VAT
La Sensibilité interne, les impressions organiques jouent un rôle considérable dans la vie mentale. Ces impressions sont vagues : l'individu n’en a pas cons-
cience ou n'en à qu'une conscience confuse (1). Donc l’état des viscères influe gravement sur l’ordre des sentiments et des idées. Cette influence est visible dans la folie, la puberté, les songes. L'instinct se rapporte à ces impressions intérieures : les idées et Les affections morales se forment en vertu des impressions que reçolvent les organes des sens, et par Le concours de celles Qui sont propres aux organes internes les plus sensibles. Il est prouvé par des faits directs que ces dernières impressions peuvent modifier beaucoup toutes les opérations du cerveau. Il est donc possible de gouverner
Jusqu'à un certain. point le cours des idées, par le
- régime physique et moral. On sait jusqu'où Bichat a poussé cette idée, par sa distinction de la vie organique et de la vie animale.
En même temps Cabanis, peut-être sous l'influence de
Tracy, faisait jouer un grand rôle à la conscience de
de leur stabilité, de leur énergie, quand les impressions sons trop vives, trop rapides, {trop multipliées. » p. 161.
« (1) Chez les sujets éminemment sensibles, les impressions intérieures, et même, dans certains cas, les opérations des viscères qui s'y rapportent, deviennent percevables au moyen de l'extrême attention que les sujets y donnent; p. 134.
On doit rapporter aux impressions internes tout ce que l'on appelle instinct, par opposition à ce qu’on appelle détermination
raisonnée.
LE Ed
l'effort voulu, au sentiment des mouvements «exécutés avec besoin et désir », dans la formation de la conscience du moi et des corps extérieurs (1).
Cabanis et Bichat aboutissent à une sorte de vitalisme
psychologique ou de sensualisme biologique comme on
(1) Cabanis, IE, p. 275 et suiv.
Un grand nombre de fonctions importantes et régulières s’accomplissent sans que le moi reçoive aucun avertissement de leur action.
Le jeu des organes, auquel da conscience et la volonté de l'individu ne prennent aucune part, et qui s'exécute sans qu'il en soit informé, modifie cependant d’une manière très sensible et très prompte tout son être moral,
Il faut donc considérer le système nerveux comme susceptible de se diviser en plusieurs systèmes partiels inférieurs, des moi partiels. (Van Helmont )
Toutes nos sensations de moi se rapportent au centre général.
D'autre part (If, p. 295 et suiv.),
Tracy prouve que toute idée de corps extérieur suppose des
impressions-de résistance ;
Que les impressions de résistance né deviennent distinctes: que
par le sentiment du mouvement ;
Que ce même sentiment du mouvement tient à celui de la volonté
qui l’exécute ; qu’en conséquence la conscience du moi senti, du moi, reconnu distinet des autres existences, ne peut s'acquérir que par la conscience d’un effort voulu.
Qu'en un mot le moi réside exclusivement dans la volonté.
Cabanis ajoute : pour recevoir la sensation de résistance, la présence dés corps extérieurs ne paraît pas indispensable, puisque le poids de nos propres membres et la force des muscles nécessaires pour les mouvoir, quisont l’un et l’autre très variables, ne peuvent manquer de mettre le moi dans cette même situation, d'ou l'on sait maintenant que résulte pour lui l'idée des autres corps. :
Cabanis paraît croire (1bèd., p. 315) que le désir contrarié et la présence des objets malgré le désir suffit à donner l'idée des corps extérieurs; cela contre Tracy.
