D A CR
STENDHAL ET L'IDÉOLOGIE ds)
plus grand de nos philosophes lil s'agit des contempo-
rains | ou, pour mieux dire, le seul philosophe que nous ayons (1) ». Il serait fastidieux de relever dans son œuvre les innombrables occasions où ces noms sont cités et comblés d'éloges (2).
La doctrine de Condillac venait de s'élargir considérablement par les travaux d'Helvétius, de Cabanis et de Bichat, de Destutt Tracy. La médecine, c’est-à-dire en
somme la biologie, et la sociologie enrichissent l’ana-
lyse de l’esprit conçue à la manière de Locke.
Helvétius est philosophe pour préparer une rénovation sociale ; la science de l’homme lui paraissait le chapitre préliminaire de la science politique et sociale ; pour créer le bonheur humain, 1l était nécessaire d'écrire une histoire naturelle de l’homme : il fallait fonder sur la nature de l’homme l'examen des législations et le choix de celle à qui il doit être soumis.
Il adopta d'instinct la théorie de la nature humaine qui fait le moins de place à la nature et le plus de
(4) Corr., IL, p. 238 (1821); cf. IT, 297.
(2) Tracy surtout. Voici quelques jugements particulièrement
intéressants : Journal, 1804, p. 96 : « dérousseauiser mon jugement
ES
Pre bed [ + . L
en lisant Destutt »: 1805, p.107 : lit Tracy aussi facilement qu'un roman; Gorr., 1, p. 132 : « Destutt est bien plus amusant que Condillac » ; Corr. (9 nov. 1905) : la logique de Tracy, ouvrage sublime ; (15 nov. 1905): Tracy plus profond qu'Helvetius; p. 263 : Tracy dispense de tous les philosophes.
place à l’action de la société. Sa philosophie pourrait être définie un sensualisme sociologique : c'est la négation de toute puissance, de tout dynamisme mterne ; sur un minimum de nature, sur une constitution naturelle commune et indifférente se dressent les construclions de la société (1). L'éducation toute-puissante fait toutes les différences entre les hommes; bien conduite, elle peut aboutir au bonheur des hommes; en laissant moins à faire au hasard, une excellente éducation pourrait, dans les grands empires, infiniment multiplier et les talents et les vertus.
‘La nature humaine se ramène à la sensibilité physique, faculté de recevoir les impressions différentes que font sur nous les objets extérieurs : la mémoire en est la suite, car se ressouvenir n’est autre chose que sentir à nouveau; toutes les opérations de l'esprit se réduisent à juger, et Juger, c'est sentir (2).
(4) Contre cette doctrine Cabanis protestera par ses théories de: l’instinet et du tempérament comme données biologiques internes, si l'on peut dire, par ses théories du climal et du régime comme données biologiques externes. — Les Sociologues reprendront souvent cette idée ; pour donner beaucoup à la société, il faut ôter le plus possible à la nature. — L’affirmation de l'égalité naturelle des esprits est déjà implicitement dans le système de Condillac. Si l'art de penser se réduit à l’art d'analyser et de faire un bon usage des signes, il n’y a point d'idée, de quelque nature qu'elle soit, qui ne puisse êlre mise à la portée d'un esprit quelconque. (Voir Delbos, Sur les premières conceptions philosophiques de M. de Biran, p. 22. Extrait de la 2evue de Métaphysique et de Morale).
(2) La faculté de sentir dépend de l’organisation. « Or, dans le règne animal, pourquoi l’organisation ne Pete point pa-
Or sensibilité et mémoire sont, en général, suffisamment réparties entre tous les hommes et du reste, la finesse plus ou moins grande des sens ne donne ni plus ni moins d'esprit. Donc la supériorité d'esprit dépend non de la nature, mais de l'éducation, et parce mot il faut comprendre tout ce qui sert à l'instruction de l’homme, en somme toute son expérience. En effet la supériorité d'esprit est attachée à la continuité de l’attention, qui dépend de l’exaltation des passions ; or les passions dépendent de lPétat de la civilisation; par nature, tous les hommes sont susceptibles d'un degré de passion plus que suffisant pour les faire triompher de leur paresse et les douer de la continuité d’attention, à laquelle est attachée la supériorité des lumières. Car toutes les passions se réduisent à l'amour du pou-
reillement cette singulière qualité qu'on appelle faculté de sentir?»
