‹ La psychologie de StendhalChapitre 7 sur 69 · a Se Ar ER EEE F h L . “ ‘ L · texte numérisé non relu

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de ce nom doit avoir un respect infini pour les mouvements de son âme. La vie humaine, non gâtée par la vanité, est sensation individuelle, avant tout. L'énergie est naïveté, simplicité, expression immédiate d’une âme; son opposé, c'est de songer à l'effet produit sur les autres (1).

L'Énergie, c’est la force du caractère, la force et la constance de la sensibilité, l’ardeur, l’activité, la lutte violente pour les grands intérêts : énergie brûlante ou sombre, suivant le bonheur ou l'adversité ; maintien de soi-même en face des dangers, de l'absence de sûreté (2), goût du risque et du péril, avec la franchise audacieuse qui dirige l’aventure ; jeunesse de l’âme, puissance d'inventer sa destinée. ee.

Ainsi l'énergie n’est pas le simple courage. « De nos jours on a trouvé le secret d’être fort brave sans énergie ni caractère (3). » L'énergie sait inventer et vouloir (4).

La passion est, comme l'art, l'expression de cette énergie spontanée, mais l’art est un phénomène plus complexe, et il faut considérer la passion d’abord.

La passion, dans son essence profonde, est énergie.

(1) Promenades, WU, p. 6. Corr.,T, p. 411 (21 août 1804), « france, . naturel, énergique ». 4 |

(2) Corr., I, p.38 (ceci à propos de l’énergie italienne).

(3) Promenades, I, p. 214.

(4) Zbid., H, p. 6. Stendhal écrivait, dès 1803 (Journal, p. 30) : « L'énergie qualité sine qua non genius » et l’on trouve dans la- Correspondance, 1, p.111 et 115 (année re les traits principaux de cette définition de l'énergie.

- Elle ést « l'effort qu'un homme qui a mis son bonheur dans telle chose, est capable de faire pour y parvenir (1) ». Elle est le désir ardent; réalisateur de son objet. À la prendre dans toute sa force et sa profondeur, on la voit dépasser de bien loin la description superficielle et étroite, qui en est donnée si souvent. Elle crée à la fois l’objet du bonheur et le bonheur ; elle est créatrice de valeurs, elle élargit l’âme. Elle exprime une activité intime et profonde bien au delà de la secousse superficielle des sens. Les mouvements de l'âme que la fidélité à soi-même, la dignité intérieure, obligent à respecter, visent de grands objets. « Les passions vives créent des intérêts nouveaux et singuliers (2). » Ainsi, dès l’abord, la passion loin d’en- - fermer l'individu en soi-même, l’affranchit de sot, par - l'élargissement qu'elle lui propose.

La passion est désintéressée ; elle agit par plaisir, c'est-à-dire pour agir, pour parvenir à son objet, qui est elle-même, pour se donner carrière à elle-même, se « débonder », se « sfogare ». Ici, elle est le contraire de l'intérêt réfléchi, qui agit pour porter les hommes à faire telle action que nous croyons bonne à nos intérêts, de la vanité qui cherche à donner au voisin une idée magnifique de notre individu. Ainsi elle a quelque chose d'effréné, de profond, de franc,’ de rude et de

(1) Corr.., I, p. 105.

(2}:Corr:, EI, p.217.

libre. Une grande âme est à elle-même la source de toutes ses jouissances (1).

La passion se perd, s’épanouitdans son objet. Elle est

l'Ame contre l’Amour-propre, la sensibilité contre la froide sécheresse ; mélange d'action vive et de contem- . plation voluptueuse, violente et rêveuse, elle étend infiniment par ses recherches et ses extases les limites

du moi. « Mon amour-propre, mon intérêt, mon moi

avaient disparu ; en présence de la personne aimée, j'étais transformé en elle (2). » Ainsi l’égoïsme tombe (se préférer à tous Les autres plus où moins) (3), dans l'exaltation de la passion. « Les, plaisirs égoistes ne

sont jamais enivrants ; ce qui l’est, c'est de voir un être

qu’on aime aussi heureux qu'on peut le rendre. C’est ce

qui à fait inventer la vertu (4). » Aussi l'agitation des passions est-elle infiniment supérieure à la-froide insen-

sibilité et aux jouissances d’amour-propre (5). Elle

révèle l’âme à soi-même, l’âme élargie par son objet et son effort; la rêverie, qui est son effervescence, met l'énergie en présence de soi-même ; l'action se contemple et se possède dans une sorte d'extase. Le passionné, comme le musicien, perçoit les sons de l’âme et la

(1) Corr., I, p.286 (1806).

