‹ La psychologie de StendhalChapitre 8 sur 69 · partie de sa doctrine · texte numérisé non relu

partie de sa doctrine

Toutefois son esquisse est très nette. Elle est fondée :

sur la distinction de la vie organique et de la vie de

relation. « Il existe en nous des. sentiments et par suite

des besoins et des intérêts analogues à ces deux modes

de notre existence et dérivant de ces deux ordres de

fonctions (2). » La première vie qui a pour base le grand :

sympathique et se compose des fonctions de conserva-

tion « produit en nous inévitablement les idées de per-

sonnalité et de propriété ». « Dès que nous avons appris :

à connaitre notre individu et tout ce qui lui appartient,

(1) IV, p. 522 (note finale).

(2) IV, p. à12.

età le distinguer de tout ce qui n’est pas lui, comme il nous est mamifeste que nous ne pouvons jouir et souffrir que par nos organes, comme notre moi est tout - pour nous, il nous est impossible de ne pas tout rapporter à lui et de ne pas le préférer constamment à tout ce qui lui est étranger. « C’est là une conséquence mécessaire de la vie de conservation, c’est-à-dire de la base fondamentale de notre existence (1). Ainsi nous voilà inévitablement en opposition avec les autres individus. Sans doute,-pour la ‘satisfaction de nos besoins de conservation, l'assistance de nos semblables nous Lest extrèmement utile et même rigoureusement néces saire ; nos.moyens augmentent indéfiniment quand nous les réunissons. Il y a donc jusqu'à un certain point une base égoïste et pour ainsi dire organique de la société.

Mais le besoin de sympathiser dépasse l’égoisme, et il est fondé dans la nature humaine. « Il dérive aussi nécessairement de notre vie de relation, que le sentiment de personnalité dérive de notre vie de conservation (2). » Nous sommes faits de telle façon que nous aimons à sympathiser (3).

CPE p: 25L.

(2) IV, p. 516. Stendhal suivra très rigoureusement Tracy, et cela de son propre aveu (Histoire de La Peinture, p. 213, note). « Le grand sympathique, en ce sens très mal nommé, serait la cause de l'intérêt personnel, et le cerveau, la cause du besoin de sympathie : voilà les deux principes de l'Orient, Omaze et Arimaze, qui se disputent notre vie. (Voir l'ouvrage sublime de M. de Tracy sur la volonté.) »

(3) Cette théorie n'est point chez Bichat pour qui « tout ce qui

Les passions bienveillantes, et l'amour, la plus délicieuse de toutes, sont fondées sur la sympathie, et par, conséquent sur la vie de relation.

L'amour a pour base le besoin de reproduction comme ce besoin, il nous donne la conscience de notre force et l’exalte encore. Mais ce désir si véhément,

plutôt fureur que désir, n’est point encore l'amour.:

est relatif aux passions appartient à la vie organique », p. 49. Sans! doute les passions ont leurs causes dans les objets extérieurs, el, en

ce sens, le cerveau concourt à leur formation, mais c est toujours sur la vie organique, et non sur la vie animale qu'elles portent leur” influence. D'autre part c’est la vie animale, le cerveau qui agrandit: le cercle étroit de la vie organique, et crée la vie extérieure et le

développement de la société. Mais Bichat ne s’est point demandé

si le cerveau était capable de produire des passions d'un ordre

nouveau.

Quant à Cabanis, il est vrai qu’il écrit (I, Préface, p. 22) : « Par une heureuse nécessité, l'intérêt de chaque individu ne saurait, jamais être véritablement séparé de l'intérêt des autres hommes.

« On reconnaît bientôt que le seul côté par lequel ses jouissances puissent être indéfiniment étendues, est celui de ses rapports avec, ses semblables ; que son existence s'agrandit à mesure qu'il s’associe à leurs affections, et leur fait partager celles dontilest animé » ;« mais il n’a pas approfondi-ce fait dans le sens où s'engage Destutt.

