‹ La psychologie des élusChapitre 43 sur 57 · IV. — Après avoir accordé à nos morts la lu · texte numérisé non relu

IV. — Après avoir accordé à nos morts la lu

mière de gloire qui leur permet de le voir face à face comme il se voit lui-même, Dieu se montre à eux à découvert. C'est ce « face à face » avec Dieu qui est le second caractère de l'enseignement divin.

Quand ici-bas nous nous promenons sur quelque plage, l’eau fait entendre son murmure à nos oreilles, les vagues ondulent devant nous, la mer s'étend immense jusqu'aux limites de l'horizon, une brise fraîche et fortifiante nous fouette le sang, nous percevons comme un sain

et vigoureux parfum qui s'échappe des algues,

des épaves, de tout ce qui vit, de tout ce qui meurt ou s’agite dans les flots, Or tout cela est

en dehors de nous,tout cela se manifeste à nous :

mais pour le percevoir, pour le sentir, il faut que les organes de nos sens se mettent en activité et produisent en eux-mêmes une image, une représentation, que les philosophes et les théologiens appellent « espèce sensible ». La vue de la mer se traduit dans mon œil par une vibration spéciale, par une image qui m'en donne la ressemblance et me la fait connaître.

Quand j'ai vu la mer, si je veux penser à elle et

exercer mon intelligence à son sujet, alors il faut que la vision produite en mon œil aille à travers plusieurs facultés sensibles, à travers l'imagination, jusqu'à mon entendement, qui la travaillera, l’élaborera et en tirera une image nouvelle appelée « espèce intelligible ». En sorte que sentir ou penser, c'est produire en nous des tableaux vivants dans lesquels les objets exté-

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rieurs sont représentés. Ces tableaux viennent de notre fonds; c’est nous qui les produisons sur le modèle des objets vus ou pensés, mais ils ne sont pas ces objets : ma vision, ma pensée de la mer représente celle-ci, mais elle n’est pas la mer.

Or, quand Dieu instruit nos morts dans le ciel, il ne se montre pas à eux comme la mer se déroule sous nos yeux sans les pénétrer, il ne se contente pas d’être seulement l'objet de notre vue et de notre entendement. Il sait bien que nous serions incapables de tirer de notre fondsune image qui le représente suffisamment ; il n’y a donc plus là de ces espèces intelligibles dont nous parlions tout à l'heure et au moyen desquelles nos morts se représenteraient Dieu. Mais sa Divinité s'unit à leur entendement, sans entremise d'espèce ni représentation quelconque; elle s'applique elle-même à l'esprit humain, se rendant tellement présente à lui que cette intime présence tient lieu de représentation et d'espèce. « O vrai Dieu, quelle suavité à l’entendement humain, d’être à jamais uni à

son souverain objet, recevant non sa représen-

tation, mais sa présence, non aucune image ou espèce, mais la propre essence de sa divine vérité et majesté ! ,»

V. — Cette suavité de la vue de Dieu. de l’union avec Dieu, donnait aux saints le dégoût

1. Saint François de Sales, Traité de l'amour de Dieu. LIL c: x;

de la terre et la nostalgie du ciel.Ils ne pleuraient pas leurs morts et ne les rappelaient pas sur la terre, mais 1ls se réjouissaient de leur bonheur et aspiraient à les rejoindre. Nous en avons un bien doux exemple dans cet entretien de saint Augustin avec sa mère à Ostie, dont les « Confessions » nous ont transmis le secret et dont Ary Scheffer a immortalisé la scène. Parlant de sa mère, saint Augustin écrit : (« Peu de jours avant sa mort dont le temps vous était aussi connu qu'il nous était caché, il arriva, et ce fut sans doute par une disposition secrète de votre Providence, qu'à Ostie où nous étions en repos, hors du tumulte du monde, après les fatigues d’un grand voyage, n'ayant autre chose à faire qu’à nous préparer à nous embarquer,nous nous trouvàmes seuls, elle et moi, appuyés sur une fenêtre qui regardait sur le jardin de la maison où nous étions logés, nous entretenant tous deux avec une merveilleuse douceur, et portant toutes nos pensées et toutes nos affections vers ce qui était devant nous, dans un entier oubli de ce que nous avions laissé derrière !, »

Ils regardaient en avant. Or, en avant, sur la

route du chrétien, c’est la mort, c’est le ciel. Et ils cherchaient « à la faveur de la vérité ‘éternelle, toujours présente à tout, ce que sera cette vie bienheureuse qui doit être le partage. des saints durant toute l'éternité ». Ils savaient bien ce qu’elle n’était pas, « que c’est ce que l'œil

1, Saint Augustin, Confessions, 1. IX, c.x. Trad. Dubois.

