‹ La psychologie des idées-forcesChapitre 12 sur 74 · RAPPORT DU SENTIMENT A LA REPRÉSENTATION · texte numérisé non relu

RAPPORT DU SENTIMENT A LA REPRÉSENTATION

pas la représentation d'un changement d'état utile ou nuisible à la \âe qui cause le plaisir ou la douleur; c'est au contraire le plaisir ou le déplaisir qui, étant par lui-même et indépendamment de notre représentation un changement agréable ou pénible, provoque le discernement et la représentation de ce changement utile ou nuisible. Nous extrayons cette représentation de Témotion elle-même et de l'impulsion motrice qui la suit, tantôt répulsive, tantôt attractive, dès que nous pouvons réfléchir sur cette émotion et faire attention à ses limites plutôt qu'à son contenu, à ses relations plutôt qu'à son fond, à ses antécédents, à ses conséquents et à son lien avec le mouvement plutôt qu'à sa nature intime et caractéristique.

Pour donner à la théorie intellectualiste une plus grande vraisemblance, on a prétendu que l'opération intellectuelle qui produit le sentiment est inconsciente, Nicolas Grote, par exemple, fait des sentiments « le produit conscient d'une estimation inconsciente de certains rapports » . C'est là se tirer d'affaire par un mode occulte d'intelligence, le « raisonnement inconscient » ; c'est recourir à une hypothèse d'autant plus commode qu'elle dispense de toute vérification et de toute démonstration. Comment d'ailleurs concevoir qu'une connaissance que nous ne connaissons pas soit précisément ce qui nous fait jouir ou souffrir? il ne suffit pas d'ajouter à l'estimation l'inconscience pour la changer en une conscience de plaisir ou de douleur.

La forme la plus achevée de la doctrine qui explique les sentiments par des phénomènes intellectuels est celle de Herbart. Selon lui, si le sentiment n'est pas lui-même une représentation, il résulte du moins d'une action réciproque des représentations. Quand, par exemple, je songe à un Mol que j'ai perdu, l'image de la personne aimée se trouve subir l'action de deux séries de représentations en sens contraire, les unes tendant à la favoriser, comme le souvenir de ses qualités et de ses bienfaits, les autres à la refouler, comme le souvenir de sa mort ; il en résulte un rapport de tension et de lutte, qui est la peine. Toute peine est la tension forte d'une représentation plus contrariée que favorisée; tout plaishc est la tension douce d'une représentation plus favorisée que contrariée. Comme

on le voit, Herbart fait reposer le plaisir et la douleur non sur le contenu des idées, mais sur leur relation mutuelle et leur forme ; or, comment admettre que nous soyons ainsi indifférents au contenu, par exemple à l'idée même de notre ami , et affectés par le seul rapport mutuel de nos représentations opposées? Sans doute les représentations peuvent s'obscurcir ou s'éclairer mutuellement, elles peuvent s'affaiblir ou se fortifier, elles peuvent s'accorder entre elles ou se contredire : il en résultera d'abord des états particuliers de l'intelligence même , tels que l'indécision, le doute, la croyance; et ces états pourront être accompagnés de certaines affections, comme Vinquiétude ^ le contentement^ etc.; mais ce n'est pas le rapport même des représentations entre elles qui constitue les états affectifs, à moins que sous les représentations on ne place des tendances et des appétitions , c'est-à-dire en sonune des phénomènes d'activité, de volonté, de désir. En ce cas, ce sera l'accord ou le conflit des tendances qui produira les émotions agréables ou désagréables ; ce ne sera plus l'accord ou le conflit des représentations intellectuelles. Si la mort d'un ami m'afflige , ce n'est pas parce qu'il y a conflit entre l'idée de ses bienfaits, qui tend à faire subsister son image dans la conscience, et l'idée de sa mort, qui tend à la refouler; c'est parce qu'il y a conflit de mes inclinations, désirs, habitudes et affections avec la réalité brutale qui les prive de leur objet. L'orage des idées n'est que la manifestation superficielle d'un orage plus profond, comme les éclairs visibles révèlent, dans les nuages» une lutte de forces invisibles.

En outre, la théorie de Herbart est impuissante à expliquer les plaisirs et les peines les plus élémentaires qui se retrouvent au fond des autres et qui , en se compliquant, produisent les sentiments supérieurs. Ces plaisirs et ces peines élémentaires sont les jouissances et souffrances, sensorielles. Or, comment expliquer une colique ou un mal de dents par un rapport de représentations?

Nous ne saurions donc accorder que la représentation ou « rapport à un objet » soit, selon l'expression de Brentano (qui suit ici Herbart), « la fonction unique et seule élémentaire de l'esprit » dont la sensibilité ne serait qu'un

Page 1