‹ La psychologie des idées-forcesChapitre 29 sur 74 · BASE PSYCHIQUE DE LA MÉMOIRE · texte numérisé non relu

BASE PSYCHIQUE DE LA MÉMOIRE

Hais que deviennent les images et idées dans la mémoire, lorsqu'on n'y pense pas actuellement? — Nous admettons, contre Th. Ribot et Ricbet, qu'il y a ici quelque chose non seulement de physiologique , mais de mental en même temps qui subsiste ; seulement , il nous parait bien difficile de comprendre qu'une idée subsiste comme idée. Pour nous, l'idée est l'effet conscient, l'expression d'un certain état total de l'esprit , en relation avec telle ou telle action extérieure : c'est un rapport déterminé et constant du moi au non-moi. Il peut subsister au sein de la conscience des actions et passions latentes , des états confus de plaisir ou de peine, des appétitions plus ou moins vagues, enfin des représentations obscures et confondues dans la ma^se ; quand tout cet ensemble se trouve réaliser actuellement un ensemble analogue à tel état passé de l'esprit et à telle aperception passée, la même idée doit renaître en vertu des mêmes conditions à la fois mentales et physiques, comme la même illumination de la mer sous les mêmes rayons solaires, et elle est de nouveau aperçue; mais nous ne croyons pas que l'idée, comme acte intellectuel, comme pensée, puisse subsister d'une manière inconsciente. L'idée nous semble précisément le compte rendu qu'on se fait de tel état mental en rapport avec tel objet : pour être une idée réelle et non pas seulement possible, elle implique une aperception à quelque degré, et cette aperception, à son tour, implique toujours un processus appétitif dont elle est la conscience finale.

De même que les lois biologiques ou vitales, qu'on reconnaît nécessaires pour l'explication du souvenir, sont simplement, à nos yeux, le premier degré des lois psychiques, de même les lois sociologiques en sont le plus haut développement, et la considération de ces dernières lois nous semble également nécessaire pour expliquer le souvenir. Nous regrettons que cette considération ne se rencontre point chez Spencer et Maudsley. L'être vivant est, en réalité, une société d'êtres vivaiHs et plus ou moins sentants , comme l'ont montré Schseffle , de Lilienfeld et Espinas. S'il en est ainsi, la conservation des images dans

la mémoire doit être en partie le résultat de la coopération entre les cellules vivantes. Comparez, dans la société humaine, les effets du travail isolé et ceux du travail associé : jadis, comme Delbœuf Ta remarqué, la fabrication d'une montre de précision exigeait un horloger d'une extrême habileté personnelle, qui faisait presque tout à lui seul ; aujourd'hui, une fois le procédé trouvé, il n'y a plus qu'à répartir la confection des diverses pièces entre des ouvriers ordinaires et à ajuster ensuite toutes ces pièces : vous aurez une montre marquant exactement llieure. L'habitude et la mémoire produisent dans le cerveau quelque chose d analogue : à l'origine il faut, dans le centre cérébral, un acte de conscience et d'attention personnelle ; puis le travail se distribue entre les diverses cellules et entre les centres secondaires de la moelle ; il n'y a plus besoin ensuite que d'un rajustement des vibrations diverses pour reproduire sans effort l'image précise de l'objet.

HAPPORT DE LA MÉMOIRE AVEC LA SENSIBILITÉ ET L'aCTIVïTÉ, DISSOLUTION DE LA MÉMOIRE

L — La théorie qui fait du processus appétitif le premier germe de la mémoire nous semble confirmée par les applications qu'on en peut faire et par les éclaircissements qu'elle fournit dans divers problèmes difficiles. Le premier de ces problèmes, c'est le rapport de la mémoire avec la sensibilité et avec racti\âté.

D'une part , Tesprit se représente moins aisément les émotions que les percepiions et idées; d'autre part, il est certain que ce qui nous a ému reste plus longtemps dans notre souvenir. Comment concilier ces deux assertions? Selon nous, dans ce problème délicat, il y a des distinctions nécessaires à établir. Il est très vrai que l'émotion sert k produire le souvenir, mais pourquoi? Parce que l'émotion s'accompagne de mouvements caractérisés, intenses et répandus dans tout l'organisme, puis dirigés et coordonnés par la volonté; conséquemment l'émotion ouvre aux courants nerveux des voies nouvelles, profondes, qui s'étendent au loin et se relient à une grande quantité d'autres voies nerveuses. Ce qui ne nous émeut en aucune manière, au contraire, passe à notre surface sans exciter notre attention et sans laisser de trace. Mais, si l'émotion sert à produire le souvenir en ouvrant des voies à la réaction volontaire et motrice, elle n'est pas cependant par elle-même fdicile k reproduire et à renouveler, ou du moins la reproduction en est bien plus affaiblie que celle des perceptions. Ainsi, nous n'avons par le souvenir qu'une très faible reproduction d'un mal de dents passé, d'une brûlure, d'un frisson produit par une eau glacée, du mal

