LA SENSIBILITÉ AMOUREUSE
L'Amour est l'œuvre d'un idéologue et d'un conteur d'amour. Stendhal n'a point tort d'appeler son essai un livre d'Idéologie. « Si l'idéologie est une description détaillée des idées et de toutes les parties qui peuvent les composer, le présent livre est une description détaillée et minutieuse de tous les sentiments qui composent la passion nonmiée l'amour. Ensuite je tire quelques conséquences de cette description, par exemple, la manière de guérir l'amour. Je ne connais pas de mot pour dire, en grec, discours sur les sentiments, comme idéologie indique discours sur les idées » (3). Nous avons étudié déjà les rapports de Stendhal et des Idéologues. La méthode idéologique est visible dans l'Amour :
(1) Amour, 268.
(2) Ibid., 278.
(3) Amour, 9, note. Cf. Corresp., III, 109 (22 oct. 1833). a Ce livre est une monographie de la maladie nomaaée amour ; c'est un traité de médecine morale. « Amour, X. « Le Lvre qui suit explique simplement, raisonnablement, mathématiquement, pour ainsi dire, les divers sentiments qui se succèdent les uns aux autres, et dont l'ensemble s'appelle la passion de l'amour. »
« description exacte et scientifique », classification, groupement de symptômes, évolution psychologique, étude des phases successives, appel aux faits biologiques et sociaux, conséquences pratiques, tout cela est d'une psychologie très fine, très large et très objective (1). Mais il est trop visible aussi que le livre est en grande partie une confession personnelle (2) et que les deux tendances sont perpétuellement en conflit (3). Elles ne se séparent point chez Stendhal et leur union fait précisément l'intérêt particulier de toute son œuvre où
(1) « C)ans les passions, la vanité et plusieurs autres causes d'illusions font que nous ne pouvons être éclairés sur ce qui se passe dans nous que par les faiblesses que nous avons observées chez les autres. » Ainoar^ 123. Notons, par exemple, cette idée que c'est à l'anatomie comparée que nous devons demander les plus importantes révélations sur nous-mêmes, 56 note et 123 ; la préoccupation historique, sociologique, ethnographique : « On devrait établir à Philadelphie une académie qui s'occuperait uniquement de recueillir des matériaux pour l'étude de l'homme dans l'étal sauvage, et ne pas attendre que ces peuplades curieuses soient anéanties. » Amour, 09 ; Amour, 55 (les voyages de Hougainville et dei Cook) ; voir aussi Corr. W, Ul (1822), lettre à Fauriel ;
« Je suis sensible aux anecdotes que vous avez bien voulu traduire pour inoi. .Mon petit traité sur l'amour eui-a ainsi un peu de variété. Le lecteur sera transporté hors des idées euro[téennes. »
Noter enfin le caractère rigoureux du style. « L'amour, cette passion si visionnaii'e, exige dans son langage une exactitude mathémati(iue. » Racine et Shakspeare, 89.
(2) Les passages manifestement autobiographi(pics dans l'Amour sont nombreux : 29, 48, 50, 51, 64, 75, 76, 78, 86 et suiv. ; 91, 98, 102, 117, 119, 212, 219, 222, -229, 272, 278, 291.
(3) « Je fais tous les efforts possibles pour être sec. Je veux imposer silence à mon coMir qui croit avoir beaucoup à dire. Je
l'amour lt9
constaiiiuieul l'autobiograpliie, « l'égotisme >;, soutient le l'ouiau, où l'analyse aiguë s'unit à l'observation passionnée. Certes la ppemière idée de « l'Aniour » date de loin chez Stendhal, peut-être de décembre 1802 ^Ij ; mais ou sait que Stendhal, depuis Mlle Kably, n'a jamais cessé d'être amoureux. Son projet de livre, il ne l'a jamais abandonné (2). Eii tous cas c'est bien son amour à Milan pour Métilde qui a déterminé la rédaction de l'Amour (3) ; et la rédaction, la plupart du temps, est contemporaine des événements.
tremble ioiijoiirs de n'avoir écrit qu'un soupir, quand je crois avoir noté une vérité ». Amoin% 20.
(1) Stendhal, le 17 frimaire XI (8 décembre 1802) avait lintention d'écrire ; le Paradis perdu (4 chants), la Chute de la Itépublique romaine, l'Art d'aimer. \o\vRev. crit. des Idées, l9Vi, p. 519. On trouve vers cette date, Corr., 1, 28 (lettre à .Mounier, 5 Juillet 180.) une peinture très fine de l'amour.
(2) ya/jolf'on, 171. « Faire un cahier des passions : Amour, Haine, Ambition. Je rangerai sous ce titre ce qui m'arrivera ou ce que j'apprendrai de propre à faire connaître ces passions ».
(3) Efjoti^me, p. 52. « C'est un livre écrit au cravon à Milan dans mes intervalles lucides. Y travailler à Paris me taisait mal. Je n'ai jamais voulu l'arranger. » C'est en mars 1820 que Stendhal commence à s'occuper de l'impression de V Amour {Corr., II, IG9 ; 3 mars 1820. II, 174; 20 mars 1820, II, 178, 182, 185, 189, 190, i95, 197, 199). Le manuscrit a été envové à Paris avant le 10 octobre (II, 210, 211, 214) ; le G novembre, Beyle annonce l'envoi de nouveaux fragments (II, 215, 217). Le sort du mnnuscrit lui a du reste donné des inquiétudes (II, 224, 229). En vertu de ces textes, il convient de ne pas ajouter foi à la troisième préface de \' Amour, écrite du reste en 1842 ; ni à Souvenirs d'Egotisme, p. 117. Le caractère autobiographique de V Amour q^I nettement marqué par Stendhal. Il recommande le \À juin 1820 rie châtrer le premier tirage « pour supprimer sept à huit passages
Mais comment Stendhal peut-il décrire sa propre sensibilité ?N'a-t-il point dit qu'il était toujours et avant tout à la sensation présente ? « Jusqu'à 25 ans, que dis-je, souvent encore il faut que je me tienne à deux mains pour n'être pas tout à la sensation produite par les objets et pouvoir les juger raisonnablement avec mon expérience » (1). Et n'a-t-il pas déclaré qu' « on n"a pas de souvenir des sensations pures ». Il y a une part d'ineflable dans les mouvements profonds de la sensibilité ; il y a une part d'artifice dans toute transcription, contemporaine ou à distance. « La sensation présente absorbait tout. Mon souvenir n'est qu'un roman fabriqué à cette occasion » (2),
Stendhal a puisé chez Maine de Biran ou fortifié par la lecture de Maine de Biran l'idée d'une distinction profonde entre la Sensation et la Perception et de la non reviviscence des sensations pures. La sensation dont les contours ne sont pas repassés en quelque sorte
qui sont la vie d'un de mes amis qui vient de mourir daniour ici, et qui me feraient reconnaître ». Corr., II, 190. Il est revenu très précisément sur ce sujet ; Souvenirs (VEgotisme, li7 : « l'Amour, écrit au cravon à Milan en me promenant et en songeant à. Métilde » ; 121 : « un livre qui me rappelait tant de nuances de sentiments que J'avais éprouvés en Italie ». L'Amour est en grande partie le livre de Métilde.
