EXPLICATION PSYCHOLOGIQUE DE L*EXPR£SSION DES ÉMOTIONS
Si les physiologistes avaient considéré les émotions dans leurs éléments psychologiques, ils se seraient mieux rendu compte de leurs manifestations ; ils n'auraient pas abouti parfois à une confusion inextricable. Warner en est un exemple : il exclut systématiquement « toute considération subjective et psychologique » ; par cela même, il se prive de fil conducteur dans le labyrinthe des mouvements expressifs. Est-ce que Texpression, encore une fois, ne suppose pas par définition même un rapport avec le mental? Il faut donc partir des phénomènes mentaux élémentaires. Or, dans toute passion, il y a d'abord un élément intellectuel, — perception ou idée, — puis un élément sensible, — plaisir et douleur, — enfin un élément volitif, — désir et aversion. D'ailleurs, nous savons qu'il n'y a pas un seul changement mental qui ne soit, à divers degrés, sensation, émotion et volition, pas plus qu'il n'y a de mouvement possible dans l'organisme qui ne soit afférent par son point d'entrée, central par son point d'arrivée et efiférent par son point de sortie. Il faut donc, pour rendre compte d'un mouvement expressif, chercher : V l'état sensitif et intellectuel qu'iL exprime ; 2** l'état affectif; 3** l'attitude correspondante de la volonté.
C'est en effet ce que l'expérience confirme. Il y a en premier lieu, dans toute passion, des mouvements qui expriment l'eflTet intellectuel produit sur 4es organes des sens et sur les centres cérébraux de perception ou de représentation. La bouche, organe du goût, le nez, organe de l'odorat, les mains et la surface du corps, organes du toucher, les oreilles, les yeux prennent toujours une part
directe ou indirecte à rexpression de tout sentiment. Le travail intellectuel de perception, ou celui de simple représentation, s'exprime aussi toujours par Tafflux du sang à la tête, par les signes de l'effort d'attention, qui s'irradie dans les divers organes des sens, modifie la forme des sourcils, des ailes du nez, de la bouche, etc. En second lieu, Tétat de la sensibilité a aussi son expression caractéristique de contentement ou de tristesse, qui se mêle à toutes les passions. Enfin, en troisième lieu, la volonté s'exprime toujours par le contentement ou le refus, soit spontané, soit réfléchi, dont les mouvements musculaires sont les signes ou plutôt l'exécution même.
C'est dans l'effet des émotions non sur l'intelligence , mais sur l'activité primordiale et sur Tappétit, qu'il faut chercher la vraie origine des divers mouvements expressifs; or, nous savons que le plaisir est essentiellement une augmentation de Tactivité vitale, tandis que la douleur en est une diminution : c'est donc là le principe dont il faut partir pour rechercher par quels mouvements se traduiront plaisirs et douleurs.
Les animaux les plus rudimentaires, voisins de la vie purement végétative, dépourvus de système nerveux et musculaire, n'avaient probablement pas la faculté de se mouvoir d'un point à l'autre dans leur lieu d'habitation ; mais il devait cependant exister, jusque chez ces espèces primitives, certaines tendances à une surexcitation ou à un affaissement de l'activité générale^ selon l'approche ou le départ des objets avantageux ou nuisibles. Ces tendances ont dû être triées et grossies par la sélection naturelle, à cause de leurs avantages. On peut ajouter, avec Schneider, que l'accroissement de l'activité générale, même en l'absence de système musculaire, se manifeste toujours comme expansion^ et la décroissance d'activité comme contraction. L'expansion et la contraction sont l'origine de tous les autres mouvements vitaux, et par cela même de tous les signes : c'est le germe de toute mimique.
Maintenant, considérons quels états de sensibilité devaient correspondre, chez les animaux rudimentaires, aux divers modes ^'activité générale, accompagnés de mouvements généraux d'expansion et de contraction.
Nous aurons alors les deux situations suivantes : 1** approche d'un objet avantageux, accroissement d'activité au delà de Tétat normal, plaisir et mouvement d'expansion générale qui en devient le signe; 2^* approche de l^objet nuisible, descente de l'activité au-dessous de la normale, douleur et mouvement de contraction générale qui en deWent le signe. Faites un pas de plus dans l'évolution : le mouvement intérieur de contraction, en se perfectionnant par la sélection naturelle, aura amené l'être vivant à un mouvement massif de transport dans l'espace, qui Vécartera de l'objet; c'est le mouvement d'aversion et de fuite. Le mouvement d'expansion, au contraire, aura amené l'être vivant à un transport de tout son corps vers l'objet agréable; c'est le mo\x\emer\i de propension et de poursuite. Ce sont là deux nouveaux signes dans le langage naturel. Ajoutez enfin Vidée de l'objet qui cause la peine ou le plaisir, vous aurez la répulsion consciente et le désir.
Telles sont les émotions primitives, avec le mouvement général du corps qui les exprime au premier moment. Nous pouvons dire alors, contre Spencer, que, si l'intensité d'un sentiment agréable s'exprime par une exaltation et expansion d'activité motrice, l'intensité d'un sentiment pénible s'exprime tout d'abord par une contraction et diminution d'activité motrice. Dans la joie, les divers organes ne font que reproduire et aider, pour leur part, le mouvement général d'expansion : les traits se dilatent, les sourcils se relèvent, la bouche s'ouvre, la physionomie tout entière est ouverte, la voix s'accroît et s'enfle, les gestes s'épandent en quelque sorte par des mouvements plus amples et plus nombreux. On dit de même, et avec raison, que le cœur et les poumons se dilatent, que leur jeu est rendu plus facile ; les fonctions cérébrales s'accomplissent avec plus de rapidité et d'aisance : l'intelligence est plus animée, la sensibilité plus expansive, la volonté plus bienveillante. En un mot, l'expression de la joie est une expression générale de liberté et, par cela même, de libéralité, La joie, d'ailleurs, n'est pas toujours pure. Si elle est trop violente ou trop inattendue, elle se trouve en opposition trop forte avec le
i56 PSYCHOLOGrE DES IDÉES-FORCES
cours antérieur des sentiments et des mouvements ; elle produit donc un choc trop violent qui peut avoir son côté pénible : « La joie Mt mal, la joie fait peur. » Mais ce sont là des effets dérivés du manque d'adaptation préalable et de la résistance que rencontre alors rémotion de la joie; cette résistance est une peine, qui s'oppose tout d'abord au plaisir et lui dispute l'entrée de la conscience.