(De l'Homme, 1, p. 124). — La sensibilité physique et la mémoire sont-joeintes chez l’homme à une certaine organisation extérieure, ce qui leur permet de/nous fournir pus d'idées qu'aux animaux. (De l'Esprit, F1, p. 122, n.; les différences entre l'homme et l’animal.) Le système de l'attraction a joué un grand rôle dans l'esprit des philosophes français du xvine siècle, etleur a permis d'élargir lé mécanisme cartésien et d’y réintégrer la pensée. (Voir Helvétius, De l'Esprit, 1, p. 160 )« La signification de ce mot (matière) ainsi déterminée, il ne s’agissait plus que de savoir si l'étendue, la solidité, limpénétrabilité étaient les seules propriétés communes à tous les corps ; et si la découverte d’une force, telle, par exemple, que l'attraction, ne pouvait pas faire soupçonner que les corps eussent encore quelques propriétés inconnues, telles que la faculté de sentir, qui, ne se manifestant que dans les corps organisés des animaux, pouvait être cependant commune à tous les individus. »
voir, qui est lié nécessairement à l'amour de nousmêmes, effet immédiat de la sensibilité physique.
Toutes les passions, sous des noms divers, ne sont que
l'application de l'amour de soi à tel ou tel objet (1).
D'autre part, tous les faux jugements sont l'effet de l'ignorance ou des passions ; or, ces deux causes, elles aussi, sont accidentelles et l’effet de l'éducation ; nous venons de le voir pour la passion ; l'ignorance vient de ce qu'on n'a pas dans la mémoire tous les objets, de la comparaison desquels doit résulter la vérité que l’on cherche, ou bien de ce qu'on ignore la vraie si£nification de certains mots.
Aïnsi l’amour ou l'indifférence de certains peuples
pour la vertu est un effet de la forme différente de leurs
gouvernements. Les mêmes actions, successivement
} | élan
utiles et nuisibles dans des siècles et des pays divers,
sont tour à tour estimées ou méprisées. C’est à la diversité des gouvernements, et par conséquent des intérêts des peuples, qu’on doit attribuer l’étonnante variété de leurs caractères, de leur génie et de leur goût.
Si toutes nos idées nous viennent par les sens, si toutes nos passions ne sont que des variétés de l’amour
(4) De l'Homme, W, p. 310, 384. La part de la nature est, ici encore, aussi faible que possible. « Tout, jusqu’à l’amour de soi, est en nous une acquisition. On apprend à s’aimer, à être humain ou inhumain. L'homme moral est tout éducation et imitation. » (IT, p. 384.) Les besoins physiques sont les seules passions immédiatement données par la nature. (IT, p. 216.) Tout le reste est factice et dû à l'établissement des sociétés.
Act
de soi, tous les individus et tous les peuples ont, par leur conformation naturelle, d’égales dispositions à l'esprit; du moment qu'on réduit à si peu la nature humaine, on doit la trouver la même partout (1). C'est donc aux causes morales, et non point à la nature qu'il faut rapporter toute l'histoire de l’homme. La différence de la latitude et de la nourriture, loin d’avoir de l'influence sur les esprits, n'en a même pas sur les corps : au moins dans une grande partie de l'Europe, la durée de la vie est à peu près la même. En tous pays les organes des hommes sont à peu près les mêmes: ils en font à peu près le même usage. La nature de l'esprit est partout la même, ce qui va contre les cli-
mats (2). Mais la nature ne nous douerait-elle pas, dès
(4). Tout au plus un léger correctif. (I, p. 253, n.) « Si l'on ne
peut, à la rigueur, démontrer que la différence de l’organisation
n'influe en rien sur l’esprit des hommes, que j'appelle communément bien organisés, du moins peut-on assurer que cette influence estsi légère, qu’on peut la considérer comme cesquantités peu importantes qu'on néglige dans les calculs algébriques ; et qu’enfin on explique très bien, par les causes morales, ce qu'on a jusqu’à présent attribué au physique, et qu'on n’a pu expliquer par cette cause. ».