voudra. Les opérations désignées sous le nom de morales résultent directement comme celles qu'on appelle physiques, de l’action, soit de certains systèmes particuliers, soit de l’ensemble du système vivant : et “tous Les phénomènes de l'intelligence et de la volonté
prennent leur source dans l’état primitif ou accidentel
“de l’organisation, aussi bien que les autres fonctions
vitales et les divers mouvements dont elles se coMpo-
sent, ou qui sont leur résultat le plus prochain (1). Ainsi chez eux la psychologie est fondée sur la phy-
siologie. Les opérations de l'intelligence et de la volonté
se trouvent confondues, à leur origine, avec les autres
mouvements vitaux. La Sensibilité physique est la
. source de toutes les idées ; elle est aussi la source des
. mouvements de la vie (2). Mais si l'homme physique
domine l’homme moral, il est soumis à toutes les forces
physiques et à toutes les forces morales qui peuvent
- agir physiquement sur lui ; les habitudes d’un individu
ou d'un peuple dépendent ainsi du chmat, du régime,
(4) Cabanis, IL, p. 2. ;
(2) La sensibilité est le dernier terme des phénomènes qui composent ce que nous appelons la vie; et elle est le premier de ceux dans lesquels consistent nos facultés intellectuelles ; ainsi le moral
: n’est que le physique considéré sous un autre point de vue.
Vivre c’est sentir. Cabanisira jusqu’à l'hypothèse de la vie universelle ; partant de l’analogie entre la sensibilité animale, l'instinct
. des plantes, les affinités électives et l'attraction, il tendra, vers la
. fin, à expliquer l’attraction par la sensibilité et toute la matière
par la vie.
du milieu physique et social ; et l’on peut étudier de plus près ces forces, et, en les étudiant, les diriger (1).
C'est donc une histoire naturelle de l’homme, une médecine philosophique qui s'engage dans de profondes analyses sur l'instinct, la sympathie, l’histoire physiologique des sensations.
Tracy (2) convient ayec les idéologues biologistes que la connaissance des facultés intellectuelles est une partie de la zoologie. Mais, moins médecin et plus psychologue, 1l étudie surtout Ja formation et la filiation de nos idées. Son système est idéologie, quant au sujet, grammaire géntrale, quant au moyen, logique, quant au but. Son idée prédominante, au moins dans la forme définitive de sa philosophie, c'est l'influence de la
volonté sur la faculté de penser. C'est par l’action et le
mouvement que nous prenons connaissance des COrps |
et de nous-mêmes. « Etre voulant et être résistant c’est être réellement, c’est être. » La volonté en lutte contre
la force d'inertie de nos membres nous donne la sen-
(1) Par exemple, par l'effet du régime, les organes acquièrent de nouvelles manières d’êlre, de sentir, et d'agir. Cabanis, p. 342. Les divers fondateurs d'ordres religieux ont utilisé cela. Le climat agit par la nature des aliments qu'il fournit ; de le genre d’habitudes qu'il fait naître, Il, p. 50 et suiv.
® (2) « Les £léments d'idéologie de mon collègue Tracy sont le -
seul ouvrage vraiment complet sur cette matière...» Cabanis, I, VIIL, n.
; sation de mouvement ; l'arrêt de ce mouvement, alors que nous voudrions le continuer, la sensation de résis- | tance. De la résistance, la conscience passe à l'étendue. Le monde se déploie tout au long de l'effort moteur. De là une analyse très poussée des.mouvements volon- - faires et involontaires, conscients et inconscients, et une théorie de lhabitude, qui domine l'analyse de la mémoire, du jugement, de l'instinct et du désir. L'analyse des idées est faite en fonction du langage ; l'analyse du discours met en lumière les éléments essentiels de la pensée ; la grammaire générale est en réalité la Logique générale. « Toutes les langues ont des règles communes qui dérivent de la nature de nos facultés intellectuelles, et d'où découlent les principes du rai- - sonnement ;.… il faut avoir envisagé ces règles sous le triple rapport de la formation, de l'expression et de la déduction des idées, pour connaître réellement la marche de l'intelligence humaine, et cette connaissance non seulement est nécessaire à l’étude des langues, 5 mais encore est la seule base solide des sciences morales et politiques (1). » Cette grammaire générale, - telle que la développe Tracy, est en somme une excel- - lente étude du langage, depuis le langage naturel jusqu'aux langues savantes et réfléchies. Destutt insiste volontiers sur les questions d’origine : « On ne comprend jamais bien une chose quand on ne voit pas
(1) Zdéologie, Préface de l'édition de 1801.