Jusqu’à quel point Stendhal utilise-t-il cette vue de Tracy ? fl l’a. connue et remarquée; mais je ne crois pas qu'il faille chercher. entièrement dans cette distinction l'origine desa théoriesinettements opposée à celle d'Helvétius; c’est par sa richesse même, par sa, puissance d'expansion, que l'énergie transcende l'intérêt étroit et mesquin. Il est vrai que Stendhal a particulièrement mis en» lumière le rôle de l'esprit, du travail mental, du cerveau dans la constitution de la passion ; mais le travail de l'esprit est immanent à la passion ; ce n’est pas lui qui donne à la passion son caractère, d’extériorité.

-« L'amour n'est pas seulement un besoin physique.

C'est une passion, un sentiment, un attachement d’individu à individu. » Le plaisir d'aimer et d’être aimé y à autant et plus de part que celui de jouir. « La preuve en est que la jouissance forcée est très imparfaite ; elle est même physiquement pénible ; et la jouissance trop partagée ou trop facile est sans saveur, parce qu'elle ne prouve pas le sentiment. » Le consentement est donc un des charmes de l’amour.

à Cela est d'autant plus vrai que les idées sont plus multipliées et plus étendues, et les sentiments plus délicats et plus fins. Qu'est-ce donc que l’amour dans

l’homme ayant atteint tout son développement ? C’est

amitié embellie par le plaisir ; c’est la perfection de

bPamitié. C’est le sentiment par excellence auquel con- P q

court toute notre organisation, qu'emploient toutes nos facultés, qui satisfait tous nos désirs, qui réunit tous nos plaisirs : c'est le chef-d'œuvre de notre être (1). » - Biran est ici fidèle à Bichat et à Cabanis (2). Il y a, à la base de la passion, une affection, un besoin senti. Ce besoin s'enrichit d’une image plus ou moins vague qui lui donne un objet et d'une croyance qui s’y rattache ; c'est ce besoin qui met en jeu l'imagination et rend par son concours la croyance plus ferme, plus flexible (3). L’affection elle-même est inséparable des

È (4) IV, p. 518 et suiv.

— (2) Œuvres, Ed. Naville, IL, p. 74.

« (3) I1 peut se faire aussi que la passion ait son premier mobile

e x x 2 « eg

modifications organiques. Toute passion est une espèce | de culte, rendu à un objet fantastique. Get objet est, toujours plus ou moins enveloppé, indéfini. L'imagination, en donnant un. objet vague et mobile, sous l’unité apparente (1), aux passions, les oriente dans une seule direction et les fortifie par l'étendue illimitée des perspectives qu'elle leur ouvre. Au sommet de la pas-: sion est l’extase. La continuité du même désir vers un idéal approprié au besoin ou à Fétat actuel de l'Ame, | fixe toute la vie dans un centre intérieur, suspend toutes facultés actives. Le moi ne fait plus qu’un avec l'idéal, | objet du désir qui a précédé et amené cette absorption. #

Ainsi l’exaltation “e S dans la Nes Le de!

ganisme ue l'âme à lui et l'unit ou identifie, pou ainsi dire, avec la matière ou la chair qui lui sert d’enveloppe. « L'enveloppement et l'absorption la LS complète de la personne ou du moi, correspond au

plus haut point d’'exaltation du désir (2). »

Pour Helvétius toute réalité est sensation : le fond de:

dans l'imagination (Naville, HE, p. 495). La passion appar lient aux deux vies intellectuelle et sensitive dont elle forme le lien. (1) Cousin, [, p. 151. 3 (2) Naville, IN, p. 497 et sut.