(1) BriUard, \, 85 ; Cf. Journal, 174 (1805). Corr., I, 152 (2 mars 1805).
(2) lirùlard, 11, 191 : H. de la P., 244 : « les cœurs passionnés savent trop bien que l'amour pur ne laisse pas de souvenir » ; cf. Amour, 85 ; llai/dn, 199; ftalie, 119, 168; Journal, 168, 393.
l'amoir 121
par les mouvements de l'attention immédiate succombe par sa force même; sa qualité seule est appréhendée dans une confuse et trouble vision d'ensemble et tout ce qui pourrait servir à la préciser, à la déterminer, à la fixer dans le plan de la vie mentale, est absent (1). De là vient que la sensation émue, de là vient que le vif sentiment, dont la puissance affective captive tout l'être, laissent si peu de souvenirs. De là vient que le sentiment laisse échapper tant de choses et qu'il est si incapable de se diriger ou de s'exprimer même, sur le moment |2i. De là vient que pour diriger les sentiments,
(1) Journal, 1805, p. 2:26. « Il est très difficile de peindre ce qui a été naturel en vous, de mémoire ; on peint mieux le factice, le joué, parce que l'effort qu'il a fallu faire pour jouer Ta gravé dans la mémoire Mexercer à me rappeler mes sentiments naturels. . . On se voit aller en jouant, on a la perception. Cette sensation est facilement reproduite par lorgane de la mémoire ; mais pour se rappeler les sentiments naturels, il faut commencer par faire la perception. Voilà où l'étude de l'Idéologie (Tracj et I3iran) m'est utile ». Sur la définition de la Sensation et de la Perception v. Correspondnnce, I, 15:2 (8 mars 1805). Voir aussi Xourelle Revue française, 191i, p. 547. « Si comme ledit Biran, l'on n'a de mémoire musicale que par les sons qu'on peut reproduire, il faut apprendre à chanter pour se souvenir des beaux airs. ». Voir aussi Nouvelles Inédites, 36-4 :
« 11 (Feder)se rappelait toutes les étranges folies qu'il avait faites pour sa femme, et en vérité, il n'en voyait pas le pourquoi... Au surplus il ne lui restait aucun souvenir distinct et détaillé des sentiments qui l'avaient agité pendant tout le temps qu'il avait été amoureux. Il se voyait seulement accomplissant d'étranges folies ; mais il ne se rappelait plus les raisons qu'il se donnait à lui-même pour les faire. »
(2) Journal, 15'2, 174,215; Amour, 'i%. « L'Ame est apparem-
pour s'en souvenir ou même pour les comprendre, il faut ajouter la perception à la sensation. L'équilibre est, du reste, malaisé à atteindre, car si la perception l'emporte, on arrive vite à l'artificiel, au factice (1).
Il y a donc des cas où la sensation, l'émotion tuent absolument le souvenir (2), des cas où la sensation, l'émotion font disparaître tous les détails, et ne laissent subsister que Vessentiel. « Je ne me souviens, après tant d'années et d'événements, que du sourire de la femme que j'aimais » (3), des cas où l'émotion et la sensation ne laissent subsister que quelques images fort nettes^ mais de valeur secondaire (4).
Il y a donc une mémoire de la sensibilité dans la mesure où la sensibilité est captée, dirigée par l'esprit. C'est ainsi que les passions j)euvent laisseï* des souvenirs qui charment et qu'où peut se souvenir de l'effet
ment trop troublée par ses émotions pour être attentive à ce qui les cause ou à ce qui les accompagne ». Stendhal explique ce fait par une hypothèse empruntée à Cabanis, par une concentration de la sensibilité, Journal d' Italie, p. 317. Cf. Egotisme, 121. « La force de la passion qui fait qu'on ne regarde qu'une seule chose, ôte tout souvenir... Je ne me rappelle que la forme des arbres de cette partie du bois de Montmorency. » La théorie de Stendhal aggrave le mot de Duclos. « Plus on sent, moins on pense et l'on ne rétléclùt que de mémoire ». Mémoires sur les Mœurs, :il6 (édition de 1821, t. I).
{{) Journal, 184.
(2) Brùlard, I, 121 ; II, 40, 113 ; 11, 183; II, 191. Corresp., Il, 142(11 juin 1819) fi Mélilde.
(3) linUard, II, 139.
(4) Brùlard, i'è^. « On donnait le Matrimnnio segrelo de Cima.-
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des choses surlecœur (1). Mais les mouvements profonds de la sensibilité font plus que de renaître comme souvenirs ; ils renaissent comme des réalités ; l'impuissance de la mémoire aÛective favorise précisément la puissance des résurrections sentimentales « C'est peutêtre parce que ces plaisirs ne peuvent pas être usés par des rappels à volonté, qu'ils se renouvellent avec tant de force, dès que quelque objet vient nous tirer de la rêverie consacrée à la femme que nous aimons et nous la rappeler vivement par quelque nouveau rapport » (2).
rosa ; l'actrice qui jouait Cai'oline avait une dent de moins sur le devant. Voilà tout ce qui me reste d'un bonheur divin ». Amour, 85 ; la branche d'acacia de .Mortiuier. Le vinaigre de Feder. Xouvelles iiv'dites . Souvenirs d'Egotisme, 121.