(2) Brülard, I, p. 25.

(3) Corr., I, p. 21. Stendhal n'écrira-t-il pas, Amour, 219 n. « L’Amour n’est une passion qu'autant qu’il fait oublier l'amour propre. ou il ést tout, ou il n’est rien. » 6

(4) Corr., L, p. 264 (1806).

(5) Corr., 1, p.78.

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sensibilité pure : exaltation confuse et laisser aller de la sensibilité.

Ainsi la passion est généreuse ; elle implique un . élan, un risque, le don de la personne. Amitié, amour - ne sont point des déguisements de l'intérêt ; au moins dans les âmes vraiment passionnées ; car il y a bien des âmes prosaïques et bien des contrefaçons de la passion. Le nombre des âmes sensibles, des âmes ardentes est infiniment petit. Sur cent personnes, 1l y en a quatrevingt-dix-huit, qui n'ont d'autre passion que la vanité ; on fait semblant de céder à un sentiment ; on ne cède en effet qu'à l'intérêt plus ou moins bien calculé, et on joue la comédie plus ou moins bien (1). Voilà toute la différence entre l'intérêt prosaïque et l'intérêt pas- -sionné (2).

La controverse est éternelle entre l'Amour-propreet le pur Amour ; des psychologies, des morales et des théologies, aucune n’a nié l'Amour-propre ; quelques- unes seulement ont reconnu le pur amour, le désinté- | Den qui exclut toutes demandes et par l'amour même, qui est au cœur de toute passion, la possession d'unesorte de béatitude qui les rend inutiles, et comme disait Bossuet, la « sublimité exorbitante » de l’aboli-

(4) Corr., I, p. 89. L'homme qui se jette dans le monde renonce à vivre pour lui, il ne peut plus exister que pour les autres, mais aussi les autres n'existent que pour lui.

» (2) Corr., IL, p. 217. Sur les âmes froides et sèches et les âmes sensibles, voir Corr., I, p. 158 (1805) et p. 461.

tion de soi-même et de la fusion avec l’objet aimé. Ainsi, pour laïciser la doctrine, il y aurait, au terme de la passion, le plein don de soi-même à l'objet, l’invasion de l’objet, la disparition dans l’objet, un état mfus et confus, passif etcontraignant, quelque chose comme une adoration éperdue après l’éblouissement devant l'insaisissable. Quelle antithèse à la doctrine qui ramène toute passion à n'être qu'un déguisement de l’Amourpropre ! ;

Stendhal est plus près des mystiques que des philosophes de l’égoïsme ; certes, il n'aurait rien à objecter à l'Amour-propre, entendu comme le plein déploiement de soi; rien, sinon ceci que la passion est créatrice de valeurs, qu'elle projette hors de soises objets, qu'elle se cherche hors d'elle-même, qu’elle se dépense pour se dépenser, qu’elle disparaît dans ce qu’elle aime. Ainsi, ce plein déploiement du Moi ne va pas, pourrait-on dire, sans la position d'un non-Moi, qui devient la fin de ce Moi ; tout plaisir est en nous et nous-même, comme toute activité ; mais ce n’est point nous-même, ni notre plaisir que la passion recherche comme sa fin; du moins nous ne recherchons ce nousmême qu'élargi par notre passion : notre passion s'aime soi-même et ses objets, au delà du Moi superficiel, sensible et aperçu.

Ainsi le plaisir n’est pas recherché comme une fin; agir par plaisir, pour les âmes nobles, c’est au fond agir par passion; le plaisir vaut ce que valent l’action

et le désir; nous trouvons du plaisir dans les objets de nos passions parce qu'ils nous agréent, parce qu ils

expriment notre essence profonde, notre puissance d'agir, notre effort vers le bonheur ; et Stendhal dirait volontiers que la passion d'un individu diffère de la passion d'un autre, autant que ces deux individus diffèrent. Ainsi, il y a dans l'énergie le caractère absolu d'une force qui brise les limites étroites du Moi et qui, posant un ordre de fins qu'elle crée, se déploie pour leur réalisation ; l’inertie ou la faiblesse de l’âme sont secouées par ce puissant sursaut de lafnature, dans les périodes désordonnées et confuses où la rupture des cadres sociaux laisse place à l'action personnelle et au sentiment individuel; et l'histoire est en un sens . l'histoire de l'âme, endormie ou ardente, opprimée par Le destin ou qui se fait à soi-même son destin.

