RAPPORT DO SENTIMENT A LA REPRÉSENTATION ICI
dérivé (1). En général, restimation, le jugement, la représentation et la pei*ception ne sauraient jamais être primitifs ; la représentation n^existe que par un objet donné et un sujet donné qui est spectateur ou appréciateur, soit moi, soit autrui, soit ma conscience, soit une autre. Quand on dit avec Leibniz que, dans la projection géométrique, une ellipse représente un cercle , on suppose , sinon dans Tellipse, du moins au dehors, un spectateur pour qui il y a représentation, expression. Supprimez le .spectateur, il y aura bien jconnexion objective des choses Tune avec l'autre, mais point de représentation, sinon virtuelle, point A' expression du multiple dans le simple, point de perception, sinon pour une conscience possible. Une perception non consciente n'est perception que pour une autre conscience qui la perçoit; sinon, elle n'est plus perception et représentation que par métaphore. Ainsi, en nous-mêmes, la représentation objective est dérivée ; dans l'état total dont nous avons conscience, nous extrayons certaines qualités pour nous les représenter, mais le plaisir et la douleur sont des états irréductibles aux fonctions purement intellectuelles. Ce sont des états ou plutôt des modes d'action et de réaction du sujet même, qui indiquent comment nous sommes et non comment les choses sont.
Le souvenir est nécessaire pour l'intelligence proprement dite, qui implique comparaison, mais il n'est pas nécessaire pour rémotion agréable ou désagréable. Je n'ai pas besoin de rien me rappeler ni retenir pour sentir immédiatement une brûlure ou un coup. Nous ne saurions admettre avec M. Richet « qu'une douleur si rapide qu'on n'en conserve pas le souvenir, ne soit rien ». — « Ce qui fait la cruauté de la douleur, dit^il, c'est moins la douleur ellemême, si intense qu'elle soit, que le retentissement pénible qu'elle laisse après elle. » — Ce prétendu retentissement est, pour les douleurs physiques, la prolongation effective du trouble nerveux et par conséquent de la douleur même : c'est mieux qu'un souvenir, c'est une réaUté. Une douleur continuellement oubliée et continuellement reproduite, comme une série de violentes étincelles électriques, n'en
(i) Voir nos Principes d'une Psychologie des idées^ forces.
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serait pas moins un horrible supplice. Sans doute la mémoire, en ajoutant Tattente de Tavenir et le souvenir du passé à rhorreur du présent, ajoute la douleur morale à la douleur physique; mais celle-ci est entière sans celle-là (1). A force de vouloir tout ramener à la relativité, on oublie les termes réels de toute relation, on intellectualise toute chose ou, ce qui revient au môme, on ramène tout au mécanique en même temps qu'au logique. Des changements, des mouvements, des relations mécaniques ou intellectuelles ne suflîront jamais à expliquer le réel et le concret de la douleur, Taiguillon poignant de la souffrance.
II. — Selon les partisans de Schopenhauer, notamment de Hartmann, le plaisir et la douleur empruntent à Tintelligence les qualités qu'ils semblent avoir, mais , en euxmêmes, ils ne sont que des degrés divers d'intensité dans la volonté inconsciente et n'ont aucune qualité propre. Seuls, les états intellectuels qui les accompagnent, sensations, perceptions, jugements, raisonnements, leur communiquent une couleur distinctive et établissent entre eux des différences discernables. Par exemple, le plaisir de la faim assouvie diffère-t-il, comme plaisir, de celui d'entendre une sonate? le plaisir d'une bonne odeur et celui d'un bon mot diffèrent-ils autrement que par des qualités intellectuelles qui ne sont plus le plaisir même et qui n'en peuvent résulter? Non, répond de Hartmann, reprenant
(1) Selon M. Richet, « la douleur est lo. perception d'une excitation forte », elle est « une fonction intellectuelle », parce qu'elle est d'autant plus développée que Tintelligence elle-même est plus dévelop- Ïtee. « Tel traumatisme qui serait pour Thomme une douleur intoérable est à peine une gène pour certains animaux. » Des papillons cloués sur le liège vivent plus de deux jours. Un requin est ouvert, on enlève son cœur et ses viscères, et pendant plusieurs heures ranimai privé de cœur, de sang et d'entrailles, se débat, essaie de mordre, témoigne d'une force prodigieuse. Les sauvages supportent des choses que Thomme civilisé ne saurait supporter, — Tous ces faits prouvent, selon nous, que la délicatesse plus grande du système nerveux produit à la fois une plus granue sensibilité et une Elus grande intelligence : ils ne prouvent nullement que la sensiilité soit derintelligence, ils prouveraient aussi bien que Tintelligeace est de la sensibilité.