Maintenant, passons à l'expression immédiate de la peine. Au premier moment, Taffaissement d'activité s'exprime par un attaissement général de force motrice. « Les lèvres sont relâchées, dit Charles Bell ; la mâchoire inférieure s'abaisse, la paupière supérieure tombe et recouvre à moitié la pupille de l'œil ; les sourcils s'inclinent comme le fait la bouche. » Il est vrai qu'en même temps d'autres muscles se tendent et entrent en jeu, par exemple le sourcilior, l'orbiculaire, les lèvres, surtout le canin abaisseur de Tangle de la bouche, que Bell appelait même » le muscle de la peine ». Mais Bain montre fort bien que les muscles qui se contractent alors ont précisément pour objet de permettre le relâchement des autres muscles : <( Avec une petite force on en relâche une plus grande. » La dépense a ici pour objet une épargne, et c'est, à notre avis, parce que le premier mouvement en face de la douleur, étant un mouvement de conservation et de concentration sur soi, est aussi une tendance à épargner la force qu'on sent diminuer : on se retire de la douleur, on tâche de se ressaisir.
Le premier stade de la douleur ne dure pas longtemps, la réaction commence aussitôt. Si la volonté peut consentir au plaisir, elle ne peut consentir à la peine : elle se défend, elle lutte. Après le premier coup de la douleur qui abat, du moins quand elle est massive, on voit donc se produire les signes de Veffort, Souvent cet effort est spasmodique, il s'exerce irrégulièrement dans tous les sens, il est une prodigalité de la force, qui ne peut manquer d'amener bientôt la prostration. Pendant l'effort se produit ce phénomène expressif de la contraction des sourcils qui a donné lieu à mainte discussion. Spencer, nous l'avons vu , l'explique par un reste des habitudes de
combat; Mosso, lui, dit que ce mouvement fut, à l'origine, un mouvement d'attention, qu'il s'est associé ensuite avec le sentiment d'effort et avec les émotions où la peine entre comme élément : ces deux explications, selon nous, n'ont rien de contradictoire : toute peine est un combat, sinon avec d'autres hommes, du moins avec des ennemis intérieurs : on comprend donc que toutes les manifestations de la lutte, et aussi du travail, accompagnent \^ peine.
La dernière période de la douleur est toujours l'épuisement, la prostration, la perte de la tonicité, le relâchement des traits, l'extinction du regard ; on voit bien alors que les centres nerveux « sont en pleine banqueroute ». Quant aux larmes, elles semblent rentrer dans la loi générale. Selon Darwin, les pleurs « sont des vestiges rudimentaires de ces accès de cris si fréquents et si prolongés dans l'enfance, qui congestionnent les yeux et les glandes lacrymales » (1). Wundt objecte à Darwin que
(1) Les pleurs sont rares chez les animaux ; cependant ils s'y produisent parfois. L'éléphant indien pleure assez souvent après avoir été capturé. 11 reste « immobile, accroupi sur le sol, sans manifester sa souffrance intérieure autrement que par des larmes qui baignent ses yeux et roulent incessamment. » Dans les premières semaines, les enfants ne répandent pas de larmes ; les glandes lacrymales ont besoin d'une certaine habitude acquise pour entrer en action. L'habitude peut rendre les larmes de plus en plus faciles, et même volontaires. Un missionnaire de la Nouvelle-Zélande affirme que les femmes peuvent y répandre à volonté des larmes abondantes. « EUes se réunissent pour gémir sur leurs morts et se font une gloire de pleurer à Tenvi. »
Les pleurs, selon Darwin, « semblent venir d'une succession de phénomènes analogue à la suivante. L'enfant, réclamant sa nourriture en éprouvant une souffrance quelconque, a d'abord poussé des cris aigus, comme les petits de la plupart des animaux, en partie pour appeler ses parents à son aide, en partie parce que ces cris constituent eux-mêmes un soulagement. Des cris prolongés ont amené inévitablement l'engorgement des vaisseaux sanguins de l'œil, engorgement qui a dû provoquer, d'abord d'une manière consciente et ensuite par le simple effet de l'habitude, la contraction des muscles oui entourent les yeux pour protéger ces organes. En même temps, la pression spasmodique exercée sur la surface des yeux, aussi bien que la distension des vaisseaux intro- oculaires, a dû, sans éveiller pour cela aucune sensation consciente, mais par un simple effet d action réflexe, impressionner les glandes
lacrymales. » Enfin, grâce au passage facile de la force nerveuse
les jeunes enfants poussent des cris violents sans verser une larme. Selon lui, les larmes sont une sécrétion destinée à protéger Tœil contre les insultes mécaniques, parce qu'elles débarrassent Tœil des corps irritants; les impressions pénibles de la vue, puis les impressions générales de tristesse, même morale, se sont liées peu à peu à la sécrétion des larmes. On voit la difficulté qu'offrent toutes ces questions dans le détail physiologique ; mais ce qui intéresse le psychologue, c'est ce grand principe que la joie est une expansion libre, la peine une lutte qui s'accompagne partout des signes de l'efiTort, y compris les larmes, par lesquelles les yeux font effort pour se délivrer de ce qui les irrite.