n’a point vu, ce que l'oreille n’a point entendu, et ce que le cœur de l’homme ne conçoit point », mais cela ne leur suffisait pas, ils s’efforçaient d’en savoir davantage. « Nous ne laissions pas de présenter encore la bouche de notre cœur au courant des eaux célestes de la fontaine de vie qui se trouve en vous, Seigneur, afin qu’en étant abreuvés autant que notre capacité le comportait, nous puissions porter nos pensées assez haut, pour comprendre en quelque sorte une chose si élevée. » — [ls parcoururent pour cela toute la création matérielle, la terre, et ils virent clairement « que bien loin qu'une vie comme celle-ci, quand elle serait assortie de tout ce qu'on pourrait désirer de plaisirs sensibles, et que l’on y jouirait de tout ce qu'on peut se figurer de plus beau et de plus éclatant dans le genre des choses corporelles, pût être comparée à la félicité de cette autre vie, elle ne mériterait pas même d'être comptée ». Ils élevèrent leurs regards «jusqu’au ciel même, d’où le soleil, la lune et les étoiles font luire leur lumière sur la terre ». De là portant encore plus haut leurs discours et leurs pensées, ils en vinrent à considérer leurs propres âmes. Ils passèrent encore au delà jusqu’à la contemplation de la Sagesse éternelle « qui a fait tout ce que nous voyons, tout ce qui a Jamais été et tout ce qui sera jamais et qui n’a point été faite ». | À ce moment ils sentirent qu'ils touchaient au vrai sol de la vérité et de la félicité éternelles. « Dans le temps que nous en parlions et que le

mouvement de nos affections nous portait tout | entiers vers elle, un soudain transport de nos cœurs nous fit arriver jusqu au point de l’entrevoir et de le goûter en quelque sorte, et la vue de ce grand objet nous fit soupirer d'amour et de douleur de n'être pas encore en état d’en jouir pleinement. » Ge fut une minute de délicieux ravissement, pendant lequel le ciel pénétra en quelque sorte en leur âme, l'Esprit Saint y apporta ses prémices, et quelque chose du renouveau du ciel. Bientôt retombés « dans ce qui était la portée ordinaire de leurs pensées et de leurs paroles », ils s’essayèrent à se décrire mutuellement la leçon divine qu'ils avaient vue et entendue, « cette parole ineffable qui, subsistant éternellement en ellemême, sans changement n1 défaillance, rectifie et renouvelle toutes choses. »

VI. — Rien dans les écrits des Pères ne dépasse la sublimité de cette page où un saint de génie nous fait entrevoir les merveilles de l’enseignement donné par Dieu aux âmes bienheureuses, « Nous disions donc : Si le tumulte qu'entretiennent au-dedans de nous les impressions de la chair et du sang, venait à s’apaiser dans une âme ; si les fantômes que son imagination a tirés du grand spectacle de tout ce qu'enferme la vaste étendue de la terre, de la mer, de l’air et du ciel même, s’écartaient et ne lui disaient plus rien ; si elle ne se disait plus rien elle-même et qu'elle s'élevàt au-dessus de ses propres pensées et que

dans cet état, la vérité même lui parlât, non par ces sortes de songes ou de révélations qui se passent dans l'imagination ; n1 par des voix extraordinaires, ni par aucun autre de ces signes, par où il a plu quelquefois à Dieu de se faire entendre, ni par la voix d’aucun homme, ni même par celle d’un Ange, ni par le bruit du tonnerre, ni par les énigmes des figures et

des paraboles, parce que toutes ces choses

disent à qui a des oreilles pour entendre :

« Nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes « et nous ne sommes que l'ouvrage de celui

« qui subsiste éternellement. » Supposé donc +

qu'aucune de toutes ces choses ne parlât à cette âme ou qu’elles ne lui disent que ce seul mot et qu'après cela elles se tussent, pour lui donner moyen de porter toute son attention vers celui qui les a faites et que nous aimons en elles, et qu'elle l” entendit lui-même, comme nous avons fait dans ce moment où nous étant élevés audessus de nous-mêmes, nous avons atteint cette sagesse suprême qui est au-dessus de tout et qui subsiste éternellement ; que ce qui n’a fait que passer comme un éclair à notre égard, fût continué à l'égard de cette âme dont nous parlons : et que sans être partagée par aucune autre sorte de vision, elle fût abîmée et absorbée tout entière dans la joie tout intérieure et toute céleste de celle-ci et se trouvât fixée pour jamais dans l’état où nousnous sommes vus dans ce moment de pure intelligence qui nous a fait soupirer d'amour et de douleur de n’y pouvoir subsister, ne serait-ce pas là cette « joie

du Seigneur » dont il est parlé dans l’Evangile 19 Mais quand serons-nous dans cet heureux état ? Ne sera-ce qu'après cette résurrection dernière qui rendra la vie à tous les hommes, quoiqu'elle -ne les doive pas tous changer en mieux ? »

L'âme pour entendre la voix de Dieu doit donc faire taire toutes les créatures, imposer silence à toutes les voix finies qui lui parlent, se taire elle-même, s’abandonner enfin à l’action divine, à l’envahissement de la lumière infinie.

