‹ La psychologie de StendhalChapitre 26 sur 69 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Stendhal a esquissé une Idéologie de la Musique (1), et, comme pour l'Amour, sa théorie esten grande pars tie confession personnelle. « Comment parler musiqu® sans faire l’histoire de mes sensations ? » (2). |

À la base du sentiment musical, il y a un plaisir phy= sique « le plaisir tout physique et machinal que I& musique donne aux nerfs de l'oreille en les forçant dé, prendre un certain degré de tension » (3). 11 y a, à l

(1) « La connaissance de l’homme... si on se met à la traite” comme une science exacte, fera de tels progrès qu’on verra, aussi net qu’à travers un cristal, comment la sculpture, la musique et l& peinture touchent le cœur ». Corr., If, 10 (30 sept. 1816). |

(2) À. N.F., p.349. « C’est parce qu’on ne peutse rendre compté du pourquoi de ses sentiments que l’homme le plus sage est fa1s 1 tique en musique ».

(3) Rossini. p.13. Cf. Haydn, 121 : «la base de la musique est cé plaisir physique ». Dans la musique « le plaisir physique, senti par le sens de l’ouïe, est plus dominant et plus de son essence que les jouissances intellectuelles. un bel accord enchante l'oreille un son faux la déchire; cependant aucune de ces deux choses 14 dit rien d’intellectuel à l'âme, rien que nous puissions écrire Sh nous en étions requis. [paraît que, de tous nos organes, l'oreille est celui qui est le plus sensible aux secousses agréables ou déplaisan* tes... Si, en musique, on sacrifie à quelque autre vue le plaisir phy= sique qu’elle doit nous donner avant tout, ce qu'on entend n'est plus de la musique, c’est un bruit qui vient offenser notre oreilles sous prétexte d’'émouvoir notre âme. » È

Cf. Amour, 247. Le degré de tension des nerfs de l'oreille, pou écouter chaque note, explique assez bien la partie physique du

base de tous les arts, un point de départ sensoriel (1). Dans le cas du musicien, il faut que le hasard réunisse dune âme passionnée une oreille très sensible (2).

IBCe plaisir met le cerveau « dans un état de tension jou d'irritation qui le force à produire des images agréables et à sentir avec vingt fois plus d'ivresse les ima-

plaisir de la musique ». Touriste, Il, 250: « Qu'est-ce que la musique, qui, avant tout, n’est pas un bonheur pour l'oreille ? ». Touiriste, |, 166.

FE Voir aussi Promenades, 1, 163-164 l'effet physique de la musi- | que sur lesanimaux. Voir aussi Amour, 35, n.9 le rôle de l'imitation etde la contagion dans l'émotion musicale : les transports de tout un public et l'effet nerveux qu’ils produisent sur un jeune cœur. &C'est à cette sympathie nerveuse que je serais tenté d’attribuer Jeftet prodigieux et incompréhensible de la musique à la mode. Dès qu'elle n’est plus de mode, elle n’en devient pas plus mauaise pour cela, et cependant elle ne fait plus d'effet sur les cœurs de bonne foi des jeunes filles. Elle leur plaisait peut-être aussi comme excitant les transports des jeunes gens. » (1) À. N. F. 41. « Cela fait plaisir à l'œil. Sans ce plaisir en quelque sorte instinctif ou du moins non raisonné du premier moment, il n’y a ni peinture ni musique ». De là certaines conditions physiques nécessaires au plaisir artistique : le demi-jour est nécessaire à la musique. Le nerf optique et le nerf auditif ne peuvent vibrer en même temps. Rossini, 43. Pour avoir des plaisirs parfaits il faut qu'il y ait au moins un intervalle d’un pied entre vous et le corps humain le plus voisin, ibid. (2) Haydn, 129.

y a des musiques plus physiques que d’autres. « Le grand avanage de cette cavatine, c’est qu'il n’y a pas trop de passion ; elle west pas trop dramatique. L'action commence seulement. Nous ne sommes point obligés de penser-à des circonstances plus ou moins compliquées, nous sommes tout entier au plaisir entraïnant qui s'empare de nous. C’est la musique la plus physique que je connaisse ». Rossini, 51.