DELACROIx — Stendhal, 2
comment elle est faite (1). » C’est ainsi qu'il y a dans son livre une intéressante étude de l’évolution de l’écriture. . | La volonté, base de la vie psychologique, est la base de la.vie sociale, c'est d'elle que naissent besoins et moyens, passion et action, souffrance et puissance ; de là, la propriété, les idées de richesse et de dénuement, de travail, de liberté et de contrainte, de droit et de devoir. Inversement l’homme ne peut subsister qu’en société. La suite continuelle d'échanges, en laquelle consiste la société, produit concours de force, accroissement et conservation des lumières et division du travail. C’est ainsi que l’état de nature n'est qu’un germe.’ « Nous sommes entièrement les ouvrages de l'art, c'est-à-dire de notre propre travail (2). » « Notre disposition à nous perfectionner croît dans une proportion bien plus rapide que notre perfectionnement (3). » Destutt s'arrête, satisfait de son système, qui l’a mis pleinement en possession de la vérité ; il ne lui reste plus-« aucun louche ni embarras », il est en sécurité entière ; satisfait aussi de son époque, toute pénétrée d'idéologie. « Le moment où les hommes réunissent un grand fond de connaissances acquises, une excellente méthode et une liberté entière, est donc le commencement d’une ère absolument nouvelle dans leur histoire.
(3) Zdéologie, p.298. j
Cette ère est vraiment l'ère française ; et elle doit nous faire prévoir un développement de raison et un accroissement de bonheur, dont on cherchera en vain à juger,
par l'exemple SE siècles passés (1). »
. ! En 1802 Maine de Biran publie son mémoire sur l’'Habitude, l’un des rares ouvrages qu'il publiera. Sa doctrine est déjà nettement préformée dans cet ouvrage ; mais sa doctrine n'apparaîtra, beaucoup par sa faute, qu à quelques-uns de ses contemporains. C'est bien plus tard que Biran a été connu, sous ses traits personnels. Il a tout d'abord passé pour un pur idéologue Sa thèse essentielle est la distinction de la Passivité, sensation, affection, et de l’Activité, de Feffort, du moi. Le point de départ de Cabanis estexact : la faculté de recevoir des impressions est la propriété la plus générale de l’organisation et de la vie; mais ce ne sont là que des modifications affectives ; c’est seulement par le mouvement, par l'effort qu'elles sont distinguées les unes des autres et que le moi s’en distingue. L'habi- tude, qui à sur eux des effets inverses, permet de disso : -cier ces deux éléments : c’est donc, sous l'habitude, tout Ie problème de la vie mentale.
La démonstration de la thèse est psychologique : là où il ya perception, 1l ya mouvement; sans mouvement,
(1) Ibid. IT, p. 40.
il n’y à que sensation. Dans les sensations passives, il. n'ya point de distinction. Si elles sont vives, je m'identifie avec elles, je me perds en elles. « Mon moi est concentré dans un point, le temps et l'espace ont disparu, je ne distingue, je ne compare rien. » Ainsi la faculté de percevoir dépend absolument de la motilité volontaire : chaque sens est supporté par ün système moteur et les organes peu mobiles subissent l’action d'organes supérieurs en mobilité : ainsi le toucher aide la vue, le langage aide l'audition. De même l'activité motrice fait la mémoire, en apportant l'existence, la causalité et le temps. | < Or cette activité motrice est profondément différente de la motilité, telle que l’entendait Cabanis : ce qui se passe dans les organes, l’activité sensitive, leur jeu interne, ces modifications du ton des organes, ce sont des lois des machines vivantes, qui s’exercent en nous sans nous. Îl y a en nous une activité sensitive, purement vitale, qui s'exerce sans conscience distincte de l’activité motrice, ou de la détermination volontaire; ce jeu de l'organisation, ce principe passif, commande jusqu’à un certain point le moral. L’imagination passive ne fait que le refléter.