l'être humain c’est la sensibilité physique ; toute passion sy ramène. Comment la passion aurait-elle plus -d'étendue que l'esprit ou que le cœur ? La société com- -plique la nature, mais elle ne crée rien qui la dépasse. Je ne trouve nulle part chez Helvétius cette idée soutenue plus tard par Comte et son école, que la société ajoute vraiment à la nature, et que l’homme en société est autrement-constitué que l’homme naturel. Ainsi la Société, en ajoutant et en opposant les uns aux autres des individus différents, en créant des conditions: favorables ou défavorables à la satisfaction des besoins, en -orientant vers tel où tel objet l'activité humaine, en réglant le débit et le cours de cette activité, complique bien les besoins physiques, maisne modifie en rien leur nature. Une sorte de fantasmagorie, d'origine sociale, enveloppe la sensibilité. Mais c’est toujours la sensibilité physique qu'on retrouve au fond du creuset. Cabanis, Bichat et Biran donnent plus d’ampleur à la notion de sensibilité ; ils ont une vue plus large de la - vie organique et de la vie de relation. Mais pour eux la - vie organique est le terme où aboutissent et le centre d’où partent les passions. [ci encore une fantasmagorie . sociale enveloppe et dissimule une réalité biologique. Pour tous les idéologues, sauf Tracy, la passion, sous sa forme complexe, a quelque chose d’illusoire : elle est une superfétation, due à une mauvaise constitution politique, à la fausseté de la forme sociale ; ce sera Jus- . tement le progrès politique de la faire disparaitre

Ja

Fr æ Zhe

Au contraire, nous l'avons vu et nous le verrons mieux encore, pour Stendhal la passion est l’expres-"

sion de l'énergie, c'est-à-dire de la réalité suprême ;

elle dépasse l’amour-propre, la sensibilité physique, le corps, le moi. Si elle relève jusqu’à un certam point de w la société, c’est que la vie sociale seule permet à l’homme

d'être vraiment homme. Mais elle est dans la natcre, | elle est la nature même, et non point un fantôme créé |

par la société. Du reste, Stendhal convient avec les,

idéologues qu’elle relève surtout des périodes confuses et des époques de crise et des formes mal fixées. Il

convient aussi que le progrès des lumières la menace.

Ici apparaît l'une des contradictions qu'on a relevées | chez Stendhal : le goût d’un gouvernement démocra- « tique et le regret romantique des républiques chaoti ques et des tyrannies mal assises : l'opposition de ces ,

deux mots : sûreté et passion.

Ainsi Helvétius ramène ‘la passion et par exemple -

l'amour à la sensibilité physique : l’amour volupté

c'est le vrai amour. L'amour passion est factice ; c’est- | à-dire qu’il est une complication sociale ; eten ajoutant .

la littérature et le roman à la volupté, des sociétés mal faites ont faussé l'amour ; des sociétés mieux faites le rétabliront dans sa pureté. Ainsi Cabanis fait de l'amour un réflexe de la sensibilité organique, compliqué d’une fantasmagorie sociale, qui elle aussi doit se dissiper. Stendhal, nous l'avons vu et nous le verrons mieux encore, Stendhal admet bien qu'il y à au

bn did).

point de départ de l’amour un choc physique, une excitation organique ; il admet bien aussi que l’amour passion est, en un sens, l'œuvre de la civilisation ; mais “tout le jeu de l'amour passion, son mécanisme, son déploiement, deviennent chez lui l’essence même de LAmour. La passion, comme telle, est expression de l'énergie, réalisation de la suprême réalité ; le physique, qui la plupart du temps n’est que point de départ et que signe, est bien incapable de tout expliquer. Et la réalité profonde de l’amour fait sa valeur. Stendhal ‘admire les périodes historiques où il s’épanouit le plus largement, ces périodes si « odieuses » à l’idéologue Cabanis.

Les idées de Stendhal, nous l’avons dit, se sont formées en partie sous l’influence des idéologues ; mais en partie aussi elles existaient dans son esprit, au moment où il a commencé à les connaître. Qu'a-t-1l pensé exactement de ses maitres ? Et dans quelle mesure ses jugements nous permettent-ils de mesurer sa réaction personnelle et de suivre la formation de ses propres idées ?

. Et d'abord, quand et comment les a-t-il connus ?

Condillac est cité dans une lettre de 1802, mais cité en passant, et non pas utilisé, comme le seront plus tard Helvétius et Tracy, et il semble,-en somme, que Stendhal, dès cette époque, l’ait assez peu pratiqué.

Il a connu Helvétius dès Le début de 1803 ; certaines lettres de lui à cette époque, ne sont qu'un résumé d'Helvétius ; il l’a lu, je crois, dans l'édition de 1795. Malgré ses critiques assez vives, il y reviendra plu-

sieurs fois, et par exemple en 1805 (1).