(1) Brùlard, 168, 199.
(2) Amour, 28. Cf. Rossini, 106. « Lorsque songeant à quelque souvenir de notre propre vie et agités encore par le sentiment d'autrefois... ».
.M. Uugas (Rev. phiL, 1916) essaie d'invoquer en faveur de la mémoire affective le témoignage de Stendhal .Stendhal constate que la sensation vive, le bonheur parfait ne laisse pas de souvenir. « Que dire d'un tel moment, sans mentir, sans tomber dans le roman ? » Brùlard, II, 173, a je mentirais et ferais du roman si j'entreprenais de le détailler ». Mais d'autre part ces moments, il constate qu'il les revit, qu'il les renouvelle. Un sentiment qui reparaît est-il un souvenir ? est-il une réalité ? La question de la mémoire alîective est traitée de façon assez confuse pai* les psychologues. En réalité on n'a point de souvenir affectif, on revit. Le souvenir d'un sentiment n'est pas un sentiment et tout sentiment est une attitude présente de l'àme. « .Moi (jiii pense passionnément à elles dix fois la semaine et souvent deux heures de suite ». Brùlard, l, 173, 138.
Et le même Stendhal écrit encore : « les souvenirs se changèrent en réalité; je troivai que j'aimais actuellement Mme P... »
Stendhal se range volontiers, au moins pour l'amour, parmi les tempéraments mélancoliques (1) ; il s'en attri]3ue ici et là les traits essentiels : timidité passionnée, passion sombre et contenue même dans les moindres choses, un sérieux profond en amour, apathie, inclination à la rêverie silencieuse, aux extases et aux chimères.
« L'état habituel de ma vie a été celui d'amant malheureux, aimant la musique et la peinture, c'est-à-dire jouir des produits de ces arts et non les pratiquer gau-
Italie, 132. D'après nous, le témoignage de Stendhal ne sérail pas en faveur delà mémoire affeciive. D'autre part Stendhal a fort bien analysé les lacunes et les déformations de la mémoire générale. Il constate fort bien qu'il lui reste de son enfance des images visuelles précises, parfois nombreuses, mais un peu décousues et dont il n'aperçoit qu'indirectement la signification (Bi'ûlard, I, 179, 199). 11 sait fort bien que ses souvenirs se sont recouverts les uns les autres, que l'expérience qu'il a acquise a eflfacé ses premiers souvenirs, que le trait définitif a fait oublier les traits antérieurs {Brûlard, II, 81) ; il signale très bien que certains souvenirs ont été absorbés par d'autres : le souvenir de la tyrannie de l'abbé Haillane, qui lui a fait horreur jusqu'en 1824 a été absorbé parle dégoût de la Restauration {ibid., 119, 123). 11 connaît linfluence déformatrice des récits d'autrui et aussi des souvenirs postérieurs et des images que l'on se construit plus tai-d {Brûlard, \, 58; H, 194). Il sait qu'en vieillissant, lorsqu'on reste fidèle à soi-même et qu'on se développe dans le même sens, on ne change qu'insensiblement et qu'il est difficile de distinguer le moi passé du moi présent, tant tout se perd dans une continuité familière ; et pourtant lorsqu'on se reporte vers une période lointaine, le souvenir est déformé par l'état présent : « je rends mes sensations d'enfant avec la froideur d'un homme de quarante ans » [Brûlard, I, 117 ; 11,58).
(1) Brûlard, I, 17, 21, 137, 2G9.
l'amour 125
chement ». Amant malheureux, cela veut dire sans doute, (jui a aimé sans succès (l), mais cela veut dire peut-être plus encore amour arrêté par une contrariété interne et qui ne sait pas jouir de son succès (2). Beyle a toujours été, de son propre aveu, un amoureux un peu transi ; ce qu'il cherchait dans toutes les femmes, c'était l'amour plus que la femme, le bonheur de sentiment, la contemplation amoureuse (3) ; quelle que soit la femme qu'il poursuit, son amour profond exclut l'esprit d'entreprise. « Ce qu'elle fait m'est trop précieux pour que je l'interrompe (4) » ; il est toutàme, il ne peut s'arracher au plaisir d'adorer (5) ; il mesure son amour à la profondeur de sa timidité. « La force nécessaire pour l'exécution tue le sentiment ». C'a été chez lui de tout temps le caractère de l'élan passionné, que ce silence, cette immobilité, cette stupidité ; l'admiration et l'amour prennent chez lui la forme extatique (6).
(1) BnUard, I, 4.
(2) « Mes victoires ne m"ont pas fait un plaisir qui fût la moitié seuleinenl du proiond malheur que me causaient mes défaites ». Brùlard, 1, 4.
(3) « Je ne veux en aimant que la douceur d'aimer.
Ce vers est presque vrai de mon <\me et non de mon orgueil, c'est lui qui m'a donné de l'humeur depuis jeudi ». Journal de Brunswick, Xouvelle Revue française, 1914, p. 346.
(4) Journal, 215.
(3) « Hanti fut timide, amoureux de l'amour sans le savoir : il s'arrêtait à chaque pas pour jouir et ainsi la manqua par bêtise et par faute d'attaquer ». Soirées du Stendhal Club. I, 45 n. « Je jouis par la sensibilité : c'est le genre opposé au caractère forward ». Journal, 366.