L'habitude efface la sensation, par le jeu même de cette activité sensitive. La sensation trop forte et trop affective au début, lorsqu'elle est travaillée par le mouvement, amenée dans des combinaisons et dans des
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synthèses, sous l'effet de l'activité motrice, devient
perception.
Biran part donc du même principe que Cabanis, la sensation de l'être vivant ; mais il y distingue, plus profondément que Cabanis, la modification affective et l'effort volontaire. Dans cette part prépondérante faite
- à la volonté il se réclame du reste de Tracy. Nul mieux
- que lui, et dès cette époque, n'a marqué l'opposition
de la sensation et de la perception, de la passivité et de
l’activité. Cette opposition profonde qui tient chez lui
autant à l'observation de sa nature, qu’à l'analyse de la sensation, devait prendre plus tard un aspect tra-
. gique. Partie de la constatation de la passivité, du jeu
passif des sentiments, du mécanisme de l’organisation qui règle dans le corps le moral et le changement de
l’âme, sa psychologie devait revenir vers le’tard à la”
: à constituer une vaste analyse de l'homme, capable de
restauration de la sensibilité profonde, si profonde qu'elle dépasse l’âme même et atteint, par delà, la réalité divine.
Il semblait donc que le xvm® siècle finissant eût réussi
servir de base à une large philosophie : il eût pu sem-
bler vers 1805 que tout était prêt pour une large psy-
chologie, à la fois scientifique et profonde, prenant
= l'aomme tout entier, Le rattachant à la nature et scrutant
de A LE. ce 4 *É
toute sa conscience : une psychologie biologique, psychologique, pathologique, sociologique.
Mais l'esprit idéologique, si constructeur au fond,
devait apparaître d’äbord comme destructeur, comme une philosophie sceptique et révolutionnaire, et les événements politiques, issus de la révolution, RACE favoriser un autre système. exe
Stendhal tient des déloe œues par sa conception de la philosophie. Pour lui, comme pour eux, la philosophie c'est la connaissance de l'homme, et de cette connaissance on peut et on doit tirer les règles de l'action raisonnable. Il n'y à vraiment que deux sciences au monde : la science de connaitre les motifs des actions des hommes, et la logique ou l’art de ne pas nous tromper en marchant vers le bonheur (1). Il accusera plus tard la nouvelle philosophie, c'est-à-dire l’éclectisme, d'avoir confondu les choses les plus différentes en mêlant à ces questions la science de Dieu et la science de l'Ame (2). fl souscrit entièrement à la formule de Destutt, que l’Idéologie est une partie de la Zoologie
et non une partie de la métaphysique, si l’on entend
par ce mot les recherches sur l'origine et la destination
du monde. Stendhal s’est toujours tenu à écart de telles spéculations. Le seul fragment d’allure générale que l'on trouve dans son œuvre est bien connu : « Tout le matérialisme est dans ces mots : tout ce qui est, est cristallisé. |
{4) Corr., Il, p. 245 (18 juin 1822).
(2) Corr., Il, p. 510 (28 déc. 1829). So \
Un x | NT ET + - :
Toute l’objection est dans ceux-ci : en jetant sur des feuilles de papier des milliers de caractères, quelle absurdité qu'une Jhade se soit trouvée imprimée.
« Mais si tout ce qui n'était pas une Iliade a été détruit (1)? » Pour Stendhal comme pour les Idéologues, la métaphysique, c’est la description de la genèse et des lois de l'intelligence et de la volonté (2) : Il garde de son éducation idéologique, lé goût de la recherche limitée, de la définition, et de la classification des faits
- humains (3), et aussi une croyance très vive à la * méthode : qui connait l’homme, sait se servir de . l’homme et d’abord de soi-même. La conquête du bon- heur est au terme de la science.