(1) Il me semble que la lettre du 29 janvier 14803 (Corr.. I, p. 42 et suiv.) est tout inspirée d'Helvétius : voici les analogies frappantes.

L’anecdote Walpole ;

Les passions, seuls mobiles des hommes (la crainte de l'ennui et l'amour de la gloire, qui l'ont fait étudier);

La passion: désir continu ; - |

L'éducation capable de faire de grands génies.

Si l’on hait les gens supérieurs avec lesquels on vit, on sera toujours médiocre.

— de même, 30 janvier 1803, Corr , 1, p.47:

L'histoire de Vaucanson, Shakespeare, etc., les hasards qui décident du goût des grands hommes. Fr

Un grand esprit consiste à beaucoup comparer.

10 Toutes nos idées nous viennent par nos sens.

20 La finesse plus ou moins grande des cinqsens ne donne ni plus ni moins d'esprit.

3° L'éducation seule fait les grands hommes.

— Que chaque homme juge tout par son intérêt (et le développement de dette idée). Corr., I, p. 53 (8 février 1803). — Génieet invention, I, p. 68 (1803).

— Corr., I, p.85 (11 mai 1804) :

Tout malheur ne vient que d'erreur. La méconnaissance du sens des mots.

— Malgré les appréciations assez sévères que Je citerai plus bas, nous Us encore des expressions laudatives sur Helvetius :

Corr., |, p. 190 (1805): « Songe toujours au fameux quinque chou -Duclos-Vauvenargues-Hobbes. »

P. 195 (1805) : « Relire le plus froidement possible Helvetius, De l'Esprit, mais surtout De l’ Homme. »

P. 198 (4803) : « Envoie-moi par la même occasion mon Helveüius, à vol. » Zbid., p. 203,1, p. 228 (24 janvier 1806}: « Surtout

Tracy vient au premier plan dès le début de 1805: il

pi

semble que Beyle ait commencé à le lire à cette - époque ; il le commente à Pauline (1).

» tâche de te procurer Hobbes: De la nature humaine. C'est la fin de l'édifice dont Helvetius a jeté les fondements. »

En 1807 (Nouv. Rev. franc., 1914, p.551): « J'aieu deux heures d’un dégoût de Lout au monde, même De l'Homme d' Helvetius, que Je lisais alors, et qui me semble le bon sens même. Je trouve plus -dansun de ses chapitres que dans les volumes des autres, et énoncé plus clairement et mieux prouvé.

…En1822 (Corr., Il, p. 246), re écrira : « IL est*un livre dont le véritable titre devrait être « De l'art de découvrir les motifs véritables des actions des hommes ». Ce livre, c’est L'Esprit d'Helvétius. »

En 1834 (Corr., III, p. 110), Stendhal conseille encore à un

- jeune homme la lecture d'Helvétius « qui pourra vous aider à apercevoir la fausseté des trois quarts des choses que les charlatans de … Paris appellent vraies. »

Cf. Corr., HE, p. 208 (1838).

(1) Corr., I, p. 138 et suiv. (1er janvier 1805).

Cest de Tracy qu'il se réclame dans son exposé : que Penser

- c'est Sentir. Sa connaissance de Tracy semble d’assez fraïche date,

- « L'enthousiasme de vertu est si fort que malgré la neige, Je vais acheter la première partie de Tracy et que sous peu, je vais lire les premières pages. » Journal, 1805, 31 décembre, p. 106 et “Acr janvier, p. 407: « Je lis avec la plus grande satisfaction les

- 112 premières pages de Tracy aussi lacilement qu'un roman. »

RL p. 206 (1805) : « Je me suis procuré La Logique de Tracy,

ouvrage sublime : la cause de nos erreurs est dans l’imperfection de nossouvenirs. »

Il y revient, p. 207 (15 nov. 1805) :: … peu d’exactitude dans le souvenir des premiers faits. Ce peu R Me m'empêchait d'y voir de nouvelles circonstances, car faire des jugements, raisonner sur une idée (qui est le souvenir d’une sensation) c’est, comme tu

& Msais, y voir de nouvelles circonstances. »

“ Jbid.:« L'Idéologie.. ce livre sublime; il est bien plus profond qu "Helvétius. » |

- 1, p.209 (19 nov. 1805). Il commente La Logique : 10 Toutes

Cabanis est cité et conseillé à Pauline à la fin dem 1805 (1), Biran est étudié et utilisé à partir de 1805 (2).

