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RAPPORT DU SENTIMENT A LA REPRÉSENTATION

point de vue de la sensibilité de perdre une dent ou de perdre un ami, comment comprendre que ces deux événements pussent produire dans la douleur une si grande difTérence, même d'intensité? Nous n'avons pas d'un côté une froide intelligence qui contemplerait indifféremment les qualités des choses, et une sensibilité qui n'apprécierait que les intensités ; ces deux personnages ne pourraient jamais s'entendre.

Loin d'être indifférentes par essence, les qualités nous paraissent ne l'être que par accident. Dans les sens les plus nécessaires à la vie et les plus primitifs, comme ceux du goût, de l'odorat, du toucher, de la température, il n'y a rien d'indifférent, tout est agréable ou pénible. Le point d'indifférence, nous l'avons vu, n'est qu'un moment idéal de transition , une limite commune entre le plaisir et la douleur, limite où il est impossible de se tenir, comme il est impossible à un cône réel de réaliser son équilibre idéal sur la pointe ; en un mot, l'indifférence est une neutralisation approximative de qualités en elles-mêmes agréables ou pénibles ; elle est un état dérivé et une composition d'états non indifférents. Les sens supérieurs, qui paraissent n'avoir aujourd'hui presque rien d'affectif, sont un développement ultérieur et un raffinement des autres ; à y regarder de près, on trouverait dans tout son et dans toute couleur une combinaison de plaisirs et de peines à l'état naissant. Chez les enfants et les sauvages , les sons et les couleurs ont un caractère d'émotion beaucoup plus tranché que chez l'homme adulte et civilisé : les sauvages sont irrités , comme les animaux , par la vue d'un rouge éclatant; le son énergique d'un instrument comme la trompette les excite à un haut degré; d'autres sensations visuelles ou auditives produisent un effet déprimant ; toutes semblent provoquer des sentiments de plaisir ou de déplaisir, par rapport auxquels nous, au contraire, nous sommes « blasés ». Et cependant, pour nous-mêmes, les couleurs et les sons ont toujours, si nous y regardons de près, une nuance tantôt sérieuse, tantôt gaie : c'est ce qui les rend propres à devenir des moyens d'émotion esthétique. Seulement, nos sens raffinés ne font plus qu'eflQeurer avec délicatesse : ils glissent sans appuyer sur

les plaisirs ou sur les déplaisirs, et leur langage est celui des demi-teintes.

Originairement, rintelligence n'a pas d'autre objet que les différents plaisirs ou déplaisirs : c'est la première chose qui l'intéresse et réveille ; en se développant, elle est obligée de faire attention aux ressemblances ou aux différences, à Tordre des phénomènes, et elle finit par y faire une attention telle qu'elle cesse de se rappeler le plaisir et la peine ; absorbée dans la relation, elle oublie les termes de la relation même, qui deviennent peu à peu pour elle de simples moyens secondaires, des signes, des symboles de plus en plus dépouillés de leur caractère affectif et émouvant. Ainsi s'est produite à la longue Fantithèse souvent remarquée de la sensation et de la perception. Une sensation violente enlève la perception et le discernement; si nous buvons une tasse de café bouillant, nous ne discernons nettement ni le goût du café ni la place où la brûlure a lieu ; la douleur seule remplit la conscience, et non ses 7'elations, An contraire, une perception très claire, comme celle d'une figure de géométrie, renferme des émotions tellement faibles qu'elles sont insaisissables. Quand, par Teffet derassociation et de Thérédité, le travail de comparaison et de classification qu'enveloppe la perception est devenu inhérent au mécanisme des organes, alors les plaisirs élémentaires disparaissent entièrement du champ de Tobservation : il n'en reste que les lignes et silhouettes, comme dans un dessin délicat. Néanmoins ils demeurent àTétat naissant, toujours près de reparaître et aussitôt disparaissant, comme une légère ondulation qui agite la surface des eaux calmes.

Grâce à une longue évolution des organismes, on voit aujourd'hui se produire les résultats suivants : 1*" l'élément affectif du plaisir ou de la douleur s'ajoute aux impressions sensibles ou s'en retranche sans modifier, en apparence, l'état représentatif et perceptif. Par exemple, une sensation produite par une couleur peut, à un certain moment, être agréable; puis, sans changer de nature, mais en se prolongeant, elle peut devenir indifférente ou même désagréable. 11 en est de même des saveurs ou des sons. 2*" Cette addition ou soustraction du plaisir et de la

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douleur peut même être acquise par artifice ou habitude : c'est ainsi que Thabitude peut faire trouver agréables des choses qui nous déplaisaient auparavant, par exemple le tabao.