La souffrance et la joie sont inséparables de Taversion et du désir. Le mouvement de concentration sur soi et de défensive, commun à tous les sentiments personnels ou égoïstes, donne à leur expression, comme Mantegazza l'a justement remarqué, un caractère essentiellement concentrique, centripète, tandis que Texpression des affections bienveillantes est centrifuge et « excentrique ». La peur offre le type de cette physionomie concentrique propre aux affections qui ont pour centre le moi. La peau d'où le sang se retire devient pâle, froide, puis humide de sueur; le cœur, après avoir palpité, fortement et irrégulièrement, se ralentit, la respiration est pénible et la poitrine est serrée. Le poil se hérisse comme sous l'influence du froid (1). En même temps se dessine
par les voies qu'elle a habituellement parcourues, « il est arrivé que la souffrance provoque aisément les sécrétions de larmes, sans que celles-ci s'accompagnent nécessairement d'aucune autre manifestation. » Darwin explique par les mômes principes Tobliquité des sourcils et l'abaissement des coins des lèvres, qui accompagnent la douleur ou le chagrin. L'enfant qui pleure, tout en poussant des cris, contracte ses muscles orbiculaires, sourciliers et pyramidaux, afin de protéger ses yeux dans l'engorgement des vaisseaux sanguins, comme nous les contractons devant une vive lumière. De même, il donne à sa bouche en criant une forme quadrangulaire. Par l'habitude et l'hérédité, ces mouvements sont devenus instinctifs.
(1) Pourquoi, dans la terreur, les poils ou plumes des animaux se hérissent-ils ainsi? « Ce phénomène, prétend Darwin, concourt, avec certains mouvements volontaires, à leur donner un aspect for-
l'effort de la réaction défensive : le corps entier se détourne , les bras sont projetés en avant comme pour repousser l'objet effrayant. Si la crainte va jusqu'à l'horreur, son caractère d'énergie et d'effort s'accuse. « L'horreur, dit Charles Bell, est un sentiment très énergique : le corps est dans un état de tension extrême , que la crainte ne réussit pas à affaisser (1). » De là la contraction violente des sourcils et celle du muscle peaussier du cou. En même temps , la crainte ouvre la bouche et relève les sourcils. Les photographies du docteur Duchenne montrent un vieillard dont les muscles galvanisés donnent au visage l'expression de la terreur et de l'horreur extrême, accompagnée de grande souffrance ; Darwin ayant montré cette photographie à vingt-trois personnes, presque toutes reconnurent immédiatement Texpression d'horreur; quelques-unes y crurent voir une fureur extrême, à cause de l'expression d'effort et de lutte violente qui est commune aux deux sentiments. « Représentez l'horreur sur le visage, dit Mantegazza, et ajoutez-y des poings fermés : vous aurez l'image de la haine. » C'est que la haine est l'horreur tendant à détruire son objet.
Si les sentiments qui dérivent de l'aversion sont concentriques, les sentiments qui dérivent du désir sont expansifs: leur mimique exprime par le corps, les bras, la tète, les lèvres, les yeux, une tendance au développement et au contact, qui varie d'aspect selon la nature des objets et du contact possible.
midable pour leurs ennemis. Quoique le corps de Thomme soit presque entièrement glabre, les petits muscles lisses qui redressent tes poils subsistent encore chez lui. Ces muscles se contractent encore sous Tinfluence des mêmes émotions (terreur extrême) qui font hérisser les poils des animaux placés aux derniers échelons de Tordre auquel l'homme appartient. » (Expression des émotions^ P. 335). L'explication de Darwin est quelque peu hasardée; peutêtre le hérissement des poils ne fut-il pas primitivement défensif, mais seulement produit par les effets réflexes liés au mouvement général de concentration. C'est aussi l'opinion de Mosso. Toutes les lois, dit-il, qu'a lieu une contraction des vaisseaux sanguins, quelle qu'en soit la cause, il se produit une contraction des muscles de la peau et les poils se dressent (p, 220).
(l) Anatomy of expression, 169.
Avec la joie et la souffrance, raversion et le désir, on a les quatre passions fondamentales dont le mélange suffit à rendre compte de toutes les autres, et dont Texpression engendre également les mimiques les plus complexes. Les physiologistes n*ont pas assez tenu compte des simplifications qui pouvaient être ainsi opérées par la psychologie. Tout se ramène, en définitive, à un mouvement général de la volonté vers les objets ou à Topposé des objets, et c'est le mouvement corrélatif d'expansion ou de contraction organique qui est le vrai générateur du langage des émotions.
EXPRESSION DES EMOTIONS i«i
EXPLICATION SOCIOLOGIQUE DE l'eXPHESSION DES ÉMOTIONS
Passons maintenant aux considérations, d'ordinaire négligées, qu'on peut emprunter à la sociologie. Quand s'est produite dans le cerveau la série d'ébranlements qui a pour origine Tappétit ou, comme dit Scliopenhauer, le « vouloir-vivre, » il est impossible que le mouvement ne se propage pas ensuite à tous les organes. 11 y a là, d'abord, une contagion mécanique, mais il y a aussi, selon nous, une contagion psychologique et, conséquemment, un phénomène social. L'organisme, en effet, est un composé d'organismes élémentaires, une société de cellules vivantes unies entre elles par des liens plus ou moins étroits. Les cellules cérébrales étant, en définitive, analogues à toutes les autres cellules, il est peu probable qu'elles n'aient pas aussi leur côté mental, c'est-à-dire ne soient pas le siège de sensations rudimentaires, d'émotions vagues et d'appétitions aveugles. Rappelons-nous que, dans le myriapode, c'est la tête ou segment terminal qui dirige, voii, flaire, mais tous les autres segments accomplissent aussi leurs fonctions propres et ont leur vie propre au milieu de la vie collective ; si on coupe Fanimal en plusieurs parties, ces diverses parties continuent de se mouvoir et de réagir sous les excitations extérieures; il est donc improbable que la tôte soit seule à posséder sensibilité et appétit. Quand une blessure est faite à l'animal, elle est ressentie à des degrés divers par tous les segments dont il se compose , et la réaction se propage aussi de segments en segments. Chez les animaux supérieurs, sortes d'états très centralisés, la concentration de la conscience dans la tête ne fait qu'obscurcir le rudiment de sensibilité qui
Fouillée. — Psychologie des idées-forces. Il
doit subsister encore dans les autres parties. Le soleil empoche de discerner les rayons des étoiles, mais ne les empêche ni d'exister ni de produire leur effet propre dans la lumière du jour; cet effet, toujours le même, devient manifeste dans la nuit. Si nous pouvions voir ce qui se passe dans Torganisrae quand s'éteint la lumière cérébrale, nous y retrouverions sans doute des foyers inférieurs de sensibilité qui jettent encore leur lueur dans ces ténèbres.
