précisent d'un détail physiologique un portrait moral; la physiologie n'a pas alourdi l'analyse psychologique. Beyle se plait à se classer luimême parmi les mélancoliques (1).
De même, le rapport de l'amour et des formes de gouvernement n'est resté qu'une vue théorique, ou, parfois, donne prétexte à quelque anecdote. Stendhal s'en est tenu à marquer fortement le rapport de l'amour et de la civilisation.
L'amourest un produit de la civilisation : « dans une société très avancée, l'amour passion .est aussi naturel que l'amour physique chez les sauvages >> (2). Mais le développement social tend à rendre l'amour à la fois nécessaire et impossible.
L'amour a suivi la condition de la femme (3) et la formation d'un idéal de beauté. Par exemple, chez les Grecs, la république sanctifiait les vertus du ménage. Le culte de la beauté n'était que physique : l'amour n'allait pas plus loin. Ils ne voyaient point dans les
(1) Bridard, 17,21, V.'l, 269. La doctrine des tempéraments est utilisée de façon intéressante dans le chapitre des Fiasco. Amour,
(2) Amour, 2(3."}.
(3) « Il fallait pour que l'amour parût tout ce qu'il peut être dans le cœur de l'homme, que l'égalité entre la maîtresse et son amant fut établie autant que possible. » Amour, t73.
femmes des juges du mérite, et se trouvaient peu sensibles au plaisir d'être aimés. Une femme était une esclave qui faisait son devoir. Voyez le sort d'Andromaque dans Virgile, le Mozart des poètes.
La beauté antique est l'expression de la force, de la raison, de la prudence. « Mais la force, la raison, la haute prudence, est-ce là ce qui fait naître l'amour?» (1).
De là vient que l'antiquité ne nous a laissé que des esquisses incomplètes d'amour passion. TibuUe, Ovide et Froperce, les meilleurs peintres de l'amour antique, n'ont cherché auprès de leurs maîtresses que des plaisirs physiques, et n'ont jamais eu « l'idée des sentiments sublimes qui, treize siècles plus tard, firent palpiter le sein de la tendre Héloïse » (2). De même « Sapho ne vit dans l'amour que le délice des sens ouïe j)laisir physique sublimé par la cristallisation. Anacréon y chercha un amusement pour les sens et pour l'esprit. Il y avait trop peu de sûreté dans l'antiquité 2)our qu'on eût le loisir d'avoir un amour passion » (3).
(1) H. de la Peinture, 263. « Les nobles qualités qui nous charment, la tendresse, l'absence des calculs de vanité, l'al)andon aux mouvenienls du cœur, cette faculté d'être heureuses, et d'avoir toute lame occupée par une seule pensée, celte force de caractère quand elles sont portées par l'amour, celte faiblesse touclianle dès qu'elles n'ont plus que le frêle soutien de leur raison, enfin les grâces divines du corps et de l'esprit, rien de tout cela ncsl dans les statues antiques. ».
(2) Amour, 253. Stendhal s'appuie ici sur le jugement de Guingené. Histoire littéraire de i Italie, II, 490.
(3) Amour, 236.
l'amour 113
En rcvauclio le christianisme a beaucoup fait pour l'amour. « La pudeur, cette mère de l'amour, est un des fruits du cliristianisme. Les louanges exagérées de l'état do virginité furent une des folies des premiers pamphlétaires chrétiens ; ils sentaient bien que ce qui fait la force d'un amour ou d'un culte, ce sont les sacrifices qu'il impose. Mais par l'effet de leurs discours, une vierge chrétienne eut un genre de vie indépendant et libre ; elle put traiter de pair avec l'homme qui la sollicitait au mariage, et l'émancipation des femmes fut accomplie » (1). « On voit combien la religion chrétienne dispose les Ames à l'amour passion. Quoi 1 pas même la mort, rien ne peut rompre nos rapports avec ce que nous avons aimé une fois ! » (2).
L'amour, comme l'art, a besoin de l'oisiveté, de la richesse superflue que produit le développement des sociétés (3). Mais l'oisiveté fait naître la politesse, et la politesse anéantit les passions. De plus 1 état social qu'il faut aux passions pour prospérer est souvent contraire à celui qu'il faut aux nations pour être heureuses. Le nécessaire de la vie, c'est la sûreté individuelle, c'est la liberté ; les passions, comme les arts, au xix^ siècle ne sont qu'un pis aller (4). Le monde va vers le nivellement des caractères, vers la platitude, vers le
(1) Promenades, IF, 36. Cf. R. N. F., 88, 134.
(2) Promenades, II, 29.
(3) Correspondance, I, 259 ; R. N. F., 271.
Delacroix — Stendhal 8
gouvernement de l'opinion, vers le régime démocratique, vers le cérémonial de la société. Pourtant la société, à mesure qu'elle se perfectionne, laisse intacte la soif de Famour ; l'amitié mondaine, les convenances,'la substitution du raisonnement à la religion, tout cela laisse un ^dde à combler ; et le sentiment de l'isolement, si vif au milieu de la société, dispose les cœurs ♦«ndres à^l'amour (1).
