‹ La psychologie de StendhalChapitre 11 sur 69 · PONT · texte numérisé non relu

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lequel se fait toute la Restauration politique, sociale

religieuse et littéraire, rejetée par les romantiques…

comme une doctrine classique, par les âmes religieuses

par les réformateurs sociaux, par les hommes de gou

vernement, l'Idéologie languit entre les mains des Epi

gones et s'éteint.

Le Spiritualisme éclectique succède, comme philoso

phie régnante, à l'Idéologie. Le jeune Cousin a été un

philosophe romantique, élève des Allemands. Son éclectisme est d’abord une méthode historique, une phis losophie de l'histoire. Les fragments de vérité que contient chaque système, à travers la suite des système s qui ont amené à la lumière de la pensée logique, toute la vérité philosophique, viennent s'unir dans l’éclecs tisme, qui est l’histoire jugée par le sens commun;

(1) Avec la nuance péjorative que le mot comporte : sensualisme et dépravation des mœurs : Taine, L'Ancien Régime. 16e éd p. 282 ; Antonescu, Royer Collard als Philosoph, p. 7; Schime berg, Royer Collard, p. zxxxi. Le sensualisme est rendu solde 3 des excès de la Révolution.

STENDHAL ET L'IDÉOLOGIE re:

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€ Vest-à-dire la vérité. Le sens du vrai qui est en chaque homme, la raison, la conscience, s éprouvent au con- {act des systèmes, et se possèdent dans le système der-

| nier dans le système des systèmes, combinaison de ous les autres (1). Cousin venu au pouvoir, cette phi- | losophie ne pouvait lui suffire. Le spiritualisme prend le pas sur l'éclectisme. Entre la philosophie du F- vue siècle et la théologie, Cousin imagine un compromis comme entre la monarchie et la république (2). | L'alliance avec le clergé, la conquête de l’enseignement, | organisent la longue prépondérance officielle de la

doctrine. |

Ceux qui ont réagi plus tard contre l'éclectisme n'ont | pas eu de peine à formuler leurs griefs : une philoso- | phie sentimentale qui se sépare des sciences, qui les ignore et qui aboutit dans les études scolaires à la sépabration des sciences et des humanités ; l'exaltation sentimentale et l'amour des nuages métaphysiques ; de la -rêverie sur des abstractions ; la création d’êtres imagi- | naires, facultés, forces spirituelles, moi substantiel, | raison impersonnelle ; la prédominance de la morale Sur la science et la philosophie; en psychologie, un + assemblage de remarques ingénieuses, qui ne $ait pas

? aboutir à un système, et dont SÉNRESURS élégante € et

- (1) Egger, Bulletin de la Société française de philosophie, 1903. = (2) P. Leroux a dit assez justement que l’éclectisme moderne suite ainsi des opinions qui se débattaient autour de lui et qu'il

Miut un produit des circonstances, une philosophie du juste milieu. #

le verbalisme déguisent la pauvreté. L'observation inté-" rieure, pauvrement pratiquée, aboutit à l’abstraction. La rhétorique et la métaphysique prennent le pas su la science. La psychologie cesse d’être psychologique, pour devenir la connaissance de l'être en soi, une

science entièrement indépendante de la biologie, et” cela à une époque où la physiologie et la médecine ont fait tant de progrès. On abuse des faits primitifs et du sens commun : on en reste aux discussions de prin- | cipe ; on s’attarde au seuil de la psychologie. Le talent | d'un Jouffroy, charmant, timide ou naïf, n'arrive 4 pas à faire une doctrine de quelques articles élégants (1). ;

Une telle philosophie a pu durer longtemps, certes “ d'abord par sa mainmise sur l’enseignement et son . rôle politique : mais aussi parce qu'elle répondait au goût d'un public et aux besoins d’un temps. Cette # rèverie métaphysique satisfaisait Les gens de 1820, à la fois sentimentaux et systématiques, qui avaient gardé . à défaut du sens de l'analyse le goût des idées et qui demandaient des théories à leur cœur. Ainsi s'unissent : le rêve et l'abstraction : les deux passions du Roman- : tisme, l’exaltation sentimentale et l'amour des nuages | métaphysiques.