Pour ces raisons, nous admettons dans le corps vivant une solidarité des parties qui, mécanique par le dehors, est mentale et sociale par le dedans. Dès lors, il ne peut y avoir irritation d'une partie sans que cette irritation se propage par contagion à toutes les autres : c'est le germe de la sensation diffuse, répandue dans le corps entier. De plus, cette irritation étant toujours favorable ou défavorable à la vie du tout et des parties, elle doit être sentie comme peine ou plaisir rudimentaire : c'est le germe de rémotion diffuse. Enfin, toutes les parties ayant le pouvoir de réagir et une tendance à leur propre conservation, Tirritation entraîne toujours une réaction motrice du corps entier: c'est le germe de Tappétit diffus, du vouloir-vivre, inhérent au tout. La solidarité, dans Tassociation des cellules vivantes, prend donc la triple forme d'une solidarité ^''excitation, à'émotion et de réaction. On peut résumer cette communication mutuelle des organes dans cette formule : sympathie et synergie. Vous croyez faire une métaphore en disant : « Je souffre dans toutes les parties de mon être, » et vous n'exprimez que rexacte vérité : quand une partie de l'organisme sent la souffrance, toutes les autres la sentent par contre-coup, chacune selon son importance et son degré d'organisation. Le cri d'alarme qui sort de votre bouche est la traduction pour l'oreille de l'alarme qui s'est produite non seulement dans votre cerveau, mais jusque dans les moindres particules de votre organisme : c'est le cri d'un peuple entier qui se sent menacé dans sa vie. Quand votre voix est tremblante d'émotion, votre corps tout entier tremble en ses moindres cellules, comme le vent qui passe sur la forêt fait frissonner toutes les feuilles des arbres. Dans une foule com-
pacte rassemblée au même lieu, les impressions se propagent avec une rapidité extrême et, en se communiquant, s'amplifient ; chacun reçoit de tous et tous reçoivent de chacun cette sorte d'électricité par influence à laquelle on a justement comparé l'émotion : de là les passions soudaines et les soudains emportements des foules. Le même fait se passe dans votre organisme: la crainte, par exemple, s'y communique par un tressaillement qui, parti du cerveau, agite bientôt la masse entière et lui imprime un mouvement général de concentration : la terreur est la panique interne des cellules vivantes. Dans la colère, le mouvement en avant se propage d'une extrémité à l'autre : tout se dresse, tout s'emporte, tout menace : la fureur est lu déclaration de guerre et le premier ébranlement de Tarmée des cellules. La solidarité sociale des éléments dont nous sommes composés n'est pas seulement sympathique, elle est défensive et active. L'expression est donc un phénomène social de sympathie et de synergie qui est d'abord intérieur à Torganisme avant de s'étendre aux organismes voisins.
Ainsi s'explique, selon nous, l'association des sensations semblables entre elles et celles des sensations avec les sentiments semblables. Wundt a insisté sur ces deux lois psychologiques, en se bornant trop peut-être à les constater. En vertu de la première loi, les sensations analogues s'associent: les sons graves ont une parenté avec les couleurs sombres ; les sons élevés avec les couleurs claires et avec le blanc. Le son aigu de la trompette, le jaune et le rouge éclatant se correspondent. On dit avec raison qu'il y a des couleurs criardes; on dit aussi qu'il y a des couleurs froides et des couleurs chaudes. Entre le timbre de la flûte et le bleu des nuits tièdes d'été, il y a autre chose qu'une affinité de hasard. Helmholtz a montré que les sons de la flûte se rapprochent des sons simples privés de ces harmoniques qui viennent se superposer en si grand nombre aux notes fondamentales du violon. Le son de la flûte a donc la pureté du ton simple, tandis que je son du violon est d'une extrême complexité . Dès lors, il n'est pas étonnant que le violon rappelle une voix humaine et exprime des émotions très complexes, tandis
que la flûte rappellera plutôt les voix, les sentiments purs et simples de la nature, aux heures de calme. Les anciens estimèrent la flûte un instrument incomparable, parce qu'ils aimaient surtout le beau simple ; les modernes préfèrent le violon avec ses accents humains et tragiques. En tout cas, jamais il ne viendra à la pensée d'un Mozart de symboliser le calme des nuits bleues autrement que par le son de la flûte, ou d'un Weber, de rappeler les résonances lointaines de la forêt autrement que par le son du cor.
La raison de ces affinités qui existent entre les sensations diverses, c'est qu'elles viennent se ramener à une fondamentale unité : elles sont toutes, au fond, des excitations et des réactions sympathiques du même appétit primordial. Les sens supérieurs sont trop raffinés pour laisser apercevoir, sous leurs arabesques infinies, la simplicité du dessin primitif, mais les sensations inférieures ne sont autre chose que plaisir ou peine, vie facile ou vie difficile, mouvement aisé ou effort, volonté libre ou volonté contrainte.
La même unité foncière explique, selon nous, l'autre grande loi psychologique d'association, qui lie les sensations aux sentiments analogues. Cette loi joue dans l'expression un rôle capital. Wundt a montré avçc raison ce qu'il y a d'exact dans les images de la langue vulgaire: une dure nécessité, une douce tendresse, des peines arrières, de noirs soucis, une sombre destinée (1). Ces images, loin d'être complètement artificielles, ont leur naturelle origine dans la constitution de notre sensibilité et dans le rapport des organes sensibles aux muscles moteurs. Nos organes sensibles sont pourvus de muscles qui ont le double but de les disposer à mieux recevoir les
(1| Sully- Prudhomme fVExpression dans les beaux - arts) a fait un long tableau des expressions physiques appliquées au moral. Mantegazza, sous le nom de synonymies mimiques, rapproche les douleurs de Todorat et la mimique du dédain, les plaisirs de Todorat et la volupté amoureuse, les douleurs de l'amertume et ceUes du chagrin ou de Famour-propre contrarié, les plaisirs ou douleurs de 1 ouïe et les affections tendres, les plaisirs ou douleurs de la vue et les affections intellectuelles, etc.
