BASE MÉGANIQUE DE LA MÉMOIRE
telle conception de la mémoire, en eflTet, prend le cerveau
à rétat de repos; on y considère les images comme fixées,
clichées, photographiées, ce qui n'est pas exact. Il n'y a
point de pensées toutes faites dans le cerveau, pas
d'images réelles, mais seulement des images virtuelles
qui n^attendent qu'une excitation pour passer à l'acte. Il
faut donc combiner les deux explications précédentes :
persistance des vibrations et persistance des résidus (ou
formes et directions constantes de vibrations). 11 faudrait
un terme de comparaison où l'on vit non seulement un objet
recevoir et regarder une empreinte, mais cette empreinte
même revivre à un moment donné et reproduire dans ^
l'objet une vibration nouvelle. « Peut-être, a-t-on dit avec
raison, l'instrument le plus délicat, réceptacle et moteur J
tout ensemble, serait le phonographe (1) ». La différence M
entre le cerveau et le phonographe, c'est que, dans la
machine encore grossière d'Edison, la plaque de métal
reste sourde pour elle-même, la traduction du mouvement |
dans la conscience ne se fait pas ; « cette traduction est la
chose merveilleuse, et c'est ce qui se produit sans cesse
dans le cerveau».
Ni l'hypothèse des vibrations persistantes ni celle des résidus persistants ne paraissent suffisantes à Th. Ribot et à Maudsley. Selon eux, comme selon Ërasme Darwin, la mémoire « dépend essentiellement des lois vitales^ et non pas seulement des lois mécaniques ». Il y a dans le cerveau, dit Wundt, non des empreintes, mais des dispositions à fonctionner d'une certaine manière, c'est-àdire des « dispositions fonctionnelles ». Il s'établit dans le cerveau, dit Ribot, des liens nouveaux entre les cellules pour l'accomplissement de certames fonctions, c'est-àdire des « associations dynamiques ». — Rien n'est plus vrai, et le savant ne doit jamais oublier qull a affaire, dans le cerveau, à de la matière vivante, non à une substance inorganique ; mais ce n'en est pas moins là une vérité toute relative à notre ignorance. Pour le philosophe qui généralise, si on laisse de côté la sensibilité
(i) Guyau, la Mémoire et le Phonographe (Revue philosophique de mars 1880), reproduit dans la Genèse de Vidée de temps (1889}*
et la conscience, la vie elle-raôme ofifre-t-elle extérieurement autre chose qu'un mécanisme perfectionné ? C'est d'une manière toute provisoire, croyons-nous, que la science intercale entre les lois mécaniques et les lois psychiques des lois vitales; il suffit de combiner les deux formes du mécanisme, — mouvements persistants et résidus persistants, — pour obtenir des modifications stables de structure cérébrale, qui entraîneront une disposition à reproduire certains mouvements déterminés. Ce sera l'équivalent de ce que Th. Ribot appelle les « associations dynamiques » entre les cellules, de ce que Wundt appelle des « dispositions fonctionnelles )>. Supprimez, par hypothèse, le côté mental pour ne considérer que le côté physique, et placez-vous ainsi, comme le veut Ribot, « en dehors de toute conscience », il ne restera alors que le mouvement et ses lois.