À plus forte raison disparaissent, pour l’âme passionnée, et dans ses moments de passion, l’Amourpropre entendu comme retour sur soi, calcul de l'in- . térêt, esprit et. activité manœuvrant pour amener des circonstances favorables, pour porter les hommes à . faire telle action que nous croyons bonne à nos intérêts, 4 en somme l'Amour-propre réfléchi ; l'Amour-propre

naïf, l'égoisme, l'Amour petit d’un Soi étroit et petit, - qui tient tout entier dans les besoins matériels, dans la sensibilité physique, dans de petits besoins sociaux ; l'Amour de soi reflété en autrui, La vanité ; car insensi-

blement l’amour-propre va se perdre dans la vanité, Decacroix — Stendhal. 3

; Le k 4 :

dont il est d’abord l'opposé : « L'Homme qui se jette dans le monde renonce à vivre par lui; il ne peut plus exister que par les autres ; mais aussi les autres n’existent que pour lui (1). »

Cela rappelle Vauvenargues. Si l’objet de notre Amour nous est plus cher sans l'être que l'être sans l’objet de notre Amour, il parait que c'est notre Amour qui est notre passion dominante et non notre individu propre. On peut s'aimer hors de soi davantage que son existence propre; on n est point à soi-même son unique objet; les passions nous‘donnent aux choses, alors que l’amour-propre veut que les choses se donnent à nous. C'est la distinction que fait Vauvenargues entre l'Amourpropre et l'Amour de nous-même. Il y a donc dans l'Amour deux mouvements de sens contraire ; il y à deux façons d'aimer qui peuvent s'isoler l’une de l’autre, ou bien s'unir et se compliquer. |

La doctrine de La Rochefoucauld est-elle si contraire à celle-c1? La Rochefoucauld soutient que nous ne pou-

vons aimer que nous, puisque nous ne pouvons être que

(1) Corr., TI, p. 89. Amour, 212, n. « L'Amour n'est une passion qu'autant qu'il fait oublier l’amour-propre. »,

Stendhal expliquera parfois le dualisme amour-propre, passion, ‘par un dualisme physiologique. Mais cet emprunt n’expfime pas, je crois, sa pensée profonde quant à la passion.

« Le grand sympathique, en ce sens très mal nommé, serait la cause de l’intérêt personnel{la vie organique} et le cerveau [vie de relation] la cause du besoin de sympathie : voilà les deux principes qui se disputent notre vie »; Hist. de la Peinture, p. 213. I cite à ce propos Destutt Tracy.

STÉNDHAL ET L’IDÉOLOGIE 35

nous; ainsi nous n'aimons une autre chose que dans son rapport à nous et comme occasion pour nous-même d'être accrus ou diminués : c'est Là un mouvement tout spontané et inconscient : c’est nous-même. Ce mouve-

ment peut se compliquer d'un intérêt réfléchi et cal-

culé, d'un retour conscient et volontaire sur soi. Ainsi tout est Amour-propre, et lorsque nous paraissons nous préférer autre chose, nous ne faisons que suivre notre goût et notre plaisir; cette autre chose n’est qu'une nouvelle occasion pour nous d'être nous-même ; ainsi l'Amour est, dans l'âme, passion de régner, dans l'esprit, sympathie, et dans le corps, « envie cachée et délicate de posséder ce que l’on aime après beaucoup de mystères ». Ainsi tout est Amour-propre et « s'il y a un amour pur et exempt du mélange de nos autres passions, c’est celui qui est caché au fond du cœur et que nous ignorons nous-même » c'est-à-dire que S'il y a un Amour pur c'est le contraire du pur Amour, c’est PAmour-propre.