excitations favorables et d'écarter les agents nuisibles. La bouche prend une forme et une expression différentes suivant que nous goûtons une liqueur sucrée ou que nous avalons une boisson amère ; dans le premier cas, elle semble se disposer pour attirer et recevoir, dans le second pour repousser et se délivrer. L'obscurité, une lumière trop vive, un jour tranquille, donnent tour à tour à la figure une physionomie différente: l'obscurité nous fait écarquiller les yeux pour recevoir les rayons trop rares; l'éclat du soleil nous fait froncer les sourcils pour protéger notre vue ; un jour tranquille imprime au visage un air de sérénité. En vertu de l'association des sentiments avec les sensations semblables et de celles-ci avec leur expression corporelle, les sentiments agréables ou désagréables, joie, estime, crainte, douleur, mépris, se manifestent par des contractions musculaires qui rappellent, soit l'action des saveurs ou odeurs flatteuses, l'éclat d'une lumière tempérée, soit l'amertume ou les odeurs empoisonnées, les ténèbres et l'aveuglemept. Le dégoût physique et le dédain moral se marquent par la bouche ouverte comme pour rejeter un aliment qui déplaît, par l'expiration à travers le nez comme pour repousser une mauvaise odeur, par les yeux demi-fermés comme pour ne pas voir, enfin par les mains levées comme pour écarter l'objet. Tous ces mouvements sont devenus habituels, héréditaires et instinctifs. "Si l'expression est la même pour la sensation physique et le sentiment moral, c'est que les deux ont leur unité non pas seulement, comme a dit Sully- Prudhomme, dans le même « champ de la conscience, » mais encore dans un même mouvement de l'appétit et de la volonté. Aussi ce sont les images empruntées au toucher, à la résistance et à la force motrice qui sont les plus nombreuses et les plus expressives (1). Quelles que soient les causes, quels que soient les objets, nous ne pouvons faire que désirer ce qui augmente notre activité et repousser ce qui la diminue: la langue des émotions, qu'elles
(1) Voirie tableau dressé par Sully-Prudhomme : touchant, dur, tendre, pesant, ferme, solide, poli, sec, ftpre, pénétrant, poignant, piquant, écrasant, etc.
soient physiques ou morales, n'a donc au fond que deux mots traduits de mille manières et avec mille nuances : oui et non.
Réciproquement, Fexpression volontaire d'un sentiment qu'on n'éprouve pas encore le fait naître, en faisant naître les sensations qui lui sont liées et qui, de leur côté, s'associent aux sentiments analogues : l'acteur qui exprime et simule la colère finit par ressentir, en une certaine mesure, de la colère. L'hypocrisie absolue est un idéal: elle n'est jamais complète chez l'homme ; réalisée jusqu'au bout, elle serait la contradiction même de la volonté avec soi. En tous cas, la nature Fignore : la sincérité est la première loi de la nature comme elle est la première loi de la morale. Et il en est de même de la sympathie : la nature ne connaît pas l'isolement de Tidéal égoïsme ; elle rapproche, elle confond, elle unit. Comme la chaleur et la lumière, elle ne peut donner la vie et la sensibilité sur un point sans les faire rayonner sur les autres; loin de fermer les « monades, » elle les ouvre toutes sur autrui. Jusque dans l'organisme individuel, elle établit une société : celui qui se croit un et solitaire est déjà plusieurs ; moi, c'est déjà nous. C'est pour cela que tous les organes, cœur, artères, nerfs et muscles, sympathisent avec le cerveau et racontent, chacun dans sa langue propre, la souffrance ou la jouissance qu'ils partagent. C'est pour cela aussi que le cerveau sympathise avec les organes, qu'il change en tristesse leur douleur, en sentiment leur sensation; il leur renvoie sa peine et la reçoit multipliée : une idée triste a bientôt pour cortège des myriades de sensations pénibles, depuis les mouvements du cœur ou de la poitrine jusqu'aux parties les plus superficielles de l'organisme.
A l'association des sensations ou des sentiments analogues se rattache, selon nous, la troisième des lois d'expression que Darwin a étudiées sans en montrer le vrai sens psychologique. Cette loi, on s'en souvient, est celle de Vantitlwse. Certains états de l'esprit, dit Darwin, entraînent chez ranimai certains actes habituels qui sont utiles à l'entretien ou à la défense de la vie, par exemple tels mouvements agressifs ; quand se produit un état d'esprit directement inverse, l'animal accomplit instincti-
vement et par antithèse les actes opposés, alors même qu'ils sont inutiles. Ainsi, selon Darwin, comment le chat et le chien expriment-ils leur intention bienveillante? Le chien prend une forme onduleuse, se couche, s'aplatit; le chat tend son corps, grossit son dos, se frotte contre son maître. Selon Darwin, ces mouvements bienveillants sont Tantithèse des mouvements agressifs, qui se trouvent être diflférents chez le chien et le chat : en effet, le chien tend et raidit son corps pour attaquer et courir sur Fennemi; le chat se couche, s'aplatit, fait onduler son corps pour prendre son élan. — Cette explication de Darwin est peu satisfaisante. Le chat lui-même, quand il est à la fois irrité et épouvanté, prend une forme arquée et tendue, comme le prouve la gravure même placée par Darwin dans son livre. Si le chien fait onduler son corps pour manifester sa joie, c'est que cette joie, plus vive que celle du chat, qui est moins affectueux, produit un besoin de mouvement, des sauts, des gambades, tout au moins de vives ondulations du corps ou de la queue. Si le chien se couche devant son maître, c'est par soumission et abandon. Le chat, moins expansif, se contente de manifester son affection par un besoin de frottement et de contact , accompagné d'une sorte de tension électrique des muscles. C'est la différence de tempérament et de caractère moral entre les deux animaux qui associe à des nuances de senLiments différentes des attitudes également différentes : Tune expansive , l'autre « concentrique ».