Aussi peut-on comparer au côté physique de la mémoire tout ce qui est capable de conserver un certain état, une môme forme, ou de répéter un même mouvement. En ce sens plus ou moins figuré, tout organe serait une mémoire mécanique; l'œil serait une mémoire des ondes lumineuses et Toreille une mémoire des ondes sonores, car Foeil vibrera de la môme manière et se retrouvera dans le même état sous Tinfluence des mômes rayons. Bien plus, chaque nerf serait une mémoire où se conserve un certain nombre de vibrations prêtes à se reproduire ; un muscle même serait une mémoire prête à répéter certaine contraction. Tout ce qui est organisé, tout ce qui a une structure naturelle, une forme vivante entraînant tel mouvement déterminé, tout cela serait, si l'on veut, une mémoire. Toute habitude, qui est une structure acquise par l'être vivant, serait encore une mémoire. L'habitude suppose, en effet, soit de nouveaux nerfs, soit des relations nouvelles entre les nerfs, et ces relations une fois établies sont de véritables organes, comme le sont nos yeux et nos oreilles : le pianiste s'est fait un organe pour parcourir le clavier, le calculateur pour accomplir ses opérations. Nous avons vu plus haut la belle hypothèse de Spencer sur la « genèse des nerfs », que plusieurs découverte^ récentes ont paru confirmer; Spencer aurait pu
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employer des considérations analogues pour expliquer comment Torgane de la mémoire s'est peu à peu formé dans le cerveau et dans tout le système nerveux. Chez certains animaux, la sélection pourra développer des organes qui ne se produiront pas chez d'autres, par exemple, un organe excitable à l'électricité, une mémoire de Télectricilé (1). Le caractère particulier de la cause extérieure entraînera le développement particulier des centres sensoriels, qui sont, si Ton veut, autant de mémoires organiques. On pourrait comparer les cordons nerveux à des cordes tendues, Tune produisant le la du diapason, une autre produisant Vut, etc. ; quel que soit le moyen par lequel vous arriverez à ébranler la première, — frottement d'un archet, pincement avec le doigt, coup donné sur la corde, fort ébranlement de Tair, courant électrique, — la première corde donnera toujours le la et non une autre note, l'autre corde donnera toujours Vut; Tune sera, sous le rapport mécanique, la mémoire du to, l'autre de Vut. Il en est du cerveau comme d'un instrument composé de cordes prêtes à vibrer; si on prononce une note devant Tinstrument, les cordes qui donnent naturellement cette note ou ses harmoniques vibrent, et les autres demeurent immobiles ou à peu près ; de même, une impression dont le cerveau est le siège éveille les impressions semblables ou harmoniques dans les nerfs ou dans les cellules qui sont précisément aptes à les fournir. Au point de vue purement physiologique, organisation et mémoire sont donc une seule et même chose, parce que toute organisation est un système naturel de mouvements ayant pour résultante une forme déterminée qui, dans la conscience, pourra entraîner une idée déterminée. Allons plus loin ; dans le monde inorganique lui-même, toute forme durable ou susceptible de répétition peut être, par analogie et par métaphore, appelée une mémoire ; le système solaire, qui reproduit périodiquement les mêmes figures, est une mémoire, comme le système respiratoire qui reproduit périodiquement les mêmes soulèvements de la poitrine. La périodicité et l'uniformité vont seulement en croissant à mesure qu'on descend plus
(1) Voir plus haut, chapitre premier.
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in PSYCHOLOGIE DES IDÉES-FORGES
bas dans l'échelle des êtres. L'enfant répète toujours le même mot ou le même geste ; de même pour les êtres inorganiques, qui persévèrent dans le même mouvement ou dans la même figure. Le mouvement le plus simple, qui suppose une répétition de soi-même au moins pendant deux instants consécutifs, est déjà une mémoire ; bref, la conservation de la force et, comme conséquence, du mouvement avec une intensité, une direction et une forme déterminées, la somme des produits restant constante malgré la variation possible des facteurs, voilà le fond de l'habitude et aussi de la mémoire, quand on n'en considère par abstraction que le côté extérieur et mécanique.
On le voit, dans le problème de la survivance des idées, nous sommes plus « mécaniste » que les partisans du mécanisme les mieux convaincus ; mais nous ne sommes pas exclusivement mécaniste, et nous ne saurions faire si bon marché de ce que les philosophes contemporains nomment « V aspect mental ». Quand nous passons au point de vue psychologique, nous ne pouvons plus dire avec Maudsley que le visage défiguré par la variole « se souvienne du virus », avec Luys, que la gravure devenue phosphorescente par l'exposition au soleil « se souvienne des rayons solaires » ; nous ne saurions davantage admettre avec Richet qu'une corde pincée qui continue de vibrer à la manière de nos nerfs « se souvienne de l'excitation >. ISon seulement il n'y a pas encore « mémoire consciente ^^ mais il n'y a aucune mémoire mentale, si, par hypothèse, il n'y a dans la feuille de papier ou dans la corde de violon rien de mental. L'être qui ne sent pas peut sans doute, nous l'avons vu, conserver tantôt des mouvements, comme Teau qui ondule, tantôt des empreintes ou « résidus», comme le sable du rivage : mais ce mode de conservation tout extérieur, cette mémoire mécanique n'est pas la conservation mentale sans laquelle on ne I)cut parler de souvenir proprement dit. «La mer frémit encore du sillage des vaisseaux de Pompée»; oui, sans doute, mais la mer ne se « souvient » ni des vaisseaux qui Tont fait frémir, ni de Pompée qui s'est miré dans ses eaux. Reconnaître avec Mausdley et Kibot que la mé-