. Mais si l’Amour-propre réfléchi est le redoublement de l’Amour-propre naïf et si l’'Amour-propre est Le seul Amour, étant | Amour de soi-même et de toutes choses pour soi, l'ampleur même que La Rochefoucauld lui assigne fait qu'il dépasse de loin l’égoïsme étroit, asservi à des fins inférieures ; du moins il y avait dans la première édition des Marimes un brillant tableau, que l’auteur n’a point maintenu et qui donne à l’Amour- Propre toute la valeur et toute la dignité d’un principe

métaphysique. Cette force qui ne se repose jamais hors de soi et ne s’arrête dans les sujets étrangers que pour en tirer ce qui lui est propre, cet Amour qui fait à soi seul la beauté et le mérite de ses objets, qui ne court qu'après soi, invisible à soi-même : qui ne se soucie que d'être et qui, pourvu qu'il soit, veut bien être son ennemi; cette passion fertile en souplesses, en transformations, en raffinements : ce désir dont toute la vie n’est qu'une grande et longue agitation, dont la mer est l’image sensible, l’Amour-propre ainsi entendu, devient presque l’Amour tout court, étant entendu que l'Amour est toujours en un sujet qui aime, et qui ne peut ne pas s'aimer en aimant.

Toutefois il ne faudrait pas forcer le rapprochement, et ce que nous avons dit suffit à maintenir la différence. Pour Stendhal la passion est comme üne nouvelle âme dans l'âme, un nouveau sujet qui se crée en même temps que son objet, un nouveau Moi au-dessus de l'ancien : donc en un sens l’anéantissement'et non point l'achèvement de l’ancien.

Ainsi l’idée d'Énergie apparaît chez Stendhal comme une idée plus large où s’anéantit l’'Amour-propre, aussi bien que le pur Amour, comme une sorte de synthèse supérieure où ces deux notions se concilient; ou, si l’on: préfère comme un intermédiaire entre ces deux notions et qui garde quelque chose de chacune d'elles : un: sujet, un Moi, qui se fait, qui se réalise, mais dans des’ réalités étrangères où il s’absorbe. La doctrine de:

l’'Amour-propre est vraie des âmes prosaïques, fausse des âmes passionnées. La doctrine du pur Amour serait vraie de ces dernières, avec cette correction que toute passion est une personne, que la passion est par excellence la vie d’une personne, qu'elle a un sujet pour principe, sinon pour fin; encore est-il des moments de passion où le sujet semble s'anéantir dans son adoration de l’objet.

De même cette idée sera comme un intermédiaire entre le corps, la sensibilité physique d'Helvétius, et l'âme. Il y a le corps ; 1l y a l'âme, ou toutes les pas-

sions ;. il y a la tête, ou le centre des combinaisons. Le

corps et la tête sont les valets de l'âme, et l'âme obéit

elle-même au moi, qui est le désir du bonheur (1). Le foyer des passions, l'énergie, est comme le principe

supérieur de toute vie.

L'idée d'Énergie apparait ainsi comme une idée souple et élastique capable de bien des flexions, de bien des raffinements, de bien des transformations. Il y a en elle à la fois le vague et la puissance de séduction qu'il y a toujours eu dans l’idée abstraite de puissanee ; le charme de nouveauté, l'apparence irréductible et souveraine que le vitalisme venait de redonner à l’idée

de vie ; l’imprévu, le trouble d’une sensibilité renais-

sante ; le sentiment vigoureux de la force des passions tel qu'une philosophie naturaliste venait de le rétablir ;

(1) Corr., 1, p.443 (1804).

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l’éclat romantique, que la passion et le génie commençaient à prendre dans une littérature hostile à la raison ; le souvenir tout frais d’une grande catastrophe, de l'avènement d’une nouvelle société, de conflits ardents où des personnalités jusque-là comprimées s'étaient détendues à l'extrême, où toutes les ardeurs refoulées, puis épanoules avaient donné naissance à un héros; le souvenir lointam de toutes Les périodes de crise, où l'homme se retrouve homme, réveillé de la torpeur sociale et des mœurs de l’étiolement. Tout cela converge, spéculation, biologie, art, psychologie, histoire; et la notion’ d'Énergie est comme le point où toute cette convergence aboutit.

Tous ces éléments concourent à la formation de cette notion : tous, à peu près tous ensemble. Nous avons vu dans le Journal de 1803 la vigoureuse formule. « J'énergie, qualité sine qua non genius ». Nous avons vu dans ! la Correspondance de 1804 ce goût de ce qui est « absolument franc, naturel, énergique » de « cette franchise audacieuse qu'inspire la passion »; cette critique de l’'égoisme ; en 1806 : « il faut qu’une grande âme soit elle-même la source de toutes ses jouissances ». La doctrine est formée tout d’un coup et longtemps avant que les livres viennent en faire l'application. Serait-il possible d'en savoir plus précisément la formation ? je ne le crois pas. Certainement il est possible de dater certains éléments, la connaissance précise du vitalisme