Au point de vue physiologique, Topposition actuelle des émotions et dés représentations s'explique par ce fait que les représentations sont attachées à des organes déterminés, tandis que le plaisir et la douleur sont généralement produits par une stimulation et un surcroit de vie qui tend à se répandre dans l'organisme entier : c'est un phénomène qui correspond à la di/fumn des courants nerveux en un sens favorable ou contraire à nos organes. Le plaisir et la douleur ne sont pas des impressions brutes venues du dehors; ils sont notre réponse intérieure aux impressiens qui se trouvent en harmonie ou en conflit avec notre orsanisme.

Aussi le temps nécessaire pour sentir purement et simplement un objet, par exemple le tranchant et le froid de l'acier pénétrant dans les chairs, est-il aujourd'hui moins long que le temps nécessaire pour éprouver la douleur de la blessure. C'est seulement au moment où l'acier du bis-* toori sort de la chair qu'on a le sentiment d'une cruelle déchirure, « Un coup violent au pied détermine d'abord une sensation de contact et, quelques dixièmes de seconde après, la douleur. » Ainsi la douleur, dit M. Richet, est en retard sur la sensation simple. C'est, selon nous, qu'il faut un certain temps pour que la stimulation nerveuse se répande dans le cerveau et manifeste son harmonie ou son conflit avec l'équilibre vital. Il n'en résulte pas qu'à l'origine le plaisir et la douleur n'aient pas été antérieurs atout le système télégraphique, fort compliqué, qui produit aujourd'hui ces sensations rapides; le caractère affectif ù% ces sensations ne se révèle qu'ensuite, par leur retentissement général et leurs conséquences finales. D'ailleurs, ce n'est pas la douleur du froid de l'acier ou de sa forme tranch£mte que nous sentons ; c'est la douleur de la blessure ou plutôt des ébranlements produits par la blessure de proche en proche. M. Richet ne compare donc pas les objets sous les mêmes rapports. Chez les animaux les plus primitifs, rien n'indique qu'il y eût des organes de sensation

fonctionnant ainsi en avance sur le plaisir et la douleur. Ces organes se sont formés peu à peu parce qu'il est utile à l'animal d'être averti avant d'être blessé : il en est résulté un avantage sur les animaux doués de systèmes d'avertissement moins rapides.

En résumé, voici quel est, selon nous, le vrai rapport du plaisir et de la peine avec l'intelligence. En premier lieu, nous l'avons vu, le sentiment n'est pas la représentation même, ni un rapport de représentations, il n'a pas non plus pour cause unique la représentation ; mais, selon nous, la représentation à quelque degré, ou plutôt, comme disent les Allemands et les Anglais, la, présentation accompagne toujours le plaisir ou la peine et, sans en être la condition unique, elle est cependant une de ses conditions. Point de plaisir, si matériel, si grossieret simple qu'il soit, qui ne renferme une forme rudimentaire d'activité intellectuelle, par cela même qu'il est un fait de conscience et que la conscience ne s'y sent pas isolée , mais en contact avec quelque autre chose qui lui résiste ou lui cède. Si donc la perception ne précède pas le sentiment, il n'en est pas moins vrai qu'elle le suit immédiatement ou plutôt raccompagne. C'est ce qui donne à tout sentiment une valeur intellectuelle et proprement esthétique ; c'est ce qui fait de tout plaisir sensible le rudiment d'un plaisir esthétique : il y a un germe de beauté partout où il y a unité dans la multiplicité, accord dans la discordance, harmonie dans des éléments antagoniques. C'est aussi en ce sens qu'on peut dire que tout sentiment de plaisir ou de peine enveloppe des idées; ces idées lui donnent une forme et une direction; à son tour il leur donne une force de réalisation.