Son esprit net et précis (4), son goût du détail carac- . téristique, sa vision ferme et intelligente, son horreur
de ce qu'il appelle l'hypocrisie et le vague (5), le pré-
(41) Journal, p. 32 (48 thermidor 1803).
- (2) Corr., 1, p. 85 (mai 14804). ;
(3) Corr., I, p.10 (30sept. 1816). « La connaissance de l'homme... … sion se met à la traiter comme une science exacte, —‘ fera de … tels progrès, qu'on verra, aussi net qu à traversun cristal, comment la sculpture, la. musique et la peinture touchent le cœur.» Et en » effet, dans l’Aistoire de la Peinture, ce qu’ilse propose avant tout, 3 c’est de « dégager le principe moral » c’est-à-dire les lois psycho- … logiques du plaisir esthétique: exemples, la sculpture et la répar- Ë tition de l'attention ; le principe du raccourci : voir beaucoup en . peu d’espace.
‘ (4) Voir Arbelet, Jeunesse de Stendhal, p. 377. … (5) Brülard, I, p. 454, 388; I, p. 4, 56, 64. L’hypocrisie a pour … lui un sens assez vaste : « J’aimais et j'aime encore les mathéma- … tiques pour elles-mêmes, comme n’admettant pas l'hypocrisie et
disposaient à l'Idéologie et l’ont maintenu en contact avec elle. Son originalité propre est de lui avoir joint de la façon la plus savoureuse, un autre élément non moins essentiel et en apparence incompatible avec lui.
Ceci dit, est-il besoin d'ajouter qu’un autre trait de son esprit s'oppose à ce qu'il devienne un Helvétius, un Tracy : c’est le goût du détail concret, l'impuissance au système, le sentiment artistique, l'esprit littéraire. « Pour ces sortes de vérités, il faut un esprit sage, calculateur, ne pensant jamais qu’à ce qui est démontré vrai. Je suis si peu fait pour les sciences sages, qui ne s'occupent que de ce qui est démontré (1) » ; « j aime à la folie les contes qui peignent les mouvements du cœur humain bien en détail et je suis tout oreilles (2) » S'il tire des anecdotes une métaphysique (3), s'il les
utilise pour des conclusions morales (4), l'artiste, Le
conteur s’opposant à l'analyste, s'arrête de préférence à la peinture de la vie. Ces narrations pourront porter
le vague; mes deux bêtes d’aversion. » ([. 131.) — « Les vers m'ennuyaient comme allongeant la phrase et lui faisant perdre sa netteté. J’abhorrais coursier au lieu de cheval, j’appelais cela de Phypocrisie.» Et la phase de doute sur les mathématiques: « Mes chères mathématiques ne sont-elles qu’une tromperie ? » (IF, p. 60.) « Un
à ï t \ La À. do tte dé tit Sol RES
cafard aurait pu me convertir à ce moment : Tout est erreur, tout :
est de convention, adoptezles conventions qui vous Ferone le mieux recevoir dans le monde. » (Il, p. 61.)
(1) Rome, Naples et Florence, p. 104.
(2) lbid., p. 92. +
(3) Zbid., p. 106, n.
(4) Zbid., p. 106, n.
ce titre : Introduction à la connaissance du cœur humain (1), mais elles demeurent le plus souvent à l’état de narration.