Les physiologistes ont entièrement rejeté le principe darwinien de l'antithèse, et les exemples donnés par Darwin peuvent en effet, le plus souvent, s'expliquer d'une autre manière. Malgré cela, nous croyons que ce principe a une valeur psychologique que Darwin n'a pas su mettre en lumière. L'association des états de conscience n'a pas seulement lieu par analogie, elle a lieu aussi par contraste et antithèse : ce ne sont pas seulement les semblables, mais aussi les contraires qui s'associent entre eux, et cette loi psychologique se manifeste surtout dans le domaine des sentiments. C'est qu'il existe une antithèse fondamentale entre le plaisir et la douleur, entre Tacceptation par la volonté et la répulsion par la volonté. Un
i68 PSYCHOLOGIE DES IDÉES-FORCES
lien organique a dû s'établir entre ces opposés, de manière à produire une bifurcation perpétuelle des mouvements. Il n'est donc pas étonnant que le contraire d'un sentiment s'exprime par des mouvements ou attitudes eonlraires, en dehors même de toute considération d'utilité ou de lout choix de la volonté. Il y a une antithèse évidenlo entre le froncement des sourcils et leur position verticale, entre tous les signes physiques de l'effort et ceux (In calme, entre la concentration et l'expression. Ce contraste est un des moyens qui facilitent l'intelligence des si^Mies.
Ainsi, là loi d'antithèse n'est qu'un cas particulier de la loi flassociation, qui elle-même résulte du naturel concert de tous les organes. Ce concert, cette société est si bien le caiaetère essentiel de l'émotion et de son langage, que e'est ] absence même d'accord et de consonance entre toutes les parties de l'organisme qui nous fait distinguer les émotions feintes des véritables. Par exemple, dans la eoniédie de la douleur, l'expression est presque toujours exagérée et hors de proportion avec les causes : le \isage n'csl point pâle, la peau conserve sa couleur normale, il rfy a |>as d'harmonie dans la mimique, certaines contractions on certains relâchements des muscles font défaut ; le pouls, tâté par le médecin, trahit le secret; une surprise ini[uévne, une distraction subite fait disparaître tout d'un coup la mimique de la douleur; enfin et surtout, l'expression est presque toujours centrifuge, elle manque presque absolninent de ces formes concentriques qui accom- [ïa^nieni la douleur sincère: tout, comme on dit, reste en (lehars. Il y a donc, à la fois, interversion du vrai courant (le rémotion et contradiction de témoignages entre les (iivt rs organes: l'un dit oui et Tautre dit non, Tun dit sou nVa liée et l'autre indifférence. Inversement, quand on s etlorce de dissimuler une émotion réelle, il est bien dillieile que le courant de l'émotion, qui ne peut alors s'i'panclier par l'expression mimique naturelle, ne se de[H nx: pas d'une autre manière, tantôt en surexcitation int(dlertuelle, tantôt en mouvements qui ne semblent avoir îuieuu rapport avec ce qu'on éprouve. Il y a îles fureurs prêtes à éclater qui ne se révèlent que par des mouve-
ments rythmiques et égaux du doigt sur un objet ou par lune respiration forcée. Dans un salon, une jeune femme tout à rheure calme et silencieuse s'anime soudain, cause avec vivacité, le ton de sa voix devient musical, elle prodigue des caresses à un enfant placé près d'elle qu'elle n'avait pas remarqué, elle s'extasie devant un objet qu'elle avait vu cent fois avec indifférence ; que s'est-il passé ? Celui qu'elle aime vient d'entrer dans le salon. L'émotion qui ne se dépense pas par sa voie directe se dépense par une activité insolite et confuse. Nouvel exemple de l'équivalence ou de la mutuelle compensation qui se produit entre les différentes manifestations de la force (1).
Les mouvements expressifs, associés entre eux selon les lois que nous avons passées en revue, finissent par se fixer et par laisser des traces non seulement dans les attitudes passagères, mais dans cette sorte d'attitude permanente qui est la forme des traits. Ceux qui vivent de la même vie, ceux dont les cœurs ont toujours battu ^u même battement, finissent souvent par acquérir un type commun de physionomie. C'est ainsi qu'on a vu quelquefois, entre mari et femme, se développer une certaine ressemblance de visage. Les animaux, qui résistent moins que l'homme à leurs passions de race, les expriment fidèlement dans leurs organes et leurs attitudes. Les hommes, à leur tour, reproduisent en eux les divers types de l'animalité : on l'a remarqué cent fois, telle figure rappelle le renard, l'autre le loup, le tigre, le lion. La nature humaine, dit Maudsley, contient et renferme la nature animale ; le cerveau d'une brute habite dans le cerveau humain, et chez quelques personnes les traits du visage trahissent l'espèce à laquelle appartient l'animal
(i) « Quand Témotion est violente, dit Mantegazza (p. 70), eUe peut tuer, si eUe ne réussit pas à s^épancher au dehors au moyen ' des nerfs moteurs et à se traauire en phénomènes mimiques. Dans bien des cas, il suffit de ne pouvoir pleurer ou de ne pouvoir pire pour mettre en danger les centres nerveux et, par conséquent, la vie. Nous connaissons tous l'histoire de ce mari qui tua sa femme en la liant étroitement et en lui chatouiUant la plante des pieds. » En ce sens, toute expression de sentiments est protectrice et défensive, parce qu'elle est un moyen de diversion et de révulsion au dehors que la nature emploie pour diminuer la perturbation centrale.
intérieur. Les diverses races d'hommes offrent par cela même des différences de physionomie et, dans une même race, les diverses nations finissent par avoir une expression particulière qui les révèle (1).