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par exemple et nous allons le faire. Peut-être l'élément

originaire est-il l'esprit révolutionnaire, l'amour de la révolution et la haine du bourgeois qui plongent dans, . l'enfance la plus lointaine (1); et aussi le sentiment très vif qu'une âme passionnée et extatique avait d’elle- - même, et de son ardeur; l’art créateur, passion, exi- gence, qui déborde sur les sens, folie de la sensibilité, qui s’enchante soi-même par sa rêverie sur soi et par la magie sensible où elle se projette ; l’art issu de la passion et qui la dépasse, allant de la profondeur ineffable du cœur aux combinaisons agréables des sens. Toute la puissance de captivation de la passion, Stendhal l’a sentie ; toute sa puissance de réalisation semble . Jui avoir manqué : « il s'arrêta pour jouir et manqua - d'attaquer » ; l'énergie est chez lui-même l'aspiration à . l'énergie, le rêve de l'énergie, la nostalgie d’un passé historique plutôt que la puissance de construction d'un avenir.

I n'y a chez Stendhal que l'ébauche d’une explication mécaniste de ce principe dynamique. La doctrine des tempéraments, que nous étudierons par la suite, sem- -blait lui fournir une explication commode; d'autant qu'il a écrit (Histoire de la. Peinture, p. 210) : « Ce n'est que pour la commodité du langage que l’on dit le physique et le moral »; et en fait le tempérament bilieux lui parait bien celui des grands actifs, forcés

(1) Brülard, [, p. 2#et aussi la haine de l'hypocrisie, le goût de la sensibilité sincère.

aux grandes choses par leur organisation physique, par l'énergie accrue des humeurs et du système nerveux, par la violence et la force des idées et des affections : ce nest que dans les grands mouvements, que les hommes de ce tempérament jouissent de l’existence ; d'autre part, le mélancolique avec ses extases et ses chimères est le type du passionné rêveur ; de sorte que telle. combinaison, comme celle du bilieux mélancolique, esquissée par Stendhal, et dont il dit qu’elle est le tempérament du malheur, paraît envelopper l’ardeur et le rêve sombres, comme le type du sanguin bilieux enveloppera l’ardeur joyeuse et le rêve léger. D’autres tempéraments comme ceux du sanguin pur ou du flegmatique paraissent les contraires du tempérament énergique. Mais Stendhal n’a point serré de très près toutes ces notions.

Il n'est pas utile de suivre longuement les applications de cette idée centrale. Dans une lettre de 1817, Stendhal donne son vrai titre à l'Histoire de la peinture ; il l'appelle l'Histoire de l'Énergie en Italie. A vrai dire, son œuvre tout entière repose sur ce thème fondamental.

L'Italie de jadis et même celle d'aujourd'hui a seulement ce privilège d’être assez peu gangrenée d’affectation et de vanité pour fournir des lumières vives sur la profondeur du cœur humain (1). De là sa prédilection

(1) Rome, Naples et Florence, p. 172. « Dans ce pays, l'énergie

STENDHAL ET L'IDÉOLOGIE At

pour la vie italienne et pour la musique; de là son amour pour les vieilles chroniques et l'histoire sincère, qui exposent la finesse et la force du moyen âge italien. Après la venue de la force barbare, destructrice de Rome (1), le commerce et la richesse des petites villes italiennes (2), la naissance de l'esprit républicain, la sagacité des papes, la religion de la confession et des indulgences ont produit ces mœurs si sanguinaires et si énergiques des républiques italiennes et cet état de tyrannie mal affermie si propice aux actions des grandes âmes et à la puissance créatrice des grands artistes. Telle a été, à un moindre degré, la France du moyen âge, quand, après la barbarie du x° siècle, la société s'est reformée lentement par l’'amalgame des Romains et des barbares. La servilité monarchique brise tout cela ; chaque classe de sujets à intérêt à plaire au chef

des autres passions empêche la vanité de prendre l’accroissement gigantesque, que nous lui voyons en Angleterre et en France. »

(1) « Le feu primitif donné à la civilisation par l’infusion des barbares. » Touriste, II, p. 308.

- (2) Dès 1806 (Corr., I, p. 259, 22 mars 1806), on trouve cette idée :

« L'ennui produit la poésie, et pour que l’ennui füt produit généralement, il fallait une classe de gens riches et oisifs. Voilà, en effet, ce qu'étaient les Italiens en 1400.