(6; Brùlard, I, 23. Ces trois hommes « ont possédé toute mon
L'extrême amour est joint chez lui au respect extrême : de là le fiasco fréquent (1) et cet état plus fréqxient encore de g-êne et d'impuissance dans ses tentatives ; dans ses visites amoureuses, ces silences gauches ou ces paroles hors de temps (2) : ces paroles qui n'expriment pas le cœur ému, ces paroles que l'on cherche parce qu'on sent le poids immense de chaque parole dite à ce qu'on aime, et qui ne sont plus dès lors le candide langage de l'amour (3) : ces propos d'amour qui sont joués, alors même que l'on aime : par manque d'assurance, par peur du ridicule, parce que l'amour est troublé par le soin d'être aimable, ou en d'autres
estime et tout mon cœur. .. Même, je fus avec eux comme je lus plus tard avec les êtres que j'ai trop aimés, muet, immobile, stupide, peu aimable et quelquefois offensant à force de dévouement et d'absence du moi. Mon amour-propre, mon intérêt, mon moi avaient disparu en présence de la personne aimée ; j'étais comme transformé en elle ». Cf. Il, 07 : « je l'adorais et le respectais tant que peut-être je lui déplus... j'ai déplu à M. de Tracy et à Mme Pasta pour les admirer avec trop d'enthousiasme ». Sur la parenté de l'admiration et de l'amour, v. Atnour, p. 129.
(1) Amour, :222. On na du courage envers ce qu'on aime, qu'en l'aimant moins. Amour, 49.
(2) Amour, 86. « Tout l'art d'aimer se réduit, ce me semble, à dire exactement ce que le degré d'ivresse du moment comporte, c'est-à-dire en d'autres termes, à écouter son âme. Il ne faut pas croire que cela soit si facile ; un homme qui aime vraiment, quand son amie lui dit des clioses ([ui le rendent heureux, n'a plus la force de parler. Il perd ainsi les actions (lu'auraient lait naître ses paroles, et il vaut mieux se taire que de dire hors de temps des choses trop tendres : ce qui était placé, i! y a dix secondes, ne l'est plus du tout, et fait tache en ce moment ».
(3) Amour, <S8.
l'amour 127
termes, occupé duu rôle (1) ; ces propos qui cherchent à rompre l'ombarrasdu silence, à se dérober à ce combat <prest rentrcvue : « il échappe une foule de choses qui n'ont pas de sens ou qui ont un sens contraire à cecpi'on sent, ou, ce (pii est plus poignant encore, on exagère ses propres sentiments, et ils deviennent ridicules à ses yeux ».
Sa passion l'éloignait de la réalité, vers l'imagination qui vit dans la rêverie délicieuse où chaque pas produit le bonheur, vers « les jardins enchantés de l'imagination » ; d'où un choc, lorsqu'il revenait à la réalité. L'entrevue devenait aisément une peine. « On s'obstine à se refuser à sa présence pour être encore plus à elle » (2). De là vient que dans lé premier cjuart d'heure de la visite, ce ne sont que gémissenirents convulsifs, ou faiblesse subite et générale, liquéfaction des solides. Toute sa vie, il a aspiré à maîtriser cette sensibilité extatique, à trouver l'équilibre entre la sensation et la perception (3). 11 a voulu dissimuler son embarras sous le masque de l'esprit, et il a ainsi perdu la grâce du naturel sans acquérir le sang-froid indispensable à
(I) Journal, 214 : 441,381. Mèrne (|iiaTid il écrit à Victorine, ses lettres ne montrent pas son cœur tel qu'il est ; « ému comme j'étais, je perdais tout le naturel « Journal, p. 117. Stendlial est revenu à maintes reprises sur cette situation.
!(2) Stendhal a brillamment déoril C/iartrettse, 91 , ce mouvement de sentiment et Thabileté k en profiter chez Mosca, cet homme d'expérience qui s'entend k équilibrer sensation et perception.
(3) Journal, 1S4.
ses projets de rouerie (t) ; et il n'a réussi qu'à troubler la jouissance de sa sensibilité (2).
On a pu dire justement que Beyle avait gardé toute sa vie sa sensibilité juvénile ; lui-même n'a-t-il pas écrit que son amour a toujours gardé le même caractère (3) ? II attribue à son enfance cette admiration étonnée et éperdue qui, chez lui, ressemble tant à l'amour (4). Ses premières passions ont été marquées du même trait (5). Mais c'est surtout l'époque de l'arrivée à Paris et du début dans le monde, qu'il faut relire : « extases involontaires, rêveries interminables, inventions infinies ». « J'étais constamment, profondément ému » ; « un poète », « un amant » (6) ; c'est d'abord à des êtres mal définis, c'est au monde que va son amour : le début
(1) Journal, 153; Italie, 119.
(2) « Mais l'amour serait pour moi une jouissance bien plus vive, si, auprès de ma maîtresse, je ne pensais pas plus loin ». Italie, 98. Journal, 366 et 368. « Je jouis par la sensibilité ; tout ce que je fais tend volontairement à augmenter cette sensibilité ; j'ai trop de sensibilité pour avoir jamais de talent dans lart do l.ovelace ». Cf. Bouge, I, 78. « Tel est, liélas ! le malheur d'une excessive civilisation. A vingt ans, l'àme d'un jeune homme, s'il a (juelque éducation, est à mille lieues du laisser aller, sans lequel l'amour n'est souvent que le plus ennuyeux des devoirs ».
(3) lirûlard, 1.38.
(4) Ihid., 25.
(5) Ibid., I, 5i. « Au lieu d'être galant, je devins passionné auprès des femmes que j'aimais, presque indilTércnt et surtout sans vanité pour les autres ».
(6) Ibid. « Une jeune personne versait à dix pas de moi; je la relèverais et nous nous adorerions »).
L AMOUR
dans le monde: « ce problème était ma maîtresse »(l) ; il rêve autour de lui l'amabilité pure et aérienne des comédies de Shakspeare ; de là des désillusions inévitables et la nécessité de se replier sur soi : contrainte, désillusion, désappointement.