ges, qui, dans un autre moment, ne lui auraient donné qu'un plaisir vulgaire » (1). L’excitation sensoriellé déclanche l'imagination et l'imagination excitée béné® ficie de l'exaltation de la sensibilité; et le jeu des images obéit à la passion dominante. La musique exeites

l'imagination à produire certaines images analogues

aux passions dont nous sommes agités (2). Elle forces

l'imagination du spectateur « à lui présenter certaines

images, et, en même temps, met son âme dans la situa® : tion la plus propre à sentir tout le charme de ces imas ges » (3). Ainsi elle fait songer à ce qui forme actuel

lement l’objet des rêveries (4). La bonne musique n’est

(1) Rossini, p.13. Cf. Rossini, 304. « Il semble que la musique nous fasse du plaisir en mettant notre imagination dans la néces= sité de se nourrir momentanément d'illusions d’un certain genres et Haydn, 204. Si la musique rend l’homme heureux « c’est en fais sant que son imagination lui présente certaines images agr éabless Son cœur, disposé à l’attendrissement par le bonheur actuel qué lui donne la douceur des sons, goûte ces images, jouit de la félicité qu'elles lui présentent avec une ardeur qu’il n'aurait pas dans E tout autre moment »

Cf. le fragment inédit cité par Arbelet, He de la Peintürên 483. « Un beau chant donne un plaisir physique à l'oreille, et pen“ dant que Ja partie physique de nous-mêmes est doucement tous chée par ce plaisir actuel, notre imagination se livre avec volupté aux images qui lui sont indiquées par le chant ». .

(2) Rossini, p. 10. à 3

(3) Rossini, p. 13, 14: « des images séduisantes, relatives à 18 passion qui nous occupe dansle moment» : p.5 « elle évoque dans l’âme du spectateur les images qui donnent des jouissances au passions profondes. » | À

(4) Amour, 32. Brülard, W, 1 : « me fait songer avec plus di 1 tensité et-de clarté à ce qui m'occupe » ; I, 405 : «me fait rêver avec

ue notre émotion (1). Elle suscite le sentiment famiier, essentiel. Elle exprime le sentiment qu'elle suscite. Jans une âme sensible, ‘rêveuse, amoureuse, c’est “amour qu'elle suscite et qu'elle exprime (2). Et ïl pparait avec une puissance et une liberté telles, qu'il st à soi-même son propre objet et qu’il renonce à s’en hercher un au dehors (3). De là vient que les arts qui o©mmencent à nous plaire en peignant les jouissances

€s passions peuvent finir par nous donner des jouisances plus fortes que les passions (4). De là vient ussi que la musique console et qu'elle donne des égrets tendres en procurant la vue du bonheur (5).

Slices à ce qui occupe mon cœur dans lê moment ». Touriste, II, #4: «celte musique qui fait rêver à la chose qui, dans le moment, Æupe votre âme ». Et si l'âme n'est point occupée d'une passion, est d'autre chose que la musique fait rêver. « A Naples, c'était le moyen d’armer les Grecs ». Amour, 92.

(1) Rossini, 304. |

€) 2. N. F., 52. « La musique plait quand elle place le soir re âme dans une position où l'amour l'avait déjà placée dans la urnée ».

L'effet auquel on peut reconnaître une musique sublime ; jeter ime dans une rèverie profonde. Rossini, 106.

(5) Corr., I, 328 (29 oct. 1808). « IL me semble qu'aucune des mmes que j'ai eues, ne m'a donné un moment aussi doux et aussi ù acheté que celui que je dois à la phrase de musique que je ns d'entendre, » Amour, 32. « La musique, quand elle est parile, met le cœur exactement dans la même situation où il se Juve quand il jouit de la présence de ce qu’il aime ».

(4) Zbid., cf. Paupe, Vie littéraire de Stendhal, p. 19. « Musie, re des passions ».

() Rossini, 269. « Les beaux-arts sont faits pour ce Roler ce st pas pour donner des jouissances dans les moments où l’âme À

ne

sentiment dominateur, qui occupe toute l'âme;

Ainsi la musique, par l'excitation de la sensibilité

par le moyen des images vives qu’elle éveille suscite

monde entier est aboli; l’âme est toute à elle-mèmé et docile au chant du dehors, le reproduisant en elle. même, sélen son imprévisible sinuosité (1), elle. scruli son propre chant intérieur, vérifiant la ressemblané: entre l'expression et le sentiment, goûtant plus ® détail les moindres nuances du sentiment, et des nuan

A A . < \ + ces à elle-même inconnues jusqu’à ce, moment (2). .

est pleine de feu et de bonheur qu’ils sont faits ». Cf. Zaydn, 16! La douleur regrettante. Jaydn, 162. 4

(4) Rossini, 5.