Stendhal proclame en 1803 que Helvétius lui a ouvert la porte de l’homme à deux battants (3). Mais il. fait aussitôt Les réserves les plus graves: Helvétius n’a connu vraiment qu'une partie de l'humanité. « L'Esprit » # d'Helvétius a tellement entrainé Stendhal, qu'il l’a fait: douter quelques jours de l’amitié etde l’amour. « Enfin J'ai cru reconnaitre qu Helvétius n'ayant jamais senti, ces douces affections, était, d'après ses propres prin- 3 cipes, incapable de les peindre. Comment pourrait-il expliquer ce trouble inconnu qui saisit à première vue,

nos erreurs viennent de l’inexactitude de nos souvenirs {ibid., p. 219, 17 décembre 1805 et p. 220, 23 décembre 1805, cf. IT, p. 246 (1882).]

20 Un jugement consiste toujours à voir qu’une idée en renferme une autre ou bien encore: un jugement consiste toujours à« voir une nouvelle chose dans un objet que l’on regardait. |

30 Raisonner n’est point une opération différente de celle de” remarquer de nouveaux détails dans les choses.

La sensation étant indubitable, en ayant de faux souvenirs, on ouvre la porte à l'erreur.

Je m'arrête p.348 de La Logique.

— C’est l’année (1805) où il écrit (Journal, p. 112) : « je reconnais à mille germes de pensées nouvelles les heureux fruits des l’Idéologie. »

(1) Corr., I, p. 222 (23 décembre 1805). |

(2) Voir plus bas. — Beyle enseignera l’Idéologie à ses mai-" tresses. À Marseille, il donne à Louason des leçons d'idéologie. Corr., 1, p. 196 (4er octobre 1805). Angelina parle de son cher” « Elvezio ». Ztalie, p.159 (15 septembre 1811). |

(3) Journal, p. 23 x

et cette constance éternelle qui nourrit sans espérance un amour allumé (1) ?-» Helvétius n’a pas connu la force incompréhensible de l'amour (2). Il a peint vrai pour les cœurs froids, et très faux pour les âmes ardentes. On peut, d’après son livre, deviner à peu près les actions des cœurs froids qu'on a dans sa société (3). En étudiant son âme de jeune homme, en lisant dans ses souvenirs, Beyle découvre bien des erreurs dans Helvétius (4). Helvétius était un cœur sec, une âme froide. Il s'est bien trompé (5). L’idéologie peut devenir impertinente en s'appliquant à certains objets. « Le mal, c'est quand de telles gens veulent se mêler des

(1) Corr., 1, 76 (15 déc. 1803).

(2) « qui, parmi mille phrases insignifiantes, fait distinguer à un amant celle qui est écrite pour lui, et qui, lui faisant prêter l'oreille à cette voix presque insensible qui s'élève des autres, et que lui seul peut sentir, lui peint tous les tourments de l’objet qu'il aime, et lui rappelle que de lui seul peut venir la consolation. » Corr., I, p. 77. « Il me semble qu'Helvétius ne peut expliquer cessentiments ni d’autres semblables. » Zbid. Aussi, dès sa première rencontre avec Helvétius, Stendhal rejette sa théorie de l'amour. « L'Esprit, ouvrage bien singulier, sublime en quelques parties, méprisable en d’autres et bien décourageant en toutes. » Zbid.

(3) Corr., 1, 215 (vers 1805); cf. Amour, 225: « Voyez l'analyse de l'amour par Helvétius ; je parierais qu'il sentait ainsi, et il écrivait pour la majorité des hommes. Ces gens-là ne sont guère sus-

ceptibles de l'amour passion. »

(4) Corr., 1, p. 103 (août 1804) ; cf. p. 120.