C'est encore la note dominante au premier voyage d'Italie. « Je passais mes journées dans un attendrissement extrême et plein de mélancolie... j'étais dévoré de sensibilité, timide, fier et méconnu... les deux ans de soupirs, de larmes, d'élans d'amour et de mélancolie que j'ai passés en Italie, sans femmes, m'ont probablement donné cette source inépuisable de sensibilité ». De là ce trésor d'émotions senties, « que l'étude non seulement ne forme point, mais empêche de former » (2).-
Que la timidité, que la peur, qu'une nuance d'angoisse indéfinie complique parfois l'amour juvénile, cela est vrai ; vraie aussi l'hésitation, et la complai-" sance à la rêverie ; mais tous les jeunes gens n'aiment point de cette manière et si Beyle en est resté, malgré les leçons de l'expérience, à cette nouveauté indéterminée de l'amour, c'est qu'elle exprimait sa sensibilité profonde. Pour comprendre les amours de Stendhal il faut se rappeler la musique.
En amour une sensibilité d'artiste, une sensibilité
(1) Un océan de sensations violentes ; du romanesque poussé jusqu'à la folie. V. aussi Corr., I, 73 (31 juillet 1803).
(2) Journal, p. il6 (180.5).
Delachoix — Stendhal 9
de musicien ; en art, la sensibilité d un amoureux ; de la rêverie amoureuse et musicale ; ni tout à fait un musicien, ni tout à fait un amoureux : voilà Beylc amoureux et musicien. Nous parlerons plus tard de ridéologie de la musique ; mesurons ici l'interaction de la nmsique et de l'amour.
Il semble que l'amour et la musique procèdent d'une égale profondeur de l'âme : c'est un chant intérieur, ce sont les sons de l'âme sur qui travaillent également la cristallisation de l'amour et l'imagination musicale ; à la base de l'un et de l'autre, il y a l'arrêt de la vie active, le rêve, la contem.plation tendre, la paresse, l'exaltation ; l'efflorescence des visions sur l'exaltation du bonheur, la projection de l'âme profonde en images, et le retour de ces images sur cette jDrofondeur, le détail, l'analyse de cette profondeur au contact de ces images, et la langueur de les savourer doucement selon l'exaltation et l'attendrissement de la sensibilité émue.
Ainsi l'Amour et la Musique sont deux rêveries ineffables, innotables (l) ; l'excitation musicale se donne l'amour comme objet, pour ne pas se dépenser avide ; l'excitation amoureuse se donne comme objet, par le jeu de la cristallisation, toute la richesse du monde et toute la beauté dont l'âme est capable.
Ainsi entendue, la Musique est l'expression profonde
(1) llêveric, tendre, folle, adoratrice, éperdue, germe de l'amour et de tous les arts; l'Artiste est près de l'amour par l'habitude de nourrir son âme de rêverie {Promenades, H, 238. /?. :V. F., 255).
LAMOUH 131
de l'ànie de Stendhal : et c'est justement qu'il a pu dire « la Musique, mes uniques amours » ; ou bien encore : « Il me semble qu'aucune des femmes que j'ai eues ne m'a donné un moment aussi doux et aussi i>cu acheté que celui que je dois à la phrase de musique que je viens d'entendre » [Corr. I, 3*28).
Aussi Stendhal a-t-il pu écrire indifféremment de telles formules : l'amour qui ouvre l'âme aux impressions du chant (1); l'amour à la Werther qui ouvre l'âme à tous les arts; les Beaux- Arts qui se nourrissent des timidités de l'amour (2) ; ou bien l'habitude de la musique et de sa rêverie prédisposent à l'amour (3) ; ou bien : c'est la passion de la musique qui excite dans l'âme un mouvement si semblable àceluide Tamourfi).
Le vrai c'est qu'il y a, pour lui, un point d'émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les beaux-arts et les sentiments passionnés (5).
Pour Stendhal, le premier effet de la musique, c'est de ravir l'âme au monde extérieur, pour la faire songer vivement à elle-même, c'est-à-dire à ce qui l'occupe ; dans une àme amoureuse c'est l'amour qu'elle réveille; mais elle fait plus que faire songer à l'amour ; elle le réalise ; elle met le cœur exactement dans la même
(1) Promenades, I, 257.
(2) Amour, VI If.
(3) Amour, Si.
(i) Amour, 132.
situation où il se trouve quand il jouit de la présence de ce qu'il aime (1) ; à l'appel des sons, devant l'excitation du plaisir, une image surgit, à laquelle l'àme est sensible ; et dans la douceur des sons, l'image s'anime et devient l'âme elle-même, parce qu'elle n'est, sous la forme d'une image, que la passion même qui agite l'âme, et que par l'attendrissement du bonheur, la passion et son image se fondent à nouveau dans une identité substantielle, et que l'amour profond possède toujours son objet (2).
Ainsi la Musique révèle l'âme à elle-même : un chant scande un sentiment informulé : le sentiment aperçoit dans le chant des nuances de soi-même qu'il ignorait. L'amour malheureux rêve sur soi et s'éjDanche en regrets tendres devant la vue du bonheur..
De là vient aussi qu'Amour et Musique, une fois différenciés, s'unissent à nouveau et s'entremêlent : l'amour du beau et l'amour se donnent mutuellement la vie.
De là vient encore que la musique, pour Stendhal, même s'il s'en défend, est avant tout un signe : « Toute musique, qui me laisse penser à la musique, est médiocre pour moi ». La musique proprement dite
(1) Cor»-., \, 328.
(2) De là vient que pour Stendhal, Musique et Amour sont l'une et l'autre créatrices d'illusion, imaginalion qui so déploie sous l'iuipulsion d'une sensibilité. La passion dominante, sous l'action du chant et selon le chant, compose l'image qui la satisfait. La même opération mentale organise les émois diffus de la sensibilité que sont l'amour et l'excitation sonore : c'est la cristallisation.
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disparaît dans les images qu'elle suscite et dans les sentiments qu'elle produit ; c'est l'excitation sentimentale qui en est retenue, avec son travail de rêverie. En vérité, ce musicien oublie la musique ; il ne lui demande que le ravissement et qu'elle le ravisse à tout et aussi à elle-même.
De là vient enfin que la musique est pour lui l'art le plus profond, que le sentiment nmsical dépasse et anime tous les sentiments esthétiques et que dans tout art profond il y a de la musique : Corrège et Mozart, Une humble expérience d'enfant avait scellé très tôt dans son âme cette alliance indissoluble. Kably, dans le Traité nul (Ij.