(2) Rossini, 106. « C'est par ce mécanisme, si je ne me trompe que la musique entretient et nourrit les rêveries de l'amour ma heureux ». Cf. Ztalie, 94. « Mes sentiments brodent sur un ch@t ce qui, d’après la passion dominante, peut faire le plus de plais à mon âme ». Cf. Promenades, I, 52.

Cf. « La musique étant l’art qui peint le mieux les nuances dont les descriptions suivent ainsi le plus loin les mouvements l'âme. » Haydn, 216, n. Cf. Haydn, 349 et suiv. « Le musicië avec sept ou huit petits vers que le poëte lui fournit, exprime no seulement le principal mouvement de la passion du personnagi mais quelques-unes des cent manières, dont son cœur changes parlant à ce qu'il aime .. dans ces instants de peine et de bonheu la situation du cœur change à chaque seconde. Il est tout simp que nos langues vulgaires qui ne sont qu’une suite de signes co! venus pour exprimer des choses généralement connues, n'ai) point de signe pour exprimer de tels mouvements que vingt pe sonnes peut-être, sur mille, ont éprouvées. Les âmes sensiblesa pouvaient donc se communiquer leurs impressions et les peind

+, er

£ L'ART 193 | x Il y à donc, au fond de la musique, une rêverie indéterminée, que précisent les besoins profonds du cœur et Les préoccupations du moment ; un fond d’exaltation confuse et de laisser-aller de la sensibilité (1); de là vient qu'elle est tellement parente de la passion et que

c'est à l'amour qu'elle ressemble le plus; de là vient que l'amour ouvre l'âme à tous Les arts et que Ja musique prédispose à l'amour. De là vient que le travail de l'imagination qui construit le plaisir musical (2), ressemble tellement à la cristallisation, et que les amours de Stendhal ont tant ressemblé à ses impressions musicales (3).

: Il est donc facile de résoudre la question que se posait Stendhal : La Musique me plait-elle comme,

l'esprit : elles produisent directement peine ou plaisir ». Cf. Rosni, 287. « Dans l'amour passion, on parle souvent un langage fu'on n'entend pas soi-même ; l'âme se rend visible à l'âme, indépendamment des paroles employées. Je SOupÇçonnerais qu'il y a souvent un effet semblable dans le chant. »

(!) Faydn, 178. « Une existence heureuse, produite par des

lésirs toujours plus vifs, toujours renaissants et toujours satisfaits. » |

(2) « Si je perdais toute imagination, je perdrais peut-être en même temps mon goût pour la musique ». /talie, 94.

(3) Amour, 28. « La vue de tout ce qui est extrêmement beau, dans la nature et dans les arts, rappelle le souvenir de ce qu’on aime, avec la rapidité de l'éclair. C’est que, par le mécanisme de a cristallisation, tout ce qui est beau et sublime au monde, fait Jartie de la beauté de ce qu’on aime, et cette vue imprévue du Jonheur, à l'instant remplit les yeux de larmes. C'est ainsi que : E. du beau et l'amour se donnent mutuellement la vie ».

—. Deracroix — Stendhal 13

signe, ou par elle-même (1) ? La question n'est point douteuse, en dépit de la réserve de Stendhal. La musik que lui plait comme signe de ses passions, c’est-à-dire en tant qu'elle est capable de les exprimer et de les susciter ; à ce point qu'il n’imagine pas qu ‘elle puiss@

avoir d'autre contenu.

(1) Brülard, M, 103: « La musique me plaît-elle comme signe; comme souvenir du bonheur de la jeunesse, ou par elle-même ? je suis pour ce dernier avis, mais ce sujet est délicat. Il y a des airs; qui me’plaisent comme signe, mais je ne les vante pas comme des chefs-d’œuvre ». Corresp., I, 62. « Mon thermomètre est ceci“ quand une musique me jette dans de hautes pensées sur le sujet . qui m'occupe, quel qu’il soit, cette musique est excellente pour moi. Etes-vous sujet au même phénomène ? Toute musique qui me laisse periser à la musique, est médiocre pour moi. » La quess tion est donc aisée à trancher ; à moins que Stendhal ne définisse signe, en un sens très étroit, « souvenir du bonheur de la jeu nesse » ; ce qui exclurait le sentiment présent. Promenades, II, 32 « En général, on adore pour toujours l'opéra ou le tableau qui étaient à la mode à l’époque où l’on a eu le bonheur d'aimer avec passion. Mais ce tableau agit comme signe, et non point par som propre mérite. Cela est encore plus vrai pour la musique, qu'on a entendue avec l’être qu'on aimait ». De là vient aussi qu'une musis que se fane, comme une passion.