(5) Corr., p. 98 (17 juillet 4804) : « Peut-être tout ce qu'il y a de bon dans son livre est-il copié de La Rochefoucauld, Duclos, Vauvenargues, Hobbes et Locke. Hobbes est le plus grand de tous. » Cf. p.120.

LS

Beaux-Arts, en raisonner, ou, qui pis est, les pratiquer. |

Voyez les musiciens français. Les passions et les arts ne sont qu'une importance ridicule attachée à quelque petite chose (1). »

Stendhal n’a point changé d'avis. IL écrira plus tard!

qu'Helvétius a eu parfaitement raison lorsqu'il a établi

que le principe d'utilité ou l'intérêt était le guide uni-.

que de toutes les actions de l'homme. Mais il s’est

trompé sur le sens du mot intérêt. « Comme il avait

l’âme froide, il n'a ni connu ni l'amour, ni l'amitié, ni

les autres passions vives qui créent des intérêts nou-

veaux et singuliers (2'. » Ce principe, il faut donc : l'appeler de son vrai nom : le plaisir. « On a des:

devoirs selon la portée de son esprit. Le principe d'Hel- :

vétius est vrai, même dans les exaltations les plus

folles de l'amour, même dans le suicide. Il est contre |

sa nature, il est impossible que l'homme ne fasse pas toujours et dans quelque instant que vous le vouliez prendre, ce qui dans le moment est possible et lui fait

le plus de plaisir (3). »

(1) Racine et Shakespeare, p.99. — Le motest pris d'Helvétius, De l'Esprit, 1, p. 174: «Quand Marcel s'écriait..… Que de choses dans un menuet !... Son exclamation n'est ridicule que par la trop. grande importance mise à de petites choses. »

(2) Corr., IL, p.217 (1820). Beyle ajoute: «il y a trop longtemps :

que je n’ai lu son ouvrage pour... » Cf. Amour, p. 225.

(3) Amour, p. 252. « A l'instant même où la possibilité d’une action (dont l’âme commune n’a même pas l'idée) devient visible à l’âme généreuse, il est de son intérêt de la faire : sinon elle se

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o STENDHAL ET L'IDÉOLOGIE 63

Ainsi les idées capitales de Beyle sont arrêtées et: elles se déclarent dès le premier contact avec Helvétius. L'analyse historique des textes confirme bien notre thèse et justifie notre méthode d' exposition. Stendhal entend par plaisir tout autre chose que l'intérêt d'Helvétius : l'action libre, le mouvement spontané de la passion, aussi bien que l'amour de soi. Le plaisir dépend de l'âme et se mesure à elle ; il en a exactement la grandeur (1).

mépriserait elle-même ; elle serait malheureuse. » Cf. Corr., I, p.510 (28 déc. 1825). Helvétius et M. Cousin. - Amour, p. 251. « Ce philosophe commit la petite maladresse d'appeler ce principe l'intérêt, au lieu de lui donner le joli nom de plaisir ». C'est du reste le sens qu'Helvétius donnait à ce mot, Esprit, 1, p.176: « Je l’applique généralement à tout ce qui peut nous procurer des plaisirs, ou nous soustraire à des peines. » Et il na pas évité systématiquement le nom de plaisir : ainsi l’Epitre sur le plaisir. Mais sous la querelle de mots il y a effectivement une querelle d'idées.

(1) Stendhal écrira de Mme de Staël (Corr., I, p. 180 (1805). « Elle ne sent pas le bonheur d'aimer, elle veut toujours du retour; elle ne sent pas qu'on a du bonheur à aimer comme une âme sensible aime la vue de l’Apollon du Belvédère. » Et en 1803 (Journal, p. 27) : « Pourquoi l'amour est-il un sentiment si délicieux ? C'est que les intérêts de l’amant et de l’aimée y sont confondus ». Et en 1804 (Corr., I, p. 78): « j'ai trouvé ici, comme ailleurs, beaucoup d'amour propre et point d'âme. J'aime mieux les passions avec tous leurs orages que la froide insensibilité où j'ai vu plongés les heureux de ce pays. Elles me rendront malheureux aujourd’hui, peut-être un jour feront-elles mon bonheur: d’ailleurs indiquez-moi le chemin pour sortir de leur empire? Un moment “de leur bonheur ne vaut-il pas toutes Îles jouissances d’amourpropre possibles? »