(4) Voir Taine, PhAilosophes classiques ; Renouvier, Héstoire et … Solution des problèmes métaphysiques ; P. Leroux, Réfutation de l'Eclectisme ; Ribot, Psychologie ronge et allemande (pré- | faces); Lévy-Brubhl, A: Comte.

€ oo .

- Juillet, est demeuré fidèle au goût de sa jeunesse (1).

STENDHAL ET L'IDÉOLOGIE 75 Stendhal, sous la Restauration et la monarchie de En 1829, 1l établit contre Féclectisme et par une anec-

dote (2), à sa manière, que le motif des actions humaines

est tout simplement la recherche du plaisir et la crainte

“de la douleur. « Je voudrais voir la philosophe éelecti-

> que répondre à ceci, sans éloquence et sans belles

- phrases obscures, à l'allemande. » La nouvelle philo- + confond les choses les plus différentes : à la

science de l origine des idées et à Fa Logique, elle mêle

- la science de Dieu et la science de l’äme. La philosophie

éclectique est appuyée et prônée au fond par tout ce qui

mange au budget. « Ces messieurs en attendant qu'ils

- puissent étouffer notre philosophie, embrassent la phi-

-losophie allemande, qui, au moins, est emphatique et

obscure. » Elle à pour elle la mode, l'opinion, les

- prêtres, les sommités sociales, les femmes dont elle

émeut le cœur et éblouit l'imagination. Les Français

nés vers 1810 ont un vif plaisir à aller à une leçon de

(1) Cousin est cité dès le 20 novembre 1818 (Corr., IL, p. 114):

- « M. Cousin, qui va chez Maisonnette, met d'ennuyeux articles

dans ce journal, en faveur de la philosophie écossaise el contre intérêt personnel d’Helvétius. Mais on peut être utile quoique … bête. » Il s’agit d’un article à faire mettre dans le Journal des Savants.

(2) L'histoire du lieutenant Louaut, en réponse à un, article de

- Duvergier de Hauranne, qui l'avait attaqué dans Le Globe et appelé

suranné parüusan d’'Helvétus. Voir J ue Boulenger, Le Censeur, 11 janvier 1908.

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philosophie et à en sortir. Que de gens ont intérêt à louer la nouvelle philosophie (1) !

(CRT:

Taine s'est rencontré curieusement avec Stendhal sur la plupart de ces critiques. C’est que Taine représente J l'attaque de l'Idéologie élargie, contre l'éclectisme et. le régime impériâl. Taine a profité de la réactions anglaise contre la philosophie écossaise, de Stuarts Mill, de Bain, de Spencer, des deux premiers surtout ; du mouvement médico-psychologique de 48, de la bio | logie de Cuvier et de Geoffroy Saint-Hilaire ; de école” historique française, de la psychologie historique et sociale d'un Sainte-Beuve, d’un Balzac, d'un Stendhal, sans compter l'influence philosophique d’Aristote, des Spinoza, de Hegel. Il a cherché d’abord l'hommes vivant et agissant, à la manière de Carlyle et de Miche-s let, puis l'homme invisible à la manière de Carlyle et de Sainte-Beuve, puis les grandes formes spirituelles à la base des civilisations, et les causes de ces disposi-" tions primordiales, et la succession des états d'esprit : programme grandiose qu'il n’a réalisé que par fragments ou en apparence et à la base duquel se trouve l'esprit de Stendhal. Tout le mouvement de renais-, sance psychologique, qui commence à cette époque n'a point de peine à se reconnaitre en Stendhal : et par

(1) Corr., LL, p. 510 (28 déc. 1829). Cousin est cité, Corr., IT, p. 256, comme un professeur plein de talent et surtout d’éloquence, qui prétend ressusciter la philosophie de Platon. Colomb, notice, p. Lxix et Chuquet, p. 175 : Beyle et Jouffroy.

son application de l'analyse la plus raffinée, la plus

“subtile et la plus exacte, aux mouvements les plus spontanés et les plus ineffables de l'âme, Stendhal, qui

Se rencontrait si aisément avec Biran, correspond bien aux préoccupations les plus présentes de nos contemporains.