« On ne jouit réellement de la musique que par les réveries qu'elle inspire. Cet effet magique augmente pendant les 8 ou 10 premières représentations ; ensuite on ne va plus demander que des”plaisirs de réminiscence à tel opéra qui autrefois donnait des transports d'admiration. Enfin, et il faut avoir le courage de le dire, arrive l’époque de l'ennui ». Mélanges, 310. Cf. Corr., I, 204. Corr., Il, 380. « La nouveauté, la surprise pour l'imagination 4 une condition sine qua non du plaisir musical ».

Stendhal va jusqu’à dire (Rossini, 54) : « Les reflets de l’arc-e ciel ne sont pas plus délicats et plus faciles à s'évanouir que le reflets de la musique ; comme tout le charme dépend de l’imag nation, et que la musique en soi n’a rien de réel... »

« Toute musique, qui me laisse penser à la musique, st médiocre pour moi » (1). Ainsi la musique « agit omme signe, et non point par son propre mérite ». In n’en jouit réellement « que par les rêveries qu’elle ispire » (21. Tout son charme dépend de l'imagination, b« la musique en soi n'a rien de réel ».

A1 y a pourtant une réserve. La Musique aussi a son eau idéal; il faut que les situations auxquelles elle. ous fait songer, il faut que les images qu'elle suscite aient point un degré de vulgarité trop marqué. « Si “musique est mauvaise, elle ne donne rien à l’imagi- Wion ; si elle est sans idéal, elle fournit des images 1 choquent comme basses et l'imagination repoussée ‘nd son vol ailleurs » (3). Toute musique n'agit point différemment sur l'imagination. La belle musique sus-

te les belles images (4).

M} Cf. « Tout ce qui est médiocre n'intéresse plus mon cœur ; le uyoir de broder cesse et l’ennui apparail». Brülard, 1, 94.

2) De là vient peut-être que savoir d'avance que Ja musique de Opéra est de Pergolèse me fait trouver l'opéra beaucoup meilleur 2si j'ignorais le nom de l’auteur. Mon âme e t conviée à broby. Brülard, I, 94. :

3) Rossini, 185. L'exemple cité par Stendhal est la Cenerentola Rossini. Cette musique fixe constamment l'imagination sur des Jheurs ou des jouissances de vanité. Les bonheurs de vanité, dés sur une comparaison rapide avec les autres, glacent l’imaation « dont l'aile puissante ne se développe que dans la solieet l’entier oubli des autres ».

t) Stendhal comprend à peu près de la même manière, mais urellement en sens inverse, le rapport de la sensibilité morale le la sensibilité physique chez le créateur « Un!grand artiste se

La | . . 5 On entrevoit donc sous l'émétion de la musique, un sorte de beauté musicale qui la conditionne. Mai

Stendhal effleure à peine cette idée ; pour lui, la Musi l'oreille et bonheur de sentiment

ue est plaisir pour ment cette beaut

Comment ce plaisir est-il beauté, com est-elle si profondément l'expression de la vie sent conséquent si puissamment évocatrice

mentale et par -ilidentifie san

il ne s'arrête point à se le demander réserve et sans recherche la musique et la sensibilit

S'il aperçoit qu'on ne saurait se contenter d’une mus

que quelconque, qu'il faut à tout le moins une Mmusiqu belle et expressive, que l'ébranlement sensoriel n'ag

ue s’il touche l'âme s’il est selon l'âme, s'il est" q

mouvement de l'âme, il n'analyse pas plus avant. : Il y a done chez Stendhal bien peu de formalisi musical ; une telle doctrine, il l'aurait volontiers traité . ne suffit-1] pas d'une âme sensible pot

de pédanterie ; étre musicien ? Mais un formaliste lui dirait que le s@

timent produit par la musique est une irradiatit # : une âme exigeante, tendre, passion

compose de deux choses dédaigneuse, et un talent qui s’efforce de plaire à cette âme, et

lui donner des jouissances, en créant des beautés nouvelles ». À

sini, 31. É « Dans le cas du musicien, il faut que le hasard réunisse à ul âme passionnée une oreille très sensible ». Haydn, 129. 5 « Le maestro ne trouve ces phrases. que lorsqu'elles lui so

dictées par la présence de la passion dans son cœur ou par &

souvenir ». Amour, 218.

Haydn, 241. «Une fois qu'ils ont su le mécanisme de l'art,,

cun d’eux a écrit ce qui faisait plaisir à son àme ».

Page 1