«Rousseau... n’a pas vu que les arts, comme la corruption venaient de la même cause : la richesse superflue qui rend oisif. »

Ceci, du reste, est inspiré par Helvétius.

immédiat (1). La soif de plaire chasse l'originalité ;

ainsi plus d'âmes ardentes, plus de vrais artistes. L'art, la passion, l'énergie politique se tiennent étroitement et: sont des formes différenciées de la même énergie. Un même frein les tient en échec: la bassesse monarchique, l'honneur ou la vertu arrangée à l'usage des rois (2). La cour de Louis XIV est l'extrême opposé des républiques italiennes du. moyen âge. La Révolution rétablit la passion et l'énergie. L'explosion napoléonienne a achevé de bouleverser le vieux monde et de faire travailler les âmes ; aujourd’hui par l'effet de la révolution, le peuple est énergique, l'énergie cherche à se faire jour dans la littérature de 1837, au grand scandale de l’Académie et des hommes élégants et doux, nés avant 1780, accoutumés aux usages d'alors. Mais le déploiement de cette énergie est combattu par le régime politique des deux Chambres ; la sûreté, la

tranquillité vont à l'encontre de la passion; dans le

sa

modèle des pays démocratiques, en Amérique, il y a

la liberté et la tranquillité, mais il n'y a pas les pas-

(1) Histoire de la Peinture, p. 41. « On n’a ‘qu'à voir les mouvements d'une petite ville de France, lorsqu'un prince du sang doit. passer, l’anxiété avec laquelle intrigue un malheureux jeune homme pour être de la garde d'honneur à cheval... » Précieuse note pour le Rouge.

(2) « On bat en brèche la monarchie absolue en ruinant la vanité et ses ouvrages avancés qu’elle appelle les convenances. La dispute entre Shakespeare et Racine n’est qu’une des formes de la dispute entre Louis XIV et la Charte. » Amour, p. 132.

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sions qui font jouir. Ainsi il y a d’un côté l'énergie, la passion libre et les régimes politiques qui les favomisent, comme les républiques et les tyrannies du moyen âge italien; de l’autre la monarchie à la Louis XIV : entre les deux, toute espèce de régimes mixtes. L'histoire tout entière et l'histoire du cœur humain sont éclairées par ce principe. C’est bien la nature et la société qui sont les forces en présence. C’est le même mécanisme qui à différents moments de l'histoire tient cn échec les mêmes forces. Les deux thèmes d'inspiration de Stendhal, la passion italienne et l'explosion napoléonienne se relient étroitement.

Comment les Idéologues avaient-ils entendu la pas- Son ?

Pour Helvétius, toute la passion se ramène à l'amour de nous-même, c'est-à-dire à la Sensibilité physique. Qu'il s'agisse des besoins physiques, qui sont en somme les passions naturelles, ou des passions factices, œuvre de la société, c'est toujours la sensibilité physique qu'on trouve au fond du creuset. Dans Les passions dont l'objet parait le moins appartenir au plaisir des sens, cest cependant toujours la douleur et le plaisir physique que nous fuyons ou que nous recherchons. Helvétius donne comme preuve l'analyse de l’avarice, du désir des grandeurs, de l'orgueil. Ainsi toutes les pas-

sions factices, sous des noms divers, ne sont en nous

qu'un amour de nous-même, et comme l'amour de la »

puissance est lié nécessairement à l'amour de soit, un «

amour du ,pouvoir déguisé et appliqué aux divers.

Le

moyens de se le procurer. La Société dirige l'amour de «

soi vers des objets variés; l'éducation développe et:

diversifie l'Amour de Soi : « Tout, jusqu’à l'amour de soi, est en nous une acquisition. On apprend à s’aimer : à être humain ou inhumain. L'homme moral est tout

éducation et imitation ».

Tous les hommes sont donc susceptibles de toutes

les passions ; c’est à l'éducation qu’il faut en attribuer «

la variété. Elles sont l'âme et la vie de l’homme et de”

l'Etat. Elles seules peuvent nous arracher à l’inertie et»

à la paresse ; en fixant l'attention, elles sont le germe

productif de l’esprit; elles vivifient le monde moral.

Sans passions, pas de grands hommes ; le despotisme

les étouffe.