“ La mé — +

Ainsi l'engouement de Beyle pour Helvétius ne l'a pas empêché de le juger, dès le début; avec sévérité (1). Beyle s’apercevra plus tard que le système d'Helvétius pêche par défaut de largeur. Il n'a pas connu « l'un. des plus grands motifs des actions des hommes : l’instinct (2) » en somme, le dynamisme inné de la vie organique. En niant l'influence des climats il à dit la meilleure absurdité du siècle. Le climat ou le tempérament fait la force du ressort ; l'éducation ou les mœurs, le sens dans lequel ce ressort est employé (3), Helvétius à méconnu les tempéraments (4).

Néanmoins on s'aperçoit aisément que Stendhal doit beaucoup à Helvétius. Et d'abord Helvétius lui a ensei-

(1) Les jugements-sévères apparaissent dès 1803. Voir les passages cités plus haut et Corr., I, p. 120 (1804) : « Je commence à! m'apercevoir qu'Helvétius est plus des premiers (petits auteurs) que des seconds (gens de génie) : il y a de bonnes choses dans son livre, mais elles ne sont pas de lui; elles sont la plupart de-Hobbes, Vauvenargues, La Rochefoucauld, Duclos ».

Corr., p. 126 (1804): : Du reste j’ai découvert beaucoup d'erreurs dans ce livre depuis l’année dernière. »

(2) Corr., Il, p. 275 (1822), cette critique, au cours d'un passage qui signale à un correspondant anglais l’Aistoire des fonctions du cerveau de Gall.

(3) Histoire de la Peinture, p. 208.

(4) « N’a-t-on jamais quitté Paris ? de quelque finesse que l’on soit doué on court grand risque de suivre les pas d'Helvétius, qui n’a d'esprit qu'en copiant d'après nature les routes que prennent les Français pour arriver au bonheur. » Histoire de la Peinture, p. 217. — Pourtant Helvétius tire volontiers des faits des récits de voyages, des annales historiques et religieuses. Voir Keim, Helvétius, p. 314.

“né la sagesse dans la vie. Par lui, sa romantique jeunesse parisienne à été sauvée de la souffrance romantique : « Ce qui me fait marquer ma différence avee les mais importants du journal, et qui portent leur tête comme un saint sacrement, c’est que je n'ai jamais cru que la société me dût la moindre chose. Helvétius me sauva de cette énorme sottise. La société paie les services qu'elle voit (1). » Indiquons au passage les idées que Beyle à vraiment retenues, et non point celles qu'il ‘expose diligemment à sa sœur, en bon écolier précepteur : la Société juge du mérite ; les idées et les mœurs estimées comme expression des intérêts ; la relativité des idées et des mœurs selon les petites sociétés, au sein de la grande société ; le rapport entre les changements du goût et les changements dans la forme du Souvernement, les mœurs et Les lois; entre le goût d'une nation et ses intérêts ; les siècles de liberté, les grands hommes et les grandes passions, les sentiments nobles et courageux ; le rôle des passions ; la structure sociale et la forme des passions : le despotisme et Jl'amour, l'oisiveté et amour, l'ennui, l’oisiveté et les arts ;sans compter bien des indications éparses çà et là, Sur la jalousie, sur l’éducation des femmes (2), sur le

… (1) Brülard, IT, p. 89 ; Helvétius, FE, p. 393 : « L’estime pour les différents genres d’esprit est, dans chaque siècle, proportionnée à lintéret qu'on a de les estimer. »

& (2) Pour Helvétius il faut perfectionner l'éducation des femmes parce que l’amour nous oblige à leur ressembler et par conséquent à prendre leurs défauts. I, p. 359.

DeLacroix — Stendhal. b)

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