Un germe de beauté n'existe pas seulement, comme on l'admet d'ordinaire, dans les plaisirs de la vue et de l'ouïe ; il se retrouve jusque dans le toucher et le contact, dans la saveur, dans l'odeur. Les plaisirs mêmes de la vie organique produisent un sentiment de vitalité profonde qui, contrairement au préjugé, est déjà esthétique : aussi les sensations organiques sont-elles, pour l'artiste, un élément essentiel de la vraie et vivante beauté ; tout ce

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qui ne retentit pas jusqu'à cette profondeur n'est encore qu'un art de surface (1). Si donc il ne faut pas composer les plaisirs avec des raisonnements sur le rapport des choses à notre intérêt vital ou sur leurs rapports mutuels de symétrie, d'uniformité, de variété, il n'en faut pas moins reconnaître qu'il y a dans toute jouissance sensitive une lueur de discernement intellectuel et de comparaison spontanée, si bien que Tagréable est l'aube du beau. C'est là, croyons-nous, la vérité qu'on peut retirer des systèmes qui ont voulu réduire le sentiment à Tintelligence jugeant les rapports des objets entre eux ou leurs rapports à nous-mêmes. Le tort de ces systèmes est de représenter le plaisir et la douleur comme un jugement, et comme un jugement de rapports plus ou moins extérieurs ou objectifs : ce sont des relations internes et subjectives que saisit la conscience dans le plaisir ou dans la peine, et elle ne les saisit pas par un jugement, encore moins par un raisonnement, mais par ce sentiment immédiat qui est le germe de tout jugement.

Concluons que le plaisir et la douleur ont leurs qualités irréductibles et caractéristiques ; ils ne sont pas seulement des phénomènes d'intensité^ ni de pures relations entre d'autres faits de conscience auxquels seuls appartiendraient la réalité et l'efficacité.

(1) Cette thèse nous paraît avoir été démontrée par Guyau, dans ses Problèmes de Vesthétique contemporaine.

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RAPPORT DD FLÀISm ET 0E lA PEINE A L ÂFPETITION

On dispute encore de nos jours , comme au temps des épicuriens et des stoïciens, pour savoir si le plaisir résulte de Finclination active , ou Pinclination active du plaisir, s'il existe en nous des tendances innées antérieures au sentiment et causes du sentiment môme , ou si c'est au contraire le sentiment qui est la cause première des tendances.

Nous avons vu que le plaisir et la douleur sont liés, dans le système nerveux, à un dégagement de la force ; mais ce dégagement môme présuppose une force accumulée, une force de tension antécédente : c'est cette force de tension que Ton désigne psychologiquement par le mot de tendance et, en ce sens, la tendance précède le sentiment.

Si, au lieu de considérer dans l'organe le mouvement et la fonction, d'où résultent plaisir et douleur, nous considérons la matière môme et la substance, nous dirons que Torganisation de la substance nerveuse, son intégration, précède nécessairement sa désintégration, sa réduction à des composés plus simples. Or, nous avons vu que le plaisir et la douleur distincts sont liés à la désintégration de la substance nerveuse; ils présupposent donc une intégration et organisation antérieure qui, par cela même qu'elle existe, impose d'avance au mouvement certaines formes déterminées , et à la sensibilité des formes corrélatives. Aussi est-il clair que nous naissons avec des inclinations qui tiennent à la structure de nos organes et à la direction des mouvements vitaux. Un être doué d'un estomac, d'un palais, d'un système nerveux, de différents sens, aune constitution qui lui impose certaines tendances orga-

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niques. Ce mot de tendance, ici, est l'expression anticipée des directions que le mouvement prendra nécessairement par la constitution même des organes. La douleur, chez les êtres ayant une sensibilité, accompagnera nécessairement les tendances organiques non satisfaites, le plaisir, les tendances satisfaites. Môme chez les animaux rudimentaires et primitifs, le mouvement a existé dès Tabord avec une certaine direction , car il n'y a point de vie sans mouvement et sans une composition de mouvements, par conséquent sans une direction et une sorte de tension. Nous trouvons donc, chez tous les animaux, une organisation et un fonctionnement plus ou moins élémentaires comme corrélatifs physiques des tendances ou impulsions, et ces impulsions mêmes comme antécédents des plaisirs et des déplaisirs particuliers. Chez le végétal, il semble que les impulsions ou tendances organiques existent sans Faccompagnement de la sensibilité, ce qui prouverait ipso facto que les tendances, au moins végétatives, précèdent les sentiments; mais on peut toujours se demander si un rudiment de sensibilité confuse n'accompagne pas, jusque chez la plante, ou du moins dans ses cellules élémentaires, le cours facile ou difficile de la vie. Le mot de sensibilité est sans doute ici excessif, mais, comme dit Leibniz, il faut quelquefois parler abusivement pour parler fortement. En nous , Firréfragable preuve de Tantériorité des tendances sur les sentiments particuliers, c'est qu'elles sont le produit de l'hérédité et de la sélection naturelle. Nous naissons disposés pour tels ou tels sentiments, et pour tels mouvements consécutifs : les circonstances ne font qu'amener à l'acte nos virtualités, comme la rencontre d'un acide révèle les affinités de la base.