(2) If, 180, n. « Que la diversité des températures, la différence des climats en occasionnent dans les mœurs et les inclinations d’un peuple : que les sauvages, chasseurs dans les pays de bois, deviennent pasteurs dans les pays de pâturages, cela se peut; mais il n’en est pas moins vrai qu'en toutes les diverses contrées, les peuples apercevront toujours les mêmes rapports entre les objets. Aussi, du moment où les hommes errants se sont réunis en nations, où les marais ont été desséchés et les forêts abattues, la diversité des climats n’a point eu d'influence sensible sur les esprits. »
la plus tendre enfance, de l'espèce d'organisation propre à former en nous tel ou tel caractère ? Pourquoi cette conjecture ? Pourquoi regarder chaque caractère
comme l'effet d'une organisation particulière, lorsqu'on
ne peut déterminer quelle est cette organisation ? a-t-
on remarqué qu'une certaine disposition dans les
nerfs, les fluides ou les muscles donnât constamment
la mème manière de penser ? :
On n'a pas encore démontré par des observations répétées que la supériorité de l'esprit n'appartient réellement qu’à telle espèce d'organisation et de tempérament. Toutes les remarques sur la relation du tempérament et de l'esprit sont contestables et peuvent se
retourner. La perfection intérieure de l’organisation de l'homme se manifeste par celle des sens auxquels il
doit toutes ses idées; or la supériorité de l'esprit est
entièrement indépendante de la plus ou moins grande
finesse des sens. Pourquoi chercher dans les qualités
occultes, tempérament ou organisation, la cause d'un
phénomène moral, que le développement de l'amour de soi peut si clairement et si facilement expliquer. Nos divers caractères sont le produit de nos passions factices. La preuve qu'ils ne sont pas l'effet d'une organisation ou d’un tempérament particulier, c'est qu'il en est d'attachés à certaines professions (1).
(1) Helvétius, HE, p.422, polémique contre Rousseau,, Diderot, HF, p. 277 gt suiv., soutiendra, contre Helvétius, le rôle du tempérament et de l'organisation. |
en rchada dre bte ‘sta Éd LEUR SSSR
Cabanis part de la Médecine qui a pour objet l'être vivant et conscient, c'est-à-dire l'être même dans lequel se rejoignent toutes les lois qui composent l'ordre total des phénomènes.
Cabanis à eu la prétention d'écrire un nouveau traité des sensations, en partant de faits négligés par Condillac (1). La bonne analyse ne peut isoler les opérations d'aucun sens en particulier de celles de tous les autres ; ils agissent quelquefois nécessairement et presque toujours occasionnellement de concert; leurs fonctions restent constamment soumises à linfluence des divers
organes où viscères, et sont déterminées et dirigées
(1) Voici comment Cabanis se représente la partie positive de Pœuvre de Condillac :
. Décomposer l'esprit humain el en ramener les opérations à un petit nombre de chefs élémentaires ; Considérer séparément chacune des sources extérieures de nos idées, prendre chaque sens l'un après l’autre ;
Chercher à déterminer ce que des impressions simples ou multiples, analogues ou dissemblables, doivent produire sur l'organe pensant ;
Voir commentlesperceplions comparées etcombinéesengendrent
les jugements et les désirs.
Jusque-là on n’avait encore aucune notion précise, ni de la manière dont nous commercons avec le monde extérieur, ni de la
nature des matériaux de nos idées, ni de la série des opérations
par lesquelles les organes des sens et le cerveau reçoivent les
impressions des objets, les transforment en sensations, et de ces
dernières composent tout le système intellectuel et moral.
par l’action plus directe et plus puissante encore des systèmes généraux et notamment du centre cérébral (1). « L'Instinct, ainsi que les idées qui en dépendent, inexplicables dans la théorie de Condillac, doit être rapporté aux impressions internes (2). »
Tout le système de Cabanis, et aussi de Bichat, tient dans les additions suivantes à Condillac.
La Sensibilité dépend des mouvements intérieurs des nerfs. L'activité sensorielle dépend de l’adaptation motrice. Il y a une liaison étroite. entre la Sensibilité
et la Motilité (3).
(1) Comment la statue de Condillac pourrait-elle éprouver les impressions attribuées à chaque sens en particulier, sans que les organes se soient développés par degrés, aient acquis l'instruction progressive nécessaire ? Rien d'inexact comme ces opérations partielles d’un sens qu'on fait agir dans un isolement absolu du système, ces opérations de l'organe pensant qu'on sépare des organes sympathiques. Au moment de la naissance, le centre cérébral n’est point table rase ; les impressions qu'il a reçues et combinées sont, il est vrai, presque toutes internes. De plus jamais l'organe particulier d’un sens n’entre isolément en action ; en effet, le sens du tact par exemple prend part aux opérations de tous les sens, les
fonctions des divers sens se compliquent et se modifient. Enfin les
sens subissent l’action du système sensitif dans son ensemble ; influence de la cireulation, qui avive ou émousse les sensations ; effet des affections organiques. Cabanis, IF, 314 et suiv.
(2) Cf. [, Préface, IX ; p. 35: « Condillac a manqué de connaissances physiologiques, dont ses ouvrages auraient pu profiter utilement.
(3) « Inversement la motilité dépend de la sensibilité. Les forces motrices s’engourdissent ets’éteignent quand la sensibilité, par son influence vivifiante, par son action continue et régulière, ne les renouvelle pas; mais elles se dégradent également, elles perdent