La passion est le despotisme d’un désir (1), une continuité de sentiments de même espèce ; elle est illusion

et aveuglement. D'un objet, elle ne considère que cer-

taines faces; elle croit trouver un objet où il n'existe pas. Elle construit son roman par-dessus la réalité.

Ainsi l'amour, ce prétendu amour métaphysique,

(1) « J'entends par passion forte une passion dont l’objet soit si

nécessaire à notre bonheur, que la vie nous soit insupportable sans la possession de cet objet. » De l'Esprit, H, p. 59. :

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STENDHAL ET L IDÉOLOGIE 45 * «tant vanté dans nos anciens romans » est avant tout amour physique. « Lorsqu'on imagine, par exemple, “ n'en vouloir qu'à l’âme d'une femme, ce n’est certai- “nement qu'à son corps qu'on en veut; et c'est, à cet - égard, pour satisfaire ses besoins et surtout sa curiosité … qu'on est capable de tout (1). » L'amour n’est qu'un . désir déguisé de jouissance, épars sur toute la per- ; sonne ; la démarche, les regards, les moindres gestes de la beauté sont le charme et l'ivresse des sens (2). La puissance de l'amour physique est extrême. « Vos … faveurs me font un Dieu. » Dans ses notes (3), Helvé- … tius a fait le tableau le plus vif du désir et de ses trans- . ports. « C'est dans les transports de l'amour qu'on sent = le bonheur d’exister et en mettant bouche contre bouà che on troque d'âme (4). » | Mais, à côté de l'amour volupté, Helvétius a décrit l'amour passion, dont l'essence est de n'être jamais - heureux (5). Tout lui sert d'aliment pour s'étendre et - s'accroitre ; l'amant déifie les beautés de sa maitresse.

… L'Amour devient une occupation de l'esprit. Les soins,

Ur -

…. (1) De l'Esprit, WU, p. 358, note. Beyle écrira, Journal, p. 32 (1803) : « La curiosité entre pour beaucoup dans l’amour: moi à qui le dessin a donné l'habitude de chercher le nu sous les vête-

ments et de me le figurer nettement, je suis done moins suscepti-

ble d'amour qu’un autre. »

MO) ybid.;Il, p. 137.

: (3) Publiées par Keim ; en particulier, p. 22, 23, 70, 105.

(4) Notes, p. 105.

D 6) Zbid., p.22, 93.

Le

qu'exige une maitresse, remplissent, d’une manière

vive, l'intervalle qui sépare un besoin satisfait d'un »

besoin renaissant.

L'Amour passion est donc la complication sociale de l'Amour volupté. Il est l’effet de l'ennui, qui est, à son tour, un effet de l’imperfection des lois et du partage inégal des richesses. « Dans un gouvernement où les riches et les grands n’ont point de part au maniement des affaires publiques, où, comme en Portugal, la super-

stition leur défend de penser, que peut faire le riche

oisif ? l'amour... Mais pour qu'une maitresse devienne -

une occupation, que faut-1l ? que l'amour soit entouré de périls, que la jalousie vigilante s'opposant sans cesse aux désirs de l'amant, cet amant soit sans cesse occupé des moyens de la surprendre. L’amoùr et la jalousie sont donc, en Portugal, les seuls remèdes à l'ennui. C'est à l'ennui qu'on doit pareïllement, en Italie, l'invention des Sigishées (1). » L’ennui est aussi à la base de l'Amour chevaleresque. « Pour conserver leurs désirs dans toute leur activité, pour occuper leur jeunesse et en écarter l'ennui, le chevalier et sa maitresse durent, par une convention tacite et imviolable, s'engager, l’un d'attaquer, l’autre, de résister tant de temps. L'amour, par ce moyen, devenait une océupation (2). »

Ainsi les complications de l'amour dépendent de

(1) De l'Homme, IV, p. 1317. :

(2) bid., p. 148 Ê

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- celles de la société ; dans une nation occupée, on met “peu d'importance à l'amour: chez un peuple oisif l'amour devient une affaire ; le despotisme apporte à la fois Les fers et les plaisirs. Alors que l'Amour physique | est le plus simple et le plus agréable, une coquette est, ï our les désœuvrés, une maitresse délicieuse : une coquette, c'est-à-dire une femme qui a la passion d’être adorée, et qui, pour cela, irrite toujours le désir des “hommes et ne le satisfait presque jamais. La femme droite se fait longtemps courir par le désœuvré (1). .