Les critiques de Stendhal contre léclectisme sont des plus sévères.

Pour être bon philosophe il faut être clair, sec, sans illusion. Le pédantisme à la mode fait applaudir les

- phrases vagues sur ce qu'on appelle la philosophie ;

‘on est moins indulgent pour l'analyse des faits parti- | 5 I

culiers (1).

Ainsi il y à d’un côté Aristote ou la raison et Platon

-ou l'imagination. L'une entraine Ics âmes tendres et

l’autre les esprits secs. L’une est représentée par Kant, Ï

- Steding {sic !) Fichte, M. Cousin et tous les Allemands ;

. (1) Rome, Naples et Florence, p.173 : « Les phrases louches de Kant et autres grands philosophes spiritualistes.. La métaphysi-

que est si peu avancée chez nous que l’on en est encore à l’ère des

systèmes. en fait de logique, les jeunes Français arrivés dans les salons depuis la Restauration sont bien moins avancés que la génération formée dans les écoles centrales. Il faudra revenir à ces éco-

… les dès que nous serons délivrés des Jésuites. »

Ibid., p. 213, n. : « L'année 1826, tout occupée de la critique de

a raison pure et du détronement de Condillac, me semble éprou- - ver un éloignement marqué pour les faits racontés sans pathos. - Les gens adroits les craignent, les jeunes têtes ne les trouvent pas . essez favorables au mysticisme et au spiritualisme. »

la triste raison, par les ouvrages de Bayle, de Cabanis, de M. de Tracy et de Bentham (1).

La philosophie allemande consiste uniquement dans “

ce mot: J aime à croire; dès que l’on s'amuse à croire

ce qui est désirable, labsurdité ne connait plus de

bornes, Kant et Platon triomphent (2). Les philosophes allemands sont comme d’habiles musiciens, chargés

d’exalter l'imagination. « C’est pour cela qu'il faut aux! Allemands un nouveau grand philosophe tous les dix «

ans (3). »

(4) Promenades, I, p. 298. Histoire de la Peinture, p. 203. Voir \

aussi sur Sulzer et Herder, Æistoire de La Peinture, p. 218.

(2) Promenades, Il, p.50. Voir aussi Romans et nouvelles, p.209, « le pays de la philosophie et de l'imagination ».

(3) Zhid. CF. Amour, p. 1#. Les philosophes allemands et la cristallisation. ?ome, Naples et Florence, p. 388. Le plaisant de la

hilosophie allemande, qui, dès Pabord, proscrit l'expérience sous * P [ q P

le nom d’empirisme. Après ce petit mot, on peut aller loin sans avancer. « Leurs auteurs, par exemple lorsqu'ils en sont à leur second volume, perdent tout jugement, tout pouvoirsureux-mêmes, etrien ne peut les empêcher de tomber dans les absurdités les plus outrées. La vérité n’est plus pour eux ce qui est, mais ce qui, d’après leur système, doit être. » Ce passage est traduit de l'£din-

burgh Review, XXVE, p.67 (février 1816). Voir Soirées du Stendhal.

Club, X, p 16. Artillerie d'érudition et de philosophie transcendante ; travaillant comme des forçats humains à prouver le système qu'ils trouvent brillant... grand magasin de principes logiques et métaphysiques : tbid., p. 2%5, une réflexion analogue à

propos de Niebuhr et des historiens allemaiis. « Je voudrais que -

les historiens allemands donnassent séparément au public les faits qu'ils ont mis au jour et leurs réflexions philosophiques. On pourrait alors profiter de l’histoire et renvoyer à un temps meilleur la lecture des idées sur Fabsolu. Dans l’état de mélange complet où

| Stendhal n'aura pas de sympathie plus vive pour la philosophie écossaise de Dugald Stewart, qu'il trouve nébuleuse et inconsistante (1) ni pour la philosophie

« ridicule » de la sympathie, qui donne pour base à nos volontés autre chose que le plaisir du moment (2).