En prenant les choses en gros , on peut dire , avec Mantegazza, qu'il y a en Europe une mimique expansive et une mimique concentrique. La première se rencontre chez les Italiens, les Français, les Slaves, les Russes; la seconde chez les Anglais, les Allemands, les Scandinaves, les Espagnols. Ces deux directions de l'expression
(1) Warner s'était trouvé en wagon avec un Français, un Italien, un Irlandais, un Ecossais et un Espagnol. (* Leurs physiques, nous dit-il, leurs gestes différents, tout était caractéristique. » Mais Warner ne donne aucun détail. Mantegazza, lui, fait à sa manière le portrait des diverses nations. Voici d'abord celui qu'il trace de ses compatriotes. « Le culte et l'amour ardent du beau sont des vertus oui nous appartiennent ; notre honte est d'avoir été contraints d'obéir penaant des siècles; c'est pour cela que notre mimique, tout en étant belle et passionnée, reste défiante et n'est pas toujours franche... Le Toscan est le plus Italien de tous les Italiens, et, par conséquent, le plus détiant et le plus réservé de tous; le Napolitain fait avec les bras des gestes de télégraphe ; le Romagnol est rude et franc; le Romain, dans ses mouvements dignes ae la statuaire, garde toujours gravées en caractères invisibles les lettres fatidiques S. P. Q. R. (Senatus Populus Que Romantis), » ^« La mimique du Français, ajoute Mantegazza, est excentrique au sens physiologique, c'est-à-dire expansive, rapide et gaie. » Déjà Lavater avait dit que « la physionomie du Français est ou verte, qu'elle annonce tout de suite mille choses agréables. » — (t Le Français ne sait pas se taire, ajoute Lavater, et quand sa bouche se ferme, ses yeux et les muscles de son visage continuent de parler. Hien que son visage soit très particulier, il est difficile de le décrire. Aucune nation n'a des traits moins marqués en même temps qu'une si grande mobilité. Le Français exprime tout ce qu'il sent par sa phvsionomie et ses gestes; aussi se reconnait-il au
Sremier coup d^oeil et ne peut-il rien cacher. » — <f La mimique e l'Anglais, selon Mantegazza, est fière et dure, celle de TAuemand lourde, bienveillante et toujours disgracieuse. L'Espagnol et le Portugais gesticulent peu: leur visage reste impassible, un peu par suite de linfluence asiatique, mais surtout pour ne pas compromettre leur dignité à' hidalgo. Beaucoup de peuples slaves ne regardent pas volontiers en face et ont une mimique très fausse. Les Juifs ont une mimique embarrassée et timide. La faute n'en est pas à la race juive, mais à nous, qui l'avons persécutée pendant tant de siècles avec une pitié si évangélique. »
chez les peuples divers, l'une centrifuge et l'autre centripète, confirment ce que nous avons dit des deux directions fondamentales de l'activité humaine, qui se combinent de mille manières dans les sentiments ou les passions : facilité et effort, expansion et contraction.
Les professions laissent aussi leur trace dans la forme des organes et dans les traits de la physionomie. « Le geste du soldat, dit Mantegazza, est précis, raide, énergique ; celui du prêtre, souple, onctueux, semble serpenter. Le soldat, même en civil, a dans ses gestes une habitude d'obéissance ou de commandement ; le prêtre, même vêtu en laïque, garde la marque de la soutane et du petit collet, ses doigts semblent toujours bénir ou absoudre. Le marin, le cavalier, le danseur, se laissent facilement reconnaître; les banquiers, les notaires, les avocats ont aussi des gestes qui leur sont propres ; mais ici le diagnostic devient incertain. » On sait que Lavater, quand on lui envoya le masque de Mirabeau, devina « un homme d'une énergie terrible, indomptable dans son audace, inépuisable en ressources, résolu, hautain. » On sait encore qu'un jour un inconnu se présenta à Lavater : « Regardez-moi bien et devinez qui je suis. » Lavater devina d'abord un homme de lettres, puis un homme habitué à saisir le côté ridicule des choses, ayant de roriginalité,de l'esprit. C'était Mercier, l'auteur du Tableau de Paris. — Mais on se rappelle aussi le revers de la médaille. Zimmermann envoya un profil très accentué. Lavater, qui attendait un portrait de Herder, se figura que ce profil était celui du philosophe allemand, s'extasia sur les qualités intellectuelles et poétiques de l'homme. Or, cet homme, était un assassin redouté à Hanovre. Après tout, c'était peut-être un Herder manqué. La physiognomonie, dit avec raison Mantegazza, ne peut être pour nous une science exacte, surtout dans les applications particulières, parce que nous ne pouvons connaître tous les éléments du problème ; elle n'en a pas moins ses lois générales bien établies. On ne confondra jamais une physionomie franche avec une physionomie rusée, un visage honnête avec un visage de débauché ou de coquin. Ce n'est pas sans raison qu'un père de famille disait à son
fils partant pour un voyage lointain : u Tout ce que je te demande, c'est de me rapporter le même visage (1). »
(1) De nos jours, les psychologues commencent aussi à s'occuper de récriture comme expression du caractère: la graphologie est encore à Tétat nébuleux, mais il est certain que récriture môme a une physionomie et peut révéler certains traits de la physionomie morale.
l'interprétation des signes 173
l'interfrétation des signes
II nous reste à dire quelques mots de Tinterprétation des signes, où Tancienne psychologie voyait une « faculté » mystérieuse. Selon nous, c'est la simple continuation en autrui de la contagion sympathique, de la solidarité qui s'est manifestée d'abordà l'intérieur de notre corps; la sympathie est l'unique loi psychologique de l'expression : interpréter, c'est sympathiser. Au point de vue mécanique, cette sympathie est une réelle communication de mouvements, comme lorsque les vibrations d'une cloche font vibrer la cloche voisine ; au point de vue psychologique et social, elle est une réelle solidarité de sensations, d'impressions et de volitions. La réaction instinctive de la volonté sousi l'influence du sentiment, après s'être étendue par contagion à tout notre organisme, s'étend par la même contagion aux organismes similaires, et si les autres comprennent ce que nous sentons , c'est qu'euxmêmes le sentent. Dans le téléphone, deux instruments sont placés* en communication électrique avec une batterie : les vibrations de la voix qui ont produit impression sur le disque récepteur du premier instrument sont conduites à l'autre instrument, qui les exprime. Il y a ainsi une partie qui reçoit Vimpression, un conducteur qui la transmet, semblable au système nerveux, enfin une partie où se produit Vexpression. C'est l'image mécanique de la sympathie qui relie les divers organes de notre corps. Maintenant, supposez une communication établie entre un plus grand nombre de disques, de manière à y produire une série d'impressions et d'expressions, vous aurez l'image mécanique de la sympathie qui relie les orga-
nismes divers et qui établit entre eux une solidarité de sentiments. Le dernier résultat de cette communicaiiou sympathique est la retraduction du sentiment éprouvé par Vun en sentiments semblables chez les autres. Par une sorte de réponse ou de choc en retour Témotion de notre voisin nous est revenue. En voyant les mouvements et attitudes d'autrui, nous tendons à réaliser nous-mêmes ces mouvements ou attitudes, car toute idée tend à se réaliser ; puis, par contre-coup, le mouvement et Fatlitude réalisés par nous reproduisent en nous les sentiments qui leur correspondent. >
Charles Bell a expliqué les mouvements expressifs et leur interprétation en montrant que les parties qui servent à l'expression servent d'abord à des fonctions et à la satisfaction des appétits par les mouvements nécessaires : l'expression est donc un commencement d'exécution. Dès lors, il n'est pas besoin de faculté spéciale pour comprendre que le chien dont les lèvres rétractées montrent les dents s'apprête à vous mordre. Nous n'usons pas davantage d'une faculté spéciale pour interpréter l'expression de la figure chez une jeune femme qui détourne la tète, ferme à demi les yeux comme pour ne pas voir, et serre les lèvres : tous ces mouvements indiquent suflîsamment le dédain.