(1) Toutes ses impressions profondes ont été musicales; nous y reviendrons Cf. Rouge, I, 50. « C'est pour moi comme de la mnsi lue de Mozarl, disait Mme Derville. »
Stendhal a distingué du reste au moins deux formes d amour et de sensibilité musicale : Mozart et Cimarosa. Mozart. « C'est comme une maîtresse sérieuse et souvent triste, mais quon a+me davantage, précisément à cause de sa tristesse : ces femmes-là, ou manquent tout à fait de faire effet et passent sous le nom de prudes, ou, si elles touchent une fois, font une impression profonde et s'emparent de l'Ame fout entière et pour toujours «. Rossini, 28. « Il ne comprenait pas qu'on put ne pas trembler en aimant ». Cimarosa, ou l'amour à l'italienne « beaucoup plus vif..., plus impatient, plus emporté, se nourrissant moins d'imagination... il emporte l'àme d'assaut et l'envahit tout entière et en un instant : c'est une fureur; or la fureur ne peut pas être mélancolique, c'est l'excès de toutes les forces, et la mélancolie en est l'absence ». Tbifl., 27. Il dira de même, à propos de Kossini : « Ce duelto sublime est précisément de l'amour italien, et ce n'est pas de la mélancolie qu'il exprime. C'est de la passion sombre et forte ou bien délirante ». fbifl., 30 << Cette tendresse, fille du beau ciel d'Italie, qui
l'expérience A3I0L relise
Kably c'est l'amour dua enfant de quinze ans, dans sa vieille ville de province, pour une jeune actrice, jolie, svelte, bien faite ; une jeune femme au visage sérieux et souvent mélancolique ; amour peureux qui fuit le trop vif bonheur, la brûlure de la voir de près : il ne lui a jamais parlé. Une pauvre petite voix faible, un mauvais petit opéra scellent à jamais dans ce jeune cœur l'union de l'amour et de la musique.
Mélanie c'est l'amour d'un jeune homme, d'un jeune bomme point formé, dans un cadre de comédiens, de jolies femmes faciles et d'hommes du monde ; « une très belle femme, une figure grecque, sévère, des yeux bleus immenses, un corps plein de grâce, un peu maigre » (1). L'amour commence en incidente et par un mouvement de vanité. C'est ici qu'ayant parlé, il a connu que ses propos ne traduisaient pas son âme ; comme il l'avait connu en écrivant à Victorine. Victorine, Adèle, Charlotte disparaissent dans ce nouvel amour. Le bonheur croit, une douce intimité, une entière confiance lui persuadent qu'elle l'aime; l'amour aug:inente ; certains soirs il fait toute sa vie ; mais son
ne renferme ni mélancolie ni malheur cl qui est évidomiiienl raltendrissoment d'une àme forte ». Jhid., 105.
(1) « sérieuse, iendre, assez souvent midancolique ». JnaninL 26G.
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adoration exclut rcutreprise et ce véritable amant n'a pas s<i belle. La liardicsse manque, à force d'être tout âme ; la hardiesse et aussi l'argent. Entre temps, il caquette, il soupçonne, il jalouse, il observe, il déclame (1), il soigne sa toilette et voudrait être un roué. A iMafseille où la jeune actrice s'en va débuter, l'aventure a sa conclusion naturelle ; il est tendrement aimé, il adore avec fureur. Mais qu'est devenu tant d'amour, et qui faisait de si beaux projets? « Tu m'aimes comme un jeune homme dont la conduite présente ne tire pas à conséquence... et dont le but est de passer le temps le moins désagréablement possible. Et j'ai pu me croire aimée de toi comme la compagne de ta vie? » (2). Et c'est de plus en plus un détachement mutuel, a\ oc de petites pointes, une rupture douce et un peu péuilîle, de longues promenades avec de la tristesse silencieuse et de l'humeur. Et ce n'est plus qu'un souvenir tendre, qui, bien des années encore, par moments occupe l'àme.
Palfy c'est la cour impériale, la grande dame aux robes bien faites, la dame aux sourcils noirs, à l'œil ardent, un peu forte, la riche parente, dédaigneuse et défiante jadis, attendrie aujourd'hui. Le jeune audi-
(1) « Travaille ferme la déclamation ; en l'apprenant à dire les expressions des passions, je t'apprendrai bien des choses sur les passions ». Corr., \, 1G3. « le son est dans moi, il faut apprendre à l'entendre; 2» à le produire. En disant les vers de Tancrède, j'ai la gorge tendre et la bouche dure. » Journal, 241.
(2) Corr., I (10 juin 1806).
teur, le petit cousin des Daru, auprès d'elle, longtemps dédaigneuse, est un courtisan amoureux d'une reine : amour inexplicable sans une pointe d'ambition et de vanité; que va faire cette rêverie auprès de cette prudence mondaine? Mais c'est que la dame se transforme ; à vingt-sept ans, après six enfants, une sorte de puberté la travaille ; la belle danseuse ardente commence à s'ennuyer au bal ; elle prend un petit air rêveur, elle entrevoit le bonheur d'amour ; la femme du monde commence à se dégoûter de la vanité. Ce serait un bel exploit d'exercer cette sensibilité naissante, qui s'étonne de sentir. Que de dangers et de plaisirs à franchir la grande distance de rang qui les sépare ; que de commodités dans la parenté qui les unit ! Mais Beyle qui voudrait être Lovelace est resté Chérubin (1)^ timide, amoureux de l'amour sans le savoir, il s'arrête à chaque pas pour jouir et manque la dame par bêtise et par faute d'attaquer (2). Du reste, y a-t-il tant de passion dans son atfaire (3) ? Les tête à tête sont bien froids : Palfy manque un peu d'âme et d'esprit ; cela assagit
(1) Son admiration pour Cliérubin date de loin. Corr., 1, 26 (6 juin 1802).
(2) Je ne crois pas que la note de la page 354 du Journal (20 nov. 1809) s'applique à la Comtesse Pally. Si \p fait était exact la date serait contredite par toute la suite du Journal. L'ensemble des documents me paraît contredire le fait.