RAPPORT DU SENTIMENT A U REPRÉSENTATION i03
une théorie exposée autrefois par Wundt (1) ; le plaisir et la douleur, en eux-mêmes, peuvent bien présenter divers degrés de force, mais aucune différence de qualité, A intensité égale, la douleur peut être continue ou intermittente, brûler, glacer, oppresser; l'ensemble du phénomène est d'ordinaire désigné du nom de douleur, mais il importe de ne pas confondre les deux éléments qui le composent, perception et douleur proprement dite. La per-* ception peut être indifférente, le plaisir et la douleur s'y ajoutent. c< Celui qui réussira à opérer cette séparation ' constatera la vérité de cette proposition que le plaisir et la peine n'ont que des différences quantitatives d'intensité, mais non des différences qualitatives (2). » Ce qui la confirme encore, selon de Hartmann, c'est que l'on peut comparer divers plaisirs ou peines ; on se demande si l'on supportera plus facilement le mal de dents pendant une journée que la douleur de se faire arracher la dent. On choisira entre les plaisirs divers que l'on peut se procurer avec la même somme d'argent. Les différences qualitatives du plaisir et de la douleur tiennent donc aux perceptions qui s'y mêlent. Aussi, « à parler rigoureusement, la douleur ne se rattache à aucun lieu, et la localisation ne concerne que la perception. » Ajoutons qu'à la perception se mêlent des souvenirs, des idées, des images qui, pour leur part, contribuent à diversifier les émotions, « Il suit de là que la douleur n'a pas seulement dans tous les cas la même qualité, mais qu'elle est toujours au même moment absolument une. » On peut en dire autant du plaisir, Et il n'en est pas seulement ainsi, selon de Hartmann, des plaisirs et des douleurs qui se rapportent au corps; ceux de l'esprit offrent le môme caractère. « Que mon ami A ou que mon ami B meure, cela peut changer le degré, mais non la nature de ma douleur. »
Selon nous, il y a sous tous les plaisirs, même les plus différents, une sorte de plaisir fondamental et vital qui est le plaisir même de vivre, conséquemment d'agir, de sentir et d'avoir conscience ; mais, de ce qu'il y a ainsi un élément
!1) V. Beitrcege zur Theoriç der Sinnestvahmehmtmg^ p. 391 et SUÎT. 2} Philosophie de rincomcient, 1. 1, p. 269*276.
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commun qui nous permet de comparer les divers plaisirs en les rapportant tous au plaisir radical de l'action, il n'en résulte nullement qu'il n'existe aucune différence de qualité entre les différents plaisirs comme plaisirs. On pourrait appliquer aux couleurs le raisonnement de Hartmann : nous comparons ensemble diverses couleurs, donc il n'y a au fond qu'une couleur plus ou moins intense à laquelle s'ajoutent des modifications étrangères à la coupleur même. C'est par une abstraction artificielle qu'on sépare des émotions une qualité tout intellectuelle qui serait indifférente, pour ne leur laisser qu'un degré d'mteîiiité qui seul serait agréable ou pénible. La conséquence nécessaire à laquelle on aboutit, et qui est contredite par Texpérience intime, c'est qu'il n'existe plus qu'un seul et même plaisir, plus ou moins intense, combiné avec des perceptions qui sont toutes aussi indifférentes en ellesmêmes les unes que les autres. Qu'on m'arrache une dent, ou que mon ami meure, « cela peut changer le degré, mais non la nature de ma douleur ». Parler ainsi, c'est se réfuter soi-même, car c'est à peine si nous pouvons trouver entre les deux douleurs une commune mesure. On ne peut pas composer des plaisirs et des peines avec des éléments indifférents , les perceptions , et un autre élément qui est aussi indifférent par lui-même , l'intensité ; car l'intensité ne cesse d'être indifférente que quand on en considère le contenu : autre est une douleur intense, autre est une peine intense , et il est des choses intenses qui peuvent être indifférentes en elles-mêmes. A notre avis, la qualité n'est pas l'objet exclusif d'une intelligence insensible, elle n'a pas cette indifférence essentielle que de Hartmann lui attribue. D'abord, il y au moins une différence de qualité indéniable qui appartient bien en propre à la sensibilité même, à savoir la différence du plaisir et de la peine : ce n'est pas avec des considérations de pure quantité, de pure intensité, qu'on expliquera le contraste de la jouissance et de la souffrance ; à intensité égale, la jouissance et la souffrance offrent le plus frappant contraste de qualité qu'on puisse concevoir. Maintenant, pourquoi ne pas admettre dans le plaisir même des différences de qualité qui ne soient pas indifférentes? S'il était indifférent au