… Par l'amour, la femme devient juge du mérite ; ses. “laveurs, selon les changements qui surviennent dans les

-mœurs ef les gouvernements, sont des encouragements à certaines vertus particulièrement utiles, done partint fuliérement prisées.

. On doit rapporter à l'amour, au désir de plaire, à la crainte de lPennui, l'invention de la musique, dès speck, acles, de tous les arts du luxe. « Sans l'amour, que

arts encore ignorés ! quel assoupissement dans la nature ! l’homme sans besoins serait sans principes # action (2). »

… De même, pour Cabanis, l'Amour, tel qu'on l'a

… (1) Beyle écrira, Journal, p. 33 (1803): « Une femme sa mesure sa résistance au degré de désœuvrement de son amant. —…. Comme il y a deux formes d'amour, il y a selon Helvétius re formes de jalousie (De l'Homme, W, p. 299, n): l’une qui vient de la vanité, l’autre de l’amour des plaisirs physiques.

(2) De l'Homme, L, p. 163, n.

dépeint etque la société le présente en effet quelquefois, est fort étranger au plan primitif de la nature : il. a été dénaturé par une exaltation factice. Les obstacles. sociaux l’ont poussé jusqu’au délire et à la fureur. Le défaut d'objets d'un intérêt véritablement grand, le

désœuvrement général des classes aisées, dans less gouvernements monarchiques, les restes de l’esprit de” chevalerie, cette espèce de conspiration des gens à. talent « pour diriger toute ss humaine vers des dissipations qui tendaient de plus en plus à river pour toujours les fers des nations » ; toutes ces causes socia- 1

les ont fait de l'amour un Re théâtral, « qui se

| nourrit de ses propres éclats, se complaît dans une vaine] représentation » une froide galanterie qui se joue | d'elle-même et de son objet, une métaphysique subtile, qui, née de l'impuissance du cœur et de l'imagination, 1 «a trouvé le moyen de rendre fastidieux les intérêts less plus chers aux âmes véritablement sensibles ». Ainsi par son exagération, par son enthousiasme ridicule, il dégrade la vie qu'il prétend remplir ; il crée du mal heur, par la poursuite de pitoyables chimères ; il s in lui-même dans les dégoûts.

Ainsi une vaste fantasmagorie sociale produit, entr

l'Antiquité, plus raisonnable, et le régime naissant de“

l'égalité et de la raison, une suite de déviations men= tales fort étrangères à la nature et que l’on décore du nom d'amour.

L'organisme gst à la base de l'amour. Un système

d’affections et d'idées se développe sur une base organique ; c’est ce que montre par exemple l'analyse de la puberté, l'étude des changements que produit dans le caractère la vigueur inconnue qui anime Îles organes (1) ; c'est ce que montre aussi l'influence du tempérament sur la forme de l’amour. Cabanis a écrit une page puissante sur l'amour chez le mélancolique : chez lui, les appétits ou les désirs prennent le caractère de la passion, plutôt que celui du besoin ; le but véritable parait tout à fait perdu de vue; l'amour, qui est tou- Jours une affaire sérieuse pour le mélancolique, peut prendre chez lui mille formes diverses qui le dénaturent : austérité d’une morale excessive, extases de la superstition, maladies extraordinaires, idées et penchants en apparence les plus étrangers aux impulsions primitives, privations superstitieuses et sentimentales. « L’humeur séminale communique une âme nouvelle aux impressions, aux déterminations, aux mouvements ; elle crée ces forces étonnantes, trop souvent employées à poursuivre des fantômes, à systématiser des visions (2) ». |

. Mais il y à chez Bichat une théorie plus étroite encore. La vie organique est le terme où aboutissent et le centre d’où partent les passions. L'effet de toute passion est de faire naître une altération dans la vie orga-

Decacroix — Stendhal, 4

nique : circulation, respiration, nutrition. L'état des

viscères, leurs lésions, les variations de leurs forces

concourent à la production des passions. Aïnsi les pas- : sions ont toute la réalité de la vie organique ; comme

elle, elles se distinguent de la vie animale, de la vie de relation, et elles s'opposent à elle; avec elle, elles répandent sur la vie mentale leur nuance et leur coloris.

Destutt n'a pas oublié les sentiments et les passions.

Il leur consacre la seconde partie du Traité de la

Volonté (la première étant un traité d'Economie politique) qui est la cinquième partie des Eléments d'Idéologie (les trois premières parties composant le Traité de l’Entendement). Mais 1l à renoncé à achever cette

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