(3) Journal, 360 (18 avril 1810). Au total je crois (jue j'aime un peu la comtesse F. Corr., I (9 oct. 1910). Il me mancpio d'aimer et d'être aimé. Je fais ce que je puis pour aimer Mme Palfy, mais..., je ferai tout au monde pour aller en Italie en 1811.
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à la longue. Comment le retiendrait-elle de partir en Italie? et au retour, après Ang^elina, cette pointe dégoût qu'il sent avec étonnement renaître, cet amour à cause d'un songe, c'est bien peu d'amour. Et pourtant, quel choc à sa mort et quel souvenir durable et profond !
Angela trois fois aimée : Angela « sublime et tendre » et qui restera, lorsqu'elle l'aura trompé « catin sublime », Angela, sans doute « la plus belle femme qu'il ait eue et peut-être qu'il ait vue », « une sibylle sublime ». On dirait que c'est pour elle que Stendhal a écrit : « La même femme, si le hasard vous la présente deux ou trois ans plus tôt ou plus tard dans le cours de la vie, et si le liasard veut que vous aimiez, est aimée d'une manière différente ». D'abord à dix-lmit ans l'amour sans espoir du jeune dragon langoureux pour la grande, belle et superbe Italienne, maîtresse d'un ami. Onze ans après, le touriste au seuil de l'Italie désirée, fond presque en larmes à la revoir et forme quelque idée de l'avoir en passade, tout en arrangeant son voyage avec les voiturins ; mais le souvenir se change en réalité ; le charme de Milan disparait parce qu'il se trouve l'aimer d'un amour actuel ; parmi des accès de mélancolie tendre et de tendres baisers, la bataille livrée, en peu de jours, devient victoire. Une douce pensée qu'il ne quitte qu'avec peine le suit par toute l'Italie. Au retour la comédie commence ; la comtesse Simonetta très entou-
fée, invente la jalousie du mari, et n'accorde que de rares rendez-vous.
En 1813 c'est le convalescent, moins heureux qu en 1811, et qui se berce de l'illusion d'avoir le premier amour d'une femme à cfui il connaît tant d'amants. G est le commencement de la vie milanaise, la retraite en Italie ; bientôt ce sera la trahison et la rupture, la scène bouffone et vilaine, l'image odieuse qu'a divulguée Mérimée.
Quel contre-coup l'a jeté d'une femme trop facile à tant de sévérité? Métilde, une tête d'Hérodiade, une âme rare et chimérique, qui semble avoir renoncé au bonheur ; ]\Iétilde et les sentiments à l'espagnole, Métilde qui le fuit, montée j)ar une amie impérieuse, Métilde qui se défend contre ses lettres et ses visites, qui l'accuse de manquer de délicatesse, et de qui, un moment il avait tant espéré. A la longue, ses duretés désenchantent ses rêveries. Elle lui a fait ses peines les plus vives, des nuits de désolation, de longues périodes d'abattement ; mais aussi quel raffinement d'émotion ; ces moments d'illusion, et jusquç dans la vieillesse ces visions sublimes de beauté et de boniieur, « cette voix déhcieuse qui retentit toujours dans son cœur, quel que soit le sens des paroles qu'elle prononce », cette àme de femme à travers les paysages, cet élargissement de l'âme, cette teinte mystérieuse et sacrée sur toutes choses. Comme les grandes ombres des tabkMux de Corrège, les rigueurs de la femme qu'on aime ont des
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grâces hiliuies. Six ans, elle à occupé absolument sa vie et, fautùme tendre, après sa mort, elle le suit clans les brillants salons de Paris, elle lui interdit de l'oublier avec d'autres , c'est pour se distraire d'elle que plus tard il se mit à écrire des romans. Dans VAmour elle est Léonore ; le regard le plus lucide sur des souvenirs tendres et cruels qui se raniment à rendre fou. Visse, amOy scnsse. Arrigo Beyle Milanese.
Menti, victoire étonnante de l'amoureux quadragénaire, dans les salons de la Restauration : que d'esprit et que de grâces; la déclaration dans le parc, les clairs de lune d'Andilly, les témérités de la femme prudente, la tendresse d'àme et les prouesses amoureuses. Mais des brouilles et des querelles, et que de peine à la rupture ; il lui raffine de la douleur, elle est celle (pii lui a causé la plus grande douleur en le quittant.
Mme Azur, en 1828, dans les milieux d'artistes et d'hommes de lettres, un amour frénétique d'un mois au plus ; la moins poupée des Françaises ; et vers la fin Giulia, bourgeoise et romancière et sa force de caractère ; elle préférait l'amitié à l'amour ; bien attaquée, bien défendue, l'a-t-elle jamais traité en amant?
A côté de ces amoureuses de premier plan, Victorine. l'amie de jeunesse; la sèche et froide Adèle; Mina, ange de Parmesan, cœur à la Mozart (1); et tant d'autres qui passent légères, trop rapides ou
(1) llaijdn, 216.
trop vagues pour qu'on puisse fixer la nuance de leur amour.
Mérimée n'avait donc j^as tort d'écrire : « je ne lai jamais connu qu'amoureux ou croyant l'être » ni Beyle : « l'amour a toujours été pour moi la plus grande des affaires ou plutôt la seule ».
Voilà bien des amours, des amours « éperdus », selon l'expression même de Stendhal, et dont plusieurs ont duré quelques années. Voilà donc un grand passionné à passions changeantes et profondes ; et certes d'abord ses passions successives répondent aux différentes phases de sa vie ; l'âge, les différences de situation et de milieu y paraissent aisément. Uùe vie variée, remuante, voyageuse a renouvelé ses amours. Certains de ces amours l'ont quitté, et d'autres il les a quittés de lui-même. « Je suis vif, passionné, fou, sincère à l'excès en amitié et en amour jusqu'au premier froid. Alors, de la folie de seize ans, je passe, en un clin d'œil, au machiavélisme de cinquante, et au bout de huit jours, il n'y a plus rien que glace fondante, froid parfait » [{). Il avait surtout la fidélité du souvenir.