VII. — Quelles sont les sublimes vérités qui envahissent l'esprit de nos morts de leur éternelle et divine réalité? Nous avons dit que l’homme doit imposer silence à toutes les autres voix que la voix de Dieu, que Dieu a déposé dans l'esprit, par le don de la lumière de gloire, la faculté de l'entendre, qu'il a ensuite pénétré dans l’âme pour y être connu, non par une représentation finie, jaïllie du fond même de l'intelligence, mais par sa présence réelle et par sa possession. Dieu possédé dans son infinie simplicité, c'est Dieu connu dans l’unité de sa nature et dans la trinité de ses personnes, dans les merveilles de son être et dans les secrets de son activité libre. Tels sont donc les objets manifestés à nos chers élus. ee

En recevant l’irradiation divine, ils voient Dieu en lui-même, dans ses perfections indicibles, et ils y éprouvent une admiration et un

1, Math,, xxv, 21, 23.

enthousiasme inexprimables. Jusque-là ces esprits humains n'avaient vu que des reflets de la divinité, et cependant certains de ces reflets les avaient singulièrement émus. Ils s'étaient sentis saisis par l’immensité des grandes plaines et des mers, parce qu’ils y avaient deviné l’immensité autrement immense de Dieu ; la puissance si calme, si douce, si forte dans sa marche silencieuse et uniforme, des grandes machines industrielles, leur avait parlé de la toute-puissance d’un Dieu qui mène la course des astres, et les décisions libres des âmes ; la majesté des chaînes montagneuses leur avait rappelé la splendeur majestueuse de la divinité; la sagesse de Dieu s'était révélée dans les grandes synthèses scientifiques, sa vertu dans l’héroïsme des saints, et cependant ces grandes choses créées, si imposantes en elles-mêmes, n'étaient qu'une image infinitésimale des magnificences divines. S'ils en ont été touchés jusqu’à l’émerveillement ou jusqu'aux larmes, que dire de leur étonnement ému et de leur félicité en se trouvant tout d’un coup, non plus devant le panorama de la créature, mais devant le panorama de la Divinité ? Aucune parole ne saurait le traduire, comme aucun spectacle fini ne saurait rendre des spectacles infinis.

VIII: — Dieu ne se borne pas à révéler ses perfections naturelles, il introduit l'âme de nos morts jusqu'au foyer intime, jusqu'au centre mystérieux où le Fils jaillit, en une génération unique et parfaite, du sein du Père,

et le reproduit dans l'identité de son être. De | toute éternité, Dieu se connaît, 1l se conçoit dans une Idée infiniment adéquate ; en se, concevant, il s'exprime en une Parole qui dit tout son être, en un Verbe qui l’enferme et lui est entièrement semblable. Qui pourra jamais rendre la sublimité de cette Parole divine où Dieu ne se contente pas, comme les paroles humaines, de faire entendre un son par lequel la vérité n’est que symbolisée, mais où il renferme la substance même de la vérité qu'il exprime. Quand l’homme parle, quand 1l dit à un autre homme : « Je vous aime », cette parole est douce certes à entendre, et cependant cette parole n’est qu'un mouvement de l'air, une vibration froide et fugitive, qui n'est pas l'amour, qui n’est pas le cœur aimant, qui n'est pas le cœur aimé. Cette parole n’est qu’un signe fort différent de la chose signifiée.

Quand Dieu fait tomber la Parole qui traduit sa perfection infinie, cette Parole n’est pas un son vide, une vibration creuse, cette Parole est la chose même qu'elle exprime, elle dit Dieu, et elle est Dieu en même temps, elle est le Verbe infini. i

Il arrive parfois que de grands orateurs s’adressant à leurs concitoyens leur disent des choses si nobles, si élevées, et leur exposent celles-ci en un langage si correct et si vivant, que ceux qui les entendent sont haletants, soulevés par l'émotion, attirés par la beauté des sentiments et suspendus aux lèvres qui leur

parlent. Et cependant ce sont des paroles hu-

maines, bien imparfaites auprès de la parole de Dieu, bien froides auprès de la chaleur du Verbe éternel, bien vides auprès de la substantielle réalité du discours divin. Avec quel bonheur les élus, qu'on nous permette cette expression, ne sont-ils pas suspendus aux lèvres du Père quand il prononce cette parole merveilleuse qui est le Fils et quand dans cette parole le Fils naît du sein même du

Père.

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