Une loi importante et fondamentale a produit les relations particulières qui existent aujourd'hui entre la sensibilité et l'activité motrice. Cette loi, c'est que la propagation du plaisir et de la peine jusqu'aux centres sensori-moteurs ne s'est établie, ou n'a subsisté par sélection naturelle, que quand elle produisait une réaction utile des muscles vobntaires, qui partent du cerveau et sont dirigés parle moi. Réciproquement, un muscle volontaire n'est utile que pour

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obéir aux impulsions du plaisir ou de la peine. Un être entièrement automatique, dont toute Texistence consisterait, par exemple, en contractions et expansions rythmiques , régulières , n'aurait besoin que des sentiments généraux d'aise ou de malaise ; le reste se ferait par les simples lois de la propagation du choc. Les plaisirs et douleurs diffé-. renciés et centralisés ne Taideraient pas à conserver son individualité ni la vie de son espèce. De la même manière, quand quelque partie d'un animal , comme le cœur d'un vertébré , a des fonctions consistant en de tels mouvements rythmiques, la transmission de sensations agréables ou pénibles au cerveau cesse d'être utile et finit par disparaître faute d'exercice. « L'affaire du cœur, dit avec raison Grant Allen, est simplement de battre, et il est enfermé dans le corps, à l'abri de tout dommage. Tant qu'il bat , il fait bien son œuvre ; mais , quand il commence à être malade ou désintégré , l'animal ne peut , par aucun mouvement volontaire, rien faire pour le réparer. » Le cœur et les portions automatiques du corps, considérées en général, requièrent donc un système presque exclusivement moteur; les muscles et les organes des sens, au contraire , ont encore besoin d'un système sensitif plus ou moins centralisé, de manière à produire le plaisir et la peine. Bref, le sentir est intimement associé au côté volontaire ou, comme on dit, animal de notre organisation, par opposition au côté automatique et végétatif. Nous avons deux systèmes nerveux : le système cérébro-spinal ou volontaire , et le sympathique ou automatique : le premier, en son ensemble, aboutit à une sensibilité distincte et centralisée ; le second est insensible, ou du moins n'a qu'une sensibilité diffuse. Bien plus, les nerfs cérébro-spinaux et sensibles sont distribués aux principaux organes du corps exactement en proportion de la valeur des avertissements que le plaisir et la peine peuvent, dans chaque cas, donner au cerveau. Par exemple, les organes de la reproduction et la langue sont le siège de plaisirs vifs, qui sont nécessaires pour la préservation de la race et pour celle de l'individu. Les yeux, organes délicats et très exposés, sont soumis aux nerfs volontaires; les oreilles, moins exposées, sont moins soumises aux nerfs volontaires et ne se font

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sentir à nous que dans la maladie ; restomac et les intestins sont, pour le cerveau, relativement insensibles, sauf en cas de grave perturbation. Seulement, Timplication mutuelle des deux grandes sortes de nerfs produit des anomalies, et elle sert aussi à les expliquer. « Les peines des organes internes, dit Grant Allen, sont dues non à une provision spéciale de nerfs ayant pour but spécial la production de la peine ou du plaisir, mais à la sensibilité générale que présentent toutes les fibres cérébro-spinales sous les actions destructives et désintégratives. »