de tête, etc. Voici l'explication que nous en proposerions pour notre part. En premier lieu, par cela même que la mémoire, au point de vue organique, consiste en voies nerveuses plus faciles qui se sont établies dans le cerveau pour aboutir à des mouvements, le souvenir d'une peine trouve des voies toutes tracées qui ne permettent pas à la peine même (irrfvoc) de se reproduire. En second lieu, Texcitation violente du premier instant manque au souvenir de la douleur, car ce souvenir n'est qu'une excitation produite par une image et non pliis par un objet réel : aucune représentation d'un mal de dents ne peut faire vibrer les nerfs dentaires aussi vivement que le mal même. Enfin \q^ perceptions comme telles sont surtout, à notre avis, la conscience de relations, de diflférences, de changements et de mouvements : conséquemment elles tiennent de la nature abstraite et superficielle des signes ou symboles; les émotions, au contraire, sont des états généraux et profonds : elles sont donc autrement diffîciles à reproduire qu'une simple esquisse de nature intellectuelle. Les émotions sont le retentissement afifectif des états de conscience ; il faut que ces états se renouvellent pour que les émotions reparaissent; et encore faut- il qu'ils se renouvellent avec les mêmes rapports. Les états de conscience primitifs sont donc ou des actes ou des sensations,et les émotions sont des intermédiaires.

A vrai dire, le souvenir d'une jouissance ou d'une souffrancecomm^te&^indépendammentdesperceptions,idéeset circonstances concomitantes, n'est pas une représentation, mais un renouvellement, une reproduction sensible, c'està-dire une production incomplète et avortée de la jouissance même ou de la souffrance. Pour me souvenir de tel mal de dents, il faut que je me représente les dents où j'ai localisé jadis la douleur, puis le mot douleur même, qui sert de signe; mais comment arriver à me représenter ce mal en lui-même? Pour cela il faut que je reproduise incomplètement la douleur. Il est des philosophes qui déclarent la chose impossible et qui prétendent qu'on reproduit seulement les perceptions et états intellectuels concomitants, ainsi que les mots. C'est en efifet ce qui a lieu d'ordinaire, mais, selon nous, on peut aussi repro-

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duire incomplètement dans la conscience Télément pénible du mal de dents. Pour cela, il faut employer un procédé indirect, et ce procédé consiste à évoquer d'abord les images des réactions motrices qui accompagnent ou suivent le mal de dents. Je fais l'expérience : je fixe fortement ma pensée sur une des molaires de droite , je localise d'avance la douleur que je vais essayer d'évoquer; puis j'attends. Ce qui se renouvelle d'abord, c'est un certain état vague et général de la conscience qui est commun à toutes les sensations pénibles et qui doit correspondre à la réaction générale provoquée par la douleur. Puis cette réaction se précise à mesure que je fixe mon attention sur la dent. À la longue, je sens un afflux plus grand du sang dans la gencive, et même des battements. Puis je me représente un certain mouvement qui s'accomplit d'un point à l'autre de U dent ou de la gencive, comme quand quelque chose de lancinant traverse de part en part un organe ; c'est le trajet de la douleur. Je me représente aussi la réaction motrice occasionnée par le mal, le grincement de dents, la convulsion de la mâchoire, le mouvement même des lèvres dont les commissures se relèvent, etc. Enfin, si je pense fortement à toutes ces circonstances, je finis par sentir d'une manière plus ou moins sourde le rudiment même de l'élancement. Dans une expérience que je viens de faire, j'ai provoqué un réel mal de dents dans une molaire qui y est d'ailleurs sujette. J'ai senti la chaleur, le battement du sang, le mouvement qui traverse de part en part comme un trait, enfin un léger élancement douloureux, à tel point que je me suis demandé si j'avais découvert un mal de dents sourd qui préexistait ou si j'avais moi-même réveillé la douleur endormie. Je retire de l'expérience un agacement général des dents et une impulsion à passer ma langue sur les gencives.

En somme, pour provoquer la reproduction de la douleur, je suis obligé de remonter la série des eflTets en sens inverse : — pensée, mouvements de réaction corporelle ^ émotion psychique, — et c'est alors seulement que je puis arriver à produire incomplètement l'état agréable ou

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pénible. Nous nous suggérons à nous-mêmes les sentiments par le moyen de leurs effets et de leurs concomitants, comme il arrive dans la suggestion d'un sentiment par sympathie avec une autre personne : nous sympathisons avec noiis-mémes par Tintermédiaire des mouvements, émotions et pensées qui aboutissent à ressusciter tel sentiment.

