BASE MÉGANIQUE DE LÀ MÉMOIRE
entre lesquelles les physiologistes se divisent : 1* comme un mouvement persistant dans le cerveau; 2"* comme une trace persistante dans le cerveau ou résidu; 3*" comme une disposition persistante dans le cerveau. Th. Ribot n'admet guère que la troisième hypothèse. Il semble la croire plu3 nouvelle qu'elle ne l'est en réalité, car nous la retrouvons dans Erasme Darwin, dans Maudsley et dans Wundt. Selon nous, les trois explications contiennent une part de vérité et, quand on abstrait le côté mental, elles se ramènent, en définitive, à une persistance de mouvements. La première théorie, avons-nous dit, explique la conservation des images par une prolongation de mouvements dans le cerveau. Certains phénomènes inorganiques ofiHrent des analogies plus ou moins lointaines avec cette persistance des vibrations cérébrales une fois produites. Selon le docteur Luys, qui s'est trop contenté de cette explication, la mémoire serait une sorte de phosphorescence cérébrale, analogue à la propriété qu'ont les vibrations lumineuses de pouvoir être emmagasinées sur une feuille de papier et de persister ainsi, à l'état de vibrations silencieuses, pendant un temps plus ou moins long, pour reparaître à Tappel d'une substance révélatrice. On sait que des gravures exposées aux rayons solaires el conservées dans l'obscurité peuvent, plusieurs mois après, à l'aide de réactifs spéciaux, révéler la persistance de la vibration lumineuse sur leur surface (1) . — Mais comment, objectent les adversaires de vibrations persistantes dans le cerveau, tant de mouvements et d'ondulations en sens divers pourraient-ils trouver place et se propager dans le cerveau pendant toute la vie? Notre cerveau n'est-il pas trop petit? — Parler ainsi, peut-on répondre, c'est oublier que les dimensions des choses sont toutes relatives, et que, par rapport à des vibrations infiûiment petites, notre cerveau devient un monde infiniment grand. Raccourcissez par la pensée les dimensions du ciel visible en gardant toutes les distances respectives des astres, vous pourrez, dans votre tète, faire tenir le firmament. On peut donc très bien admettre, parmi les condi-
(1) Le Cerveau et ses fonctionsy p. 106.
lions matérielles du souvenir, des vibrations qui se perpétuent. Nous savons qu'une étoile éteinte depuis longtemps pourrait nous envoyer encore ses rayons avec leur forme propre et leur spectre spécial : le foyer n'est plus, la vibration éthérée existe encore ; des profondeurs de Tinfini elle vient nous révéler sa cause aujourd'hui disparue. Qu'y aurait-il d'étonnant à ce que les ondulations du cerveau se propageassent, sous une certaine forme, pendant la vie entière et à ce qu'une sensation pût reparaître en l'absence de sa cause, comme le rayon de l'étoile semble se rallumer dans la nuit?
Tous les phénomènes cérébraux, en tant que tels, sont explicables par ce que Dubois-Reymond appelle « Tastronomie moléculaire du cerveau >>. Sans doute, outre la simple propagation continue du mouvement, il faut considérer encore les modifications de structure que subit le cerveau, c'est-à-dire les traces laissées par le mouvement même dans cet organe. C'est là ce que les psychologues contemporains appellent les résidus. Mais laVace d'un mouvement et, en général, toute forme n'est-elle pas elle-même une combinaison de mouvements in\âsibles qui persiste en affectant certains dessins constants et dont l'immobilité apparente est faite de mobilité, comme notre constance, selon La Rochefoucauld, est faite d'inconstance?
Sous ce nouveau rapport, à combien d'objets divers n'at-on pas comparé le cerveau ! D'après Spencer, il a quelque analogie avec ces pianos mécaniques qui peuvent reproduire un nombre d'airs indéfinis. Taine en fait une sorte d'imprimerie fabriquant sans cesse et mettant en réserve des clichés innombrables. Le dessin et la photographie peuvent fournir aussi des termes de comparaison instructifs. Les résidus des images successives se superposent ou se combinent ensemble dans notre esprit. Et c'est par ces résidus qu'on peut expliquer en partie non seulement la reproduction d'un objet individuel, mais encore celle d'une idée générique et typique.
Malgré les analogies qui existent entre les résidus des sensations et les images photographiques, le terme de comparaison qui précède est encore trop grossier. Une