FE se trouvent ces deux bonnes choses, ilest difficile de profiter de la meilleure. » Sans vouloir contester le fond du Jjugementde Stendhal sur la Hope postkantienne, il est utile de remarquer que Stendhal paraît n'avoir jamais eu sur elle que des notions très super- ficielles. Sur Kant son jugement est étrange. « Kant est obscur : quand on parvient à le comprendre, on se trouve en présence de vérités si simples, qu’il ne valait pas la peine de les dire. » Corr., 15 p. 245 (à propos de l'exposé du système de Kant par Kinker et de l'examen de l'ouvrage de Kinker par Tr acy). Cf. R. N.F., p.397. Sur Kinker et son rôle dans la diffusion du eriticisme, voir la notice de Cocheret de la Morinière, en tête de son édition du Dualisme de La Ratson humaine, par Kinker, Amsterdam, 1850.

C'est sans doute par une curieuse intention d’ironie que Slendhal & attribué à Kant la phrase qu’il met en épigraphe au chapitre : Entrée dans le monde, Rouge et noir, 1, 237.

Voir encore Amour, 147 : « Leur philosophie... une espèce de folie douce, aimable et surtout sans fiel » ; p. 15{ : « systèmes prétendus philosophiques qui ne sont qu’une poésie obscure et mal Scrite » ; t0ëd. : « forte disposition à l'enthousiasme et à la bonne foi. C'est pour cela que tous les dix ans, ils ont un nouveau grand homme qui doit effacer tous les autres. »

Voir aussi Leuwen, p. 69. La philosophie allemande « explique fort bien par un appel à la foi, ce dont elle ne peut rendre compte par le raisonnement ». e

Et Leuwen, p. 343 : « Vos auteurs allemands, ordinairement pourtant si amis des idées sublimes et mystérieuses et par là si :hères à tout ce qui pense bien. »

(1) Corr., IL, p. 297 (6 mars 14823).

(2) 2. N.F., p. 415; cf. Corr., L, p. 250 (9 mars 4806).

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D'autre part il reste attentif aux productions des”

survivants de l'Idéologie (1). + Stendhal avait rêvé d’être le plus grand poète fran} çais et pour le devenir il voulait « ne point se formerk le goût sur l'exemple de ses devanciers, mais à coups d'analyse, en recherchant comment la poésie plait aux, hommes et comment elle peut parvenir à leur plaires autant que possible (2) » ; il avait pensé que l'analyse” du comique et du rire l’aiderait à construire la comédies la meilleure possible. Si la connaissance des recettess ne l’a pas conduit au but qu'il visait, l'analyse idéolo= gique de la nature humaine l’a sûrement conduit à la, forme d'art si savoureuse, qui est la sienne. [ln est pas, utile ici de revenir en détail sur un sujet qui a été trop | souvent traité, et que la suite de cette étude nous amènera à reprendre sur quelques points. Sans doute le roman psychologique, ce roman « qui contient en puissance un traité des passions et en constitue une sorte d'histoire naturelle » n’a rien qui soit propre= ment idéologique. On peut être psychologue autrement qu’à la manière des idéologues : pour prouver cela, il suffit de Stendhal lui-même et de sa théorie de la sen= sibilité, si peu conforme à la doctrine idéologique. Mais on a bien montré comment chez lui l'Idéologie tient en bride une sensibilité romantique. Le roman stendhalien A) Corr., U, p. 337 (15 février 1895) : à propos de La Romis

guière, Les Paradoxes de Condillac.

(2) Journal, p. 24.

est par excellence une notation idéologique de la senibilité stendhalienne, exposée et déployée dans les. conditions historiques que l’on sait. Et la langue de Stendhal qui émeut par la clarté, qui laisse toute l’attention se porter au fond des choses, qui se fait oublier et montre le plus clairement les pensées qu’elle énonce ou qu'elle sous-entend, elle aussi, a quelque chose de l'esprit de l'Idéologie (1).

(1) Amour, p. 253, 225, 233, 289, 48 ; Corr., I, p. 179; Touriste, Il, p. 325 ; Paupe, Vie littéraire, p. 189.

DeLacroix — Stendhal. 6

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