Nous ne suivrons pas Stendhal dans sa peinture de l'amour à l'italienne, à la française, ou cà l'allemande. Le Français répugne à l'amour passion ; il est avant tout vaniteux, et il a la terreur du ridicule ; la société élégante, énervée et étiolée, ne peut être réveillée que par l'ironie. Pourtant aux époques de crise, la passion renaît ; l'énergie révolutionnaire tend à se faire jour dans l'art ou dans la passion, pour autant qu'elle ne dérive pas vers une mallieureuse soif de jouissance et de fortune prompte. L'amour se rencontre parfois là où est l'énergie, au.v galères ou dans la petite boui*geoisie.
L'amour allemand est comme la philosophie ou la musique allemandes ; il a un fond d'enthousiasme mystique ; il ressemble à l'illuminisme. « Le sentiment des
(1) Amour, 248; Amour, 259. I>'e^trènie civiîisation peut rendre l'amour impossible comme l'exti-rme bail)ario. « Si vous remplacez le manque de sécurité personnelle par la juste crainte de manquer d'argent, vous verrez (pie les Etats-Unis d'-Vuioriquc, par rapport à la passion dont nous essayons une monographie, ressemblent beaucoup à l'antiquité. •>
l'amour 115
Allemands, trop dégagé des liens terrestres, et trop nourri d'imagination, tombe facilement dans ce f{ue nous app«4()us en France le genre niais. Les têtes qui éprouvent des passions en Allemagne, manquant de logique, supposent bientôt lexistence de ce dont elles ont besoin » (1).
C'est toujours à l'Italie, barmonie supérieure dénature et de société, que Stendhal revient le plus volontiers ; candeur passionnée, laisser aller aux inspirations du moment, douce rêverie sur les impressions du cœur, voilà les qualités naturelles, entretenues par un régime despotique, qui aboutissent à l'amour et à la musique. Par le sommeil de la vie extérieure, la sensibilité s'accumule au profit des passions. L'amour italien n'a pas même su inventer ce dérivatif, le roman d'amour, qui réagit sur l'amour et suscite les amours de roman. Dans ce pays, c'est la musique, qui s'est chargée de peindre l'amour.
L'admission des femmes à l'égalité parfaite serait la marque la plus sûre de la civilisation et la condition la plus favorable au bonheur (2). L'éducation actuelle des
(1) Ivossini, <6.
{i) R. N. F.. 291. Les femmes ont été esclaves en France, jusqu'au moment où François 1er les a appelées à la Cour ; dans ces cours gîil.intes, les femmes étant utiles à leurs maris pour l'intrigue, leur condition a fait dos pas rapides vers l'égalité. Los Italiens.. plus portés à l'amour passion, moins grossiers, moins adorateurs de la forre physique et moins guerroyants et féodaux, ailmottenl volontiers la supériorité du sexe aimable sur les hommes. Les fem-
jeunes filles laisse oisives chez elles les facultés les plus brillantes et les plus riches en bonheur (1). Les fausses délicatesses et l'orgueil féminin, si cruels à l'amour, viennent de l'oppression que la femme subit. Par une éducation meilleure, l'amour redoublera de charmes et de transports ; « la base sur laquelle s'établit la cristallisation deviendra plus large ; l'homme pourra jouir de toutes ses idées auprès de la femme quilaime, la nature entière prendra de nouveaux charmes à leurs yeux et comme les idées réfléchissent toujours quelques nuances des caractères, ils se connaîtront mieux et feront moins d'imprudences ; l'amour sera moins aveugle et produira moins de malheurs ». Toutes les grâces féminines sont hors de l'atteinte de l'éducation.
L'esprit utilitaire de l'idéologie conduit Stendhal à la réglementation sociale de l'amour, à des vues sur le mariage et le divorce. Mais tout le sens du livre de l'amour inspire la formule définitive. « Il n'y a
mes sont [)liis voisines de l'égalité aux Etats-Unis d'Amérique qu'en Angleterre. Elles possèdent légalement en Améri(]ue ce (jue leur procurent en France la douceur des nKPurs et la crainte du ridicule.
(1) Amour, 182 et suiv. Les idées de Stendlial ont été en partie formées par l'éducation de sa sœur Pauline et par conséquent très tôt; voir par exemple la lettre du 10 avril 1800, 1,3 ; on peut comparer dans la Correspondance les idées théoriques e1 l'application. Pour les emprunts à Thomas Broadbent, voir Doris (îunnel, Stendhal et l'Angleterre, p. 260 et suiv. En tous cas Stendhal s'oppose ici nettement h certains idéologues, par exemple à Cabanis, l, 310 et suiv. (éd. 1824). il s'accorde assez bien avec Helvélius et ses vues sur le mariage. De l'Homme, IV, 202 et suiv. « En France, les femmes sont trop maîtresses. »
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d'unions à jamais légitimes que celles qui sont commandées par une vraie passion » (1).
« L'empire des femmes est beaucoup trop grand en France ; l'empire de la femme beaucoup trop restreint » (2).