Les maîtresses qui ont été le plus avant dans son Ame sont celles qu'il n'a pas eues et dont il^i'a pu se dégoûter lui-même. « Ses victoires ne lui ont pas fait un plai-
(1) Egotisme, p. 89. Cf. II. Cordier : Stendhal et ses amis, 39- 40 : « à quoi on pouvait reconnaître la mort d'une passion : à l'ennui qu'inspirent les choses ennuyeuses, les détails d'exécution de cette passion ».
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sir qui fût la moitié seulement du profond malheur que lui causaient ses défaites » (1).
Ses amours, dans leur profondeur, admettent une polyphonie ; pas seulement le souvenir d'anciennes amours et le désir de leur renouvellement : il va chez lui souvent une sorte d'indécision amoureuse, qui hésite entre plusieurs directions ; au temps de Tamour naissant pourMélanie, deux mots de Charlotte le rendraient plus amoureux que jamais. Ses amours du reste n'ont jamais empêché les amourettes ; à plus forte raison les â-côté, les « intérimaires accidentelles ».
Ses amours sont des variations sur un thème unique. Nous avons essayé plus haut de délinir sa forme de sensibilité, la constante de ses amours. 11 a demandé avant tout à ses maîtresses son propre amour et le bonheur de sentiment; il leur a demandé surtout le rêve, le roman de l'amour. 11 avait écrit du début dans le monde : « ce problème était ma maîtresse ». Bien des fois il aurait pu écrire : « cette maîtresse était mon problème ».
Aussi bien n'avait-il pas en amour le caractère c( forward », l'exigence impérieuse et l'audace triomphante. Ce qu'il a décrit avant tout de la passion, et très justement d'après son cas personnel, c'est le travail • d'esprit dans l'amour, le raffinement mental de l'objet aimé. N'est-ce pas lui qui a distingué profondément
(1) Brûlard, I, i.
deux espèces d'imagination : l'une qui conduit à l'action, qui se met en colère contre ce qu'elle ne peut obtenir, qui tourne tout sur-le-champ au profit de la passion ; l'autre qui ne voit plus les objets extérieurs et ne s'occupe et ne se nourrit que de sa passion (1).
N'est-ce pas lui aussi, qui a préféré, à la présence elle-même de la femme aimée, la rêverie plus douce et plus profonde que son image diffuse ?
ïl lui manquait pour réaliser sa passion rêveuse, peut-être la fougue qui va droit à l'objet, qui emporte l'obstacle, qui précipite le dénouement (2) ; et sûrement aussi cette fermeté de caractère, qui vient au secours de l'embarras sentimental et lui impose la décision ; et plus sûrement encore ce besoin d'activité, cet esprit d'entreprise ou d'intrigue qu'il réprouvait si fort, et dont il faisait l'une des marques du don j nanisme ; et très probablement aussi l'ardeur de la sensualité. Ce dernier jugement peut surprendre après certaines de ses confidences. Et pourtant il est aisé de voir qu'il avait séparé autant qu'il est possible la sensualité et la sentimentalité (3). En même temps qu'une maîtresse qu'il adorait, il en avait souvent une autre qu'il n'ado-
(1) Amour, 242.
(2) Helvolius, 11,288 avait brillamment décrit ce tiue peut l'excès de la tendresse et « l'ivresse de l'anianl, (jni propare et saisit ces instants de faiblesse, qui meltenl lo comble <i son bonbeur ». La puissance de la passion assure sa victoire ; il n'est pas besoin d'esprit, ni d'équilibre entre la sensation et la perception.
(3) Amour, 84. « Le plus grand i)onbeur que puisse donner l'aniour, c'est le premier serrement de main d'une femme ({u'on
L AMOUR 143
cait pas (1) ; au temps de Palfy, Aneelina Bcrcyter tous les soirs. Il s'appliquait à nabordcr ses maîtresses qu'épuré de toute ardeur trop sensible (2). Il ne s'exagérait pas le plaisir espéré d'être dans leurs bras (3) ; et même, l'espérance de les obtenir nuisait à l'amour de l'amant (4). Iln'était pas heureux physiquement d'avoir triomphé ; la possession physique n'était pour lui qu'une introduction à l'intimité (5).
Et ses écrits sont j)leins de ses demi-insuccès avec ce qu'il aime, de ses fiascos ou demi-fiascos par crainte
aime ». « En amour, posséder n'est rien, c'est jouir qui lait tout ». Ibid., p. 95. Un disciple de Freud ciiercherait sans doute dans la première enfance de Bejle et dans sa précocité sentimentale l'origine de cette dissociation, v. Brûlard, \, 38.
(1) Brùlard; II, 140. Cf. Leuicen, 2H. « Pourquoi ne pas avoir une maîtresse en deux volumes : Madame de Chasteller pour les plaisirs du cœur, et Madame d'Hocquincourt pour les instants moins métaphysiques ». Nous souscrivons volontiers au jugement d'Arbelet, La jeunesse de Stendhal, p. 347 et suiv., v plus amoureux qu'amant, pi us sensuel qu'avide, plus sentimental que sensuel ».
(2) Ifalie, H7.
(3) Italie, 152.
(4) Journal, 200.
(D) « Le premier triomphe, mettant à part toute vanité, nest directement agréable pour aucun homme ». Amour, 223. « Vanité à part, le premier triomphe est souvent un effort très pénible ». /6îrf.,224. Cf. Rouge, I, 88 : « cet air emprunté qui avait fait du rendez-vous de la veille une victoire, mais non pas un plaisir ». Italie, 177. « Kien ne manque à mon bonheur que ce qui fait seul le bonheur d'un fat, de n'être pas une victoire. Il me semble que le plaisir parfaitement pur ne peut venir qu'avec l'intimité; the first time, c'est une victoire ; iji the three suivantes, on acquiert l'intimité. Vient ensuite le bonheur parfait, si l'on a affaire h une femme d'esprit, d'un grand caractère et (jue l'on aime ».
Ii4 LA PSYCBOLOGIE DE STENDHAL
amoureuse et timidité d'amour, alors que la femme, vue en surprise, ou désirée sans grain de passion, le laisse tout aux effets de la sensation (1).