. Stendhal ajoute à l’idéologie une analyse de la pas-
sion. Cette analyse n’a réuni tous ses éléments et n’est
à peu près constituée qu'avec le livre De l’Amour c'est-
-à-dire en 1823. Mais les principes essentiels, Les idées
mères apparaissent dès les premières notes et depuis
. n'ont guère varié. Aussi est-il possible et nécessaïre que
nous les exposions dès maintenant. Les critiques, que
Stendhal adressera aux idéologues, se comprendront
mieux. Nous allons donc présenter d’abord ce que l’on
. pourrait appeler le système de Stendhal, l'essence du
beylisme, et non point certes le beylisme tout entier, considéré comme ensemble de règles, comme un traité -
de la sagesse dans la vie. Nous allons le présenter
- d'un coup, et sans nous poser précisément la question
du développement historique; nous verrons ensuite sa
critique de l’'Idéologie. =
Il semblerait d’abord que l'idée dominante de Sten-
dhal soit très proche de Rousseau, qu'il défende, Tui
. aussi, la nature contre la société ; la nature humaine
primitive, avec son élan et sa naïveté, contre le niveler.
lement et l’étiolement de la vie sociale. Mais cette
notion a besoin d’être précisée.
Pour Stendhal, l'énergie spontanée de l'âme est la
(1) Hbid., p. 55.
racine commune des passions et des arts. Cette énergie est jusqu'à un certain point l'expression de la const.tution physique; en tout cas elle subit profondément l'action du tempérament; elle se présente sous des formes différentes selon les conditions externes et les différents tempéraments : ceei est l'influence de Cabanis. Mais elle subit aussi, comme le voulait Helvétius, l'influence des formes sociales et elle se complique avec le développement de la société. Certaines formes sociales compriment l'élan de cette énergie ; par exemple la cour de Louis XIV après la Fronde, ou la Restauration après Bonaparte et la révolution. Certaines formes sociales favorisent son épanouissement : par exemple les périodes de formation trouble ou de dissolution agitée, les périodes de crise, comme la vie ? inquiète des républiques italiennes du moyen âge, la secousse de la Fronde, le bouleversement de la Révolution, tout ce qui fait éclater les lignes solidifiées et convenues de la société et apparaitre à la surface les profondeurs ardentes de l'âme individuelle, conservée: intacte dans des individus d'élite, ou dans les bas-fonds de la société, jusque-là à l'écart de toute vie active. Ainsi, la Société est condition du développement de cette énergie, qui, à l’état sauvage, n’est que brute ; sans la complication sociale qui la raffine et l’enrichit, elle ne dépasse pas le stade élémentaire; c'est la Société. qui rend possible une passion comme l’Amour. Mais, d'autre part, la plupart, des formes sociales tendent à
- refréner cette énergie ; et les formes les plûs hautes et les plus parfaites de la vie sociale hâtent l'avènement d'une vie moyenne et sûre, aussi peu favorable que possible aux aspirations ardentes, aux caprices, à l'entrechoc des énergies individuelles ; Le progrès politique et le bonheur de l'humanité, effets et bien suprême de la société, sont en contradiction directe avec l'épanouissement et le bonheur de l'homme. De là vient la prédilection de Stendhal pour ces - formes de civilisation qui laissent voir la nature à nu, - et pourtant plus intéressante qu'à l'état sauvage. « Je ne sais si l’on pourrait trouver, horsde l'Italie... une époque assez civilisée pour être plus intéressante : que les Riccaras, et assez pure de vanité pour laisser voir le cœur humain presque à nu.
. « Ce dont je suis sûr, c’est qu'aujourd'hui, l’Angleterre, l'Allemagne et la France sont trop gangrenées | d'affectation et de vanité de tous les genres pour savoir - de longtémps fournir des lumières aussi vives sur la
profondeur du cœur humain (1). » |
. L'Energie, c'est avant tout la « qualité person-
- nelle (2) », l'élan de la personnalité. « Ce n’est pas une - qualité personnelle que d’être comme tout le monde. » . L'homme qui se jetté dans le monde n'existe que par . les autres ; il n’est pas lui-même. Tout homme digne (1) Réflexions inédites. (Paupe, Æistoire des Œuvres de Stendhal,
æ” (2) Corr., IL, p. 82. | É CS