Selon Spencer, l'interprétation des signes s'expliquerait par une association purement mécanique. Une même cause, agissant sur plusieurs animaux à la fois, leur fait par exemple pousser un même cri d'alarme ; la peur et le cri entendu finissent par s'associer machinalement : cette association même, grâce à la survivance des mieux doués, devient organique et héréditaire : à la fin, la seule audition du bruit d'alarme suffit donc à éveiller machinalement le sentiment de l'alarme elle-même. — Sans nier ici l'influence de l'habitude et de l'hérédité, nous croyons que cette explication de Spencer demeure encore trop extérieure : il y a une liaison intime, à la fois physiologique et psychologique, entre le cri de détresse et la détresse même. Ce cri, à lui seul, produit un mode d'ébranlement nerveux qui, par lui-même, provoque l'alarme parce qu'il est déjà une alarme intérieure, une suite de chocs nerveux précipités : c^est ce que nous avons appelé
l'interprétation des signes 175
tout à l'heure une panique de cellules, et la panique collective n'en est que l'agrandissement. Ce que font l'hérédité et la sélection, c'est simplement de rendre de plus en plus grande l'espèce de sonorité interne par laquelle un être répond à l'émotion d'autrui. Et pourquoi cette sonorité devient-elle plus forte à mesure que Têlre a plus d'intelligence ? — C'est qu'alors, son pouvoir de représentation étant accru, il peut se représenter avec plus de vivacité ce que ressentent les autres et consécutivement le ressentir lui-même. Mais ce sont moins les sympathies intellectuelles que les sympathies organiques qui sont les vraies conditions de la vie affective et aimante: les fonctions intellectuelles, en effet, offrent encore un caractère d'intermittence ; les sympathies des organes entre eux, au contraire, ne cessent jamais entièrement jusqu'à la mort ; il en résulte un constant besoin de sympathiser avec autrui, qui est l'extension même du concert commencé dans notre organisme. Auguste Comte a eu raison de dire qu'on se fatigue de penser ou d'agir, jamais d'aimer. Nous nous aimons toujours nous-même et nous aimons toujours autrui malgré nous. Sensibilité est nécessairement sociabilité.
Les physiciens ont réussi, par une combinaison de gaz et d'appareils de pression, à produire ce qu'on appelle des « flammes sensitives » c'est-à-dire impressionnables au plus léger bruit. Si la flamme sensitive a deux pieds de longueur, le moindre son la fait s'affaisser de moitié : un bruit de clés, un froissement de papier, la chute d'une petite pièce de monnaie, suffiront pour altérer sa hauteur et sa symétrie. Cette flamme ne fait aucune réponse aux voyelles, o et w, ni aux labiales, mais elle répond énergiqueraent aux consonnes sifflantes; si vous prononcez ce vers :
Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur,
elle reste impassible ; mais si vous lui dites :
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos tètes ?
sa lumière s'évanouit presque. Comme un être vivant, elle tremble et s'affaisse sous un sifflement ! elle rampe et se
iU PSYCHOLOGIE DES IDÉES-FORCES
V brise comme en agonie, si on crispe une feuille de métal,
^\-. bien que le son soit alors si faible que nous Fentendons
1^' à peine; elle danse en cadence une valse jouée par un
instrument; enfin elle bat la mesure au tic-tac d'une montre. Les moindres vagues que le son produit dans Tair, même à une assez grande distance, peuvent ainsi trouver en elle une expression visible et comme vivante. Que sera-ce donc pour cette flamme intérieure et infiniment plus subtile qui s'allume, invisible, dans un cerveau [ humain? Là, toute idée tendant à se réaliser, Tidée seule
des émotions d'autrui devient elle-même une émotion. Chaque être alors, grâce à la pensée, ne vit plus seulement de sa vie individuelle ; il vit de la vie sociale. Si même il est assez intelligent pour concevoir ridée de l'univers il vit de la vie universelle. Ainsi tendent à se produire, avec le désintéressement, la moralité et Tart. Notre moralité est tout ensemble une expression visible de notre personnalité propre et du degré dimpersonnalilé auquel nous sommes parvenus; nos actions sont les signes de nos idées et de notre vouloir. L'art est une autre forme du même principe. L'expression spontanée des sentiments dans nos organes est déjà un art spontané, identique à la nature même; Tart supérieur, qui finit aussi par s'identifier à la nature, est expressif selon les mêmes lois que nos organes ; il fait rentrer dans des liens de sympathie non seulement tous les hommes , mais les animaux, les plantes, les objets même qu'on prétend être sans vie, en un mot Tunivers. Et c'est l'art qui a raison. La science ne saisit que les rapports extérieurs et mécaniques qui relient les êtres; l'art va au cœur des choses et, par l'expression sympathique, il nous met en communication avec ce qu'il y a de nous-mêmes dans les divers êtres de la nature, — de nous-mêmes, et aussi de tous les autres. Plus vrai que la science même, l'art nous enlève l'illusion de l'égoïsme et nous donne le sentiment de notre identité fondamentale avec l'univers.