Si, au lieu de placer Taction sous le sentiment, on place au contraire le sentiment sous Taction, on aboutit alors, avec Horwicz et Stumpf, à des sentiments détachés, à des sortes d'atomes de sentiments qui n'ont aucune raison d'être : ici un rudiment de plaisir, là un rudiment de peine, sans qu'on sache pourquoi, sans que la modification agréable ou pénible soit la modification, la passion d'une activité antécédente. Dès lors, c'est un je ne sais quoi d'inerte , d'indifférent , de mort , qui reçoit toute faite du dehors la jouissance ou la souffrance sans y être pour rien lui-même par son action. Tout est actif excepté lui, et comme on en peut dire sans doute autant de chaque être en particulier, il se trouve, en définitive, que tout être est passif pour son compte et actif pour le compte d'autrui. L'hypothèse de la pHmautô du sentiment par rapport à l'action n'explique donc pas le sentiment même. De plus , elle n'explique pas l'action , puisqu'elle la fait dériver tout entière d'une passivité préalable ; la causalité, l'efficacité, la force du sentiment ne se comprennent pas, et on ne sait avec quoi l'être pourra réagir^ tendre à une chose ou s'écarter de l'autre. Dans l'hypothèse contraire, il reste assurément un mystère sur Vaction primordiale, identique à la vie ou cà Vétre et source primitive du mouvement. Pourtant, on comprend à la rigueur que l'être agisse po^ir agir, si un sentiment agréable est la conséquence de toute action, et un sentiment plus agréable la conséquence d'un surplus d'action eflîcace. L'activité primordiale est alors l'expansion première de Têtre et de la vie, et il faut bien poser d'abord Têtre avec cette ex-

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pansion active : « Au commencement, dit Faust, était l'action, s Aussi ne pouvons-nous nous empocher de placer dans tous les êtres, même dans les forces les plus aveugles de la nature, une certaine activité , alors même que nous nous les figurons insensibles. Cette insensibilité, à notre a\às, ne peut être absolue, mais Texcès même du préjugé vulgaire, qui imagine une activité absolument dépourvue de tout sentiment et de toute perception, témoigne en faveur de la priorité de Tagir, sinon de son indépendance et de son état d'isolement. L'expérience nous abandonne, il est vrai, quand nous voulons descendre trop bas dans la série d^s êtres ; nous ne pouvons donc raisonner que par induction psychologique et métaphysique. Or, à ce double point de vue , la douleur est inintelligible si on ne suppose pas un obstacle à la vie , à Têtre , à Tactivité, au mouvement, par conséquent une résistance. Il semble donc probable que la résistance a Ténergie est la condition et le rudiment de la peine; d'autre part, le déploiement d'énergie sans résistance est le rudiment du plaisir. Pour résoudre entièrement la question, il faudrait avoir pénétré Fénigme de la communication du mouvement, rénigme de la force motrice et de la résistance, en un mot de Têlre et de Faction mutuelle des êtres. Là se cache la vraie et radicale origine de Tactivitc , du plaisir ou de la douleur, enfin de la pensée.

La conséquence de ce qui précède, c'est que Tactivité fondamentale, la « volonté » primitive, d'où naissent les peines et les plaisirs, est une activité mêlée de passivité, où rélément agréable lié à l'action efficace est continuellement contrarié et contrebalancé par un élément pénible , à savoir le sentiment d'usure et de manque , qui accompagne la passivité et la résistance subie. Voilà pourquoi nous agissons, et aussi pourquoi notre action tend toujours à du changement intérieur et à quelque mouvement extérieur.

11 y a un côté vrai dans la théorie pessimiste : c'est que la peine a, en général, une plus grande force que le plaisir pour mouvoir l'activité , pour lui faire changer de direction au lieu de la laisser à l'état rectiligne, pour lui donner même une direction déterminée au lieu de la laisser

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à rétat flottant. Dans le plaisir, la volonté s'abandonne, va toujours devant elle, s'épand dans le présent sans se concentrer vers un but à venir. Dans la peine, la volonté fait immédiatement effort et, pour cela, se concentre, en se proposant plus ou moins consciemment la cessation de la douleur. Les premiers appétit.^ physiques et instinctifs, comme la faim et la soif, sont, à l'origine, des mouvements déterminés par quelque sensation pénible, par un malaise. C'est ultérieurement, quand Tappétit se satisfait, qu'il est déleniiiiié par le plaisir à continuer la même action. Nous commençons par peiner, dans tous les sens du mot, avant de tendre vers un plaisir déterminé ; le besoin nous pousse par derrière, avant que le désir nous attire en avant. On peut donc dire que la peine est une force et rappeler même vis a fergo; le plaisir est aussi une force, mais attractive. Ajoutons que la peine et le plaisir apparaissent sous des formes de plus en plus nettes chez les animaux, à mesure que leur organisation môme se perfectionne. Si, en tant qu'états de conscience, ils n'étaient que des épiphénomènes et des aspects surajoutés, on ne comprendrait pas leur développement, qui en fait de véritables fonctions de protection et de progrès, et qui suppose que, par leur nature mentale, non pas seulement physique, ils sont des facteurs réels de l'évolution.

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