‹ La psychologie des idées-forcesChapitre 24 sur 74 · LA MÉMOIRE · texte numérisé non relu

LA MÉMOIRE

de prévoir en quel sens le problème sera résolu. Il le sera en faveur de la physiologie , un peu aux dépens de la psychologie ; le but sera de montrer que le souvenir conscient est une simple « eflflorescence », dont les racines plongent bien avant dans la vie organique ; « la mémoire est, par essence, un fait biologique ; par accident, un fait psychologique ». Voilà donc la conscience reléguée humblement parmi les accessoires, — la conscience sans laquelle nous ne pourrions penser ni à notre cerveau, ni à l'univers, ni à ses lois mécaniques ou biologiques, et sans laquelle nous ne nous poserions pas le problème de la mémoire. Pour beaucoup de psychologues au contraire, par exemple James Sully, l'acte que Ton considère ainsi comme l'accidentel est précisément l'essentiel : se rappeler le Colisée, c'est avant tout avoir conscience d'une image actuellement présente à l'esprit et la reconnaître identique à un état de conscience passé. Pour d'autres philosophes encore, comme Renouvier, c'est moins la reconnaissance des idées que la distinction des temps qui est constitutive du souvenir. Enfin, pour Ravaisson, c'est la raison même, « la raison qui lie les idées » et qui conçoit « l'étemel ». Nous trouvons ainsi deux camps principaux en présence ; celui des « mécanistes » et celui des « intellectualistes ». Qu'il y ait dans la mémoire un automatisme capable de fonctionner tout seul, c'est chose évidente ; les maladies mêmes et les illusions dont elle est susceptible prouvent ce qu'il y a de délicat et de fragile dans cette merveille de mécanique naturelle. Si un savant, après avoir reçu un coup violent sur la tête, oublie tout ce qu'il sait de grec sans oublier autre chose, et si plus tard, par l'effet d'un second coup, il retrouve soudain son grec perdu, il est bien difficile de voir dans le souvenir une « action toute spirituelle ». Le côté automatique de la mémoire, surtout de la mémoire passive, est mis en lumière par certains faits extraordinaires , où les choses sont conservées et reproduites avec une telle facilité qu'on y reconnaît du premier coup un effet machinal. Quand, dans l'asile d'Earlswood, un imbécile peut répéter exactement une page de n'importe quel livre, lue bien des années auparavant et même sans la comprendre; quand un autre sujet peut répéter à rebours

ce qu'il vient de lire, comme s'il avait sous les yeux une « copie photographique des impressions reçues; » quand Zakertorf joue^ les yeux bandés, vingt parties d'échecs à la fois, sans regarder autre chose que des échiquiers imaginaires ; quand Gustave Doré ou Horace Vernet, après avoir attentivement contemplé leur modèle, font son portrait de mémoire ; quand un autre peintre copie de souvenir un Martyre de saint Pierre par Rubens avec une exactitude à tromper les connaisseurs, on devine bien que la conservation et la reproduction si exactes des impressions reçues doit avoir ses causes dans les organes. Pourtant, n'y a-t-il ici rien de plus qu'un mécanisme, qu'une danse subtile d'atomes formant des figures variées en harmonie avec celles de l'univers ? Ne serait-ce point un tort égal ou de trop négliger l'élément physiologique de la mémoire ou d'en méconnaître l'élément psychologique, qui d'ailleurs, selon nous, est la sensibilité, non la « raison »? C'est ce que nous devons examiner. Nous verrons d'abord si on ne peut pas pousser plus loin encore qu'on ne Ta fait, dans leur sphère légitime, les explications mécaniques de la mémoire. Puis nous rechercherons si ce mécanisme n'a point sa limite dans un élément qu'on n'y saurait réduire : non pas l'esprit pur, mais la sensation mêmCj avec l'appétit qui en est inséparable.

BASB MÉCANIQUE D£ U MÉMOIRE 183

BASE HéCAïaQCS ET PSYCHOLOGIQUE DE Là MlillOIBB

Les lois de la mémoire et de Tassociation des idées apportent un nouvel appui à la doctrine selon laquelle les idées ou images sont des forces^ en ce sens qu^elles ont une intensité et enveloppent une tendance aux mouvements nécessaires pour les exprimer. Il y a dans la conscience un conflit de représentations possibles dont chacune fait effort pour survivre ou revivre. Ces représentations offrent tous les degrés de vivacité et de ténacité. Il est clair, par exemple, qu'après la mort d'une mère, son image est plus vive et plus tenace que la représentation d'une promenade ou d'une partie de plaisir. Le souvenir douloureux a une force qui repousse toutes les représentations agréables. Rappelons qu'en parlant d'idées-forces, nous ne considérons pas les idées, ainsi que l'a fait parfois l'école de Herbart, comme des espèces d'entités ayant chacune une existence à part, agissant l'une sur l'autre à la façon d'un acide et d'une base mis en présence : les idées ou images sont pour nous des états de conscience qui s'accompagnent de sentiments et aboutissent à des mouvements (1); ces sentiments et ces tendances motrices n'ont pas toujours des formes déterminées, des Umites et des contours précis : ce sont des états continus et reliés à d'autres états par des transitions souvent insensibles. Ainsi entendues, les idées-forces, c'est-àdire les états de conscience corrélatifs aux vibrations du cerveau, luttent pour l'existence et les plus fortes l'emportent : il y a conflit dynamique et sélection dans les

(1) Voir nos Principes généraux d*une Philosophie des idées-forces.

plaisirs et les peines, dans les émotions, dans les pensées, dans les états de conscience de toute sorte, dont chacun , étant lié aux vibrations de cellules particulières dans le cerveau, enveloppe une tendance à se maintenir et à survivre, corrélative de la tendance des cellules à leur propre conservation et à leur propre développement. Si Ton prend le mot d'idées au sens plus étroit de représentations ayant un objet, on peut dire que les idées, ayant presque toutes pour objets des genres et des espèces, animaux, hommes. Français, etc., sont elles-mêmes des espèces plus ou moins viables et stables. Le mot même AHdée signifie espèce^ e&oç, species. Les lois de la mémoire et de l'association pourraient s'appeler des lois de sélection cérébrale ou intellectuelle, et il n'est pas moins intéressant de savoir comment survivent ou revivent les idées que de savoir comment subsistent les individus ou les espèces dans la lutte pour Fexistence.

Impossible de s'expliquer cette conservation et cette reproduction des idées quand on se les représente comme purement spirituelles, sans relations avec le mouvement et avec la force motrice. On est alors obligé de les concevoir comme subsistant dans l'esprit même, dans l'âme, sous une forme inconsciente; mais comment une idée, dont toute l'existence à nous connue consiste précisément à être un état de conscience, peut-elle être conçue comme inconsciente? C'est là se payer de mots et donner pour solution d'un problème la traduction du problème sous une forme nouvelle ; ce n'est pas une explication, mais une duplication de la difficulté. De plus, 1' « âme » est par définition un (c être simple », et cet être prétendu simple devient par la mémoire une sorte de réceptacle et de magasin , comme celui que saint Augustin décrit éloquemment, où l'on admet la présence « latente » des idées ; on introduit ainsi dans l'âme une multiplicité indéfinie d'images, on place en elle le pendant de toute la variété qui vient se peindre dans le cerveau : champs, maisons, villes, mers, ciel ; dès lors, à quoi bon surajouter à l'organisme vivant un être nouveau qui n'est que le double de cet organisme?

Ramenons donc les idées, de l'existence tout élyséenne qu'on leur attribue d'ordinaire, à une existence plus con-

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