Au reste, de même que le souvenir d'un sentiment, comme tel, en est la productioo réelle, mais incomplète, de même tous les autres souvenirs sont des renouvellements partiels. On croit qu'il y a des représentations de perceptions et de pensées, mais non de sentiments ; on se figure je ne sais quelles images réfléchies, je ne sais quels fantômes intermédiaires entre la réalité et la non réalité ; mais, en fait, on ne peut se rappeler une pensée qu en la repensant, une impression éprouvée qu'en l'éprouvant de nouveau à un degré plus faible, une action accomplie qu'en la recommençant sans la continuer ni l'achever. Tout est actuel dans le souvenir, aussi bien pour les faits d'intelligence ou de volonté que de sensibilité. Se souvenir, c'est agir ou pâtir, tout comme savoir c'est faire.

Il y a toutefois une différence importante entre les sensations et les émotions, sous le rapport de leurs formes vives et de leurs formes idéales ^ pour employer le langage de Spencer, La forme vive des sensations est causée par une excitation directe venant de la périphérie; la forme idéale et faible est causée par une excitation indirecte, par une répercussion dans les parties centrales du système nerveux ; de là résulte un contraste marqué entre la sensation actuelle produite par un objet et la sensation-souvenir produite par une association. Le contraste est nécessairement beaucoup moins accusé pour les émotions et états affectifs, comme tels, puisqu'ils sont toujours des réactions du centre et, par rapport à la périphérie, des excitations indirectes. Entre la forme vive et la forme idéale il n'y a plus alors différence essentielle de nature; les deux formes sont également des réactions centrales, indirectement provoquées, et il y a surtout entre elles des différences de degré. Ajoutons que ces réactions centrales sont, en dernière analyse, des réactions de la con-

science tout entière conçue comme activité générale et volonté ; or, que la volonté réagisse sous une cause externe ou sous une excitation interne , l'intensité de la réaction pourra varier, mais sa qualité demeurera toujours sensiblement identique, si on fait abstraction de toutes les sensations concomitantes et de tous les mouvements concomitants pour ne considérer que Vémotion en elle-même.

Ces remarques sont importantes pour établir le degré d'influence que les idées peuvent avoir sur la production des émotions. Une simple idée, causée par l'excitation des centres et non de la périphérie, produit toujours une certaine réaction émotionnelle, plus ou moins faible; si ridée est intense, vive, claire, elle produit une émotion plus intense et plus vive. Cette force émotionnelle de l'idée est, selon nous, d'autant plus grande que l'idée enveloppe une représentation plus distincte de mouvements et que rémotion elle-même est plus aisément réductible à des mouvements. Ainsi l'idée du grincement de dents peut aisément provoquer Témotion même; c'est qu'ici les éléments moteurs sont plus distincts. L'idée d'un objet qui agace les dents peut facilement aussi produire l'agacement même. « Je ne puis penser, dit Spencer, à voir frotter une ardoise avec une éponge rude, sans sentir le même frisson qui se produirait si cela se passait en réalité, m Spencer aurait pu remarquer que le frisson est un mode de mouvement assez aisément représentable. Toutes les fois qu'il s'agit de mouvements de masse, lesquels sont facilement dessinés par l'imagination et effectués par la volonté, l'idée et l'émotion se suggèrent aisément. Quand, au contraire, il s'agit de mouvements moléculaires et intérieurs, comme dans la faim ou la soif, l'idée éveille rémotion avec difficulté. Quand nous pensons à la faim après un bon dîner, nous n'avons guère que le mot dans Tesprit. Pour se représenter la faim même, il faut se représenter confusément l'estomac et reproduire l'anxiété vague qui y est localisée , avec la tendance à faire les mouvements nécessaires pour manger. 11 est facile de se donner des nausées par la pensée de ces nausées, parce que

â04 PSYCHOLOGIE DES IDÉES-FORCES

Je vomissement est un mouvement de masse distinct, facilement représentable, qui peut se reproduire par Timagination ; aussi, l'idée seule qu'on va vomir peut provoquer le vomissement. En outre, le vomissement est un acte d^aversion proprement dit , qui a pour objet d'écarter et d'éliminer des substances nuisibles : or l'aversion est une réaction de la volonté, dont les mouvements réflexes euxmêmes sont des dérivés et des substituts ; l'aversion volontaire, alors même qu'elle est tout idéale, peut donc provoquer par contagion l'aversion réflexe, telle que le vomissement. Ce sont surtout, comme on voit, les idées motrices et à éléments moteurs qui sont des idées-forces, c'est-à-dire capables de modifier 1** le mouvement des étals de conscience , 2** le mouvement organique , et de produire ainsi émotion et motion. Les idées mêmes de telle émotion et de tel acte moteur rentrent dans cette condition générale; les idées les plus fortes sont donc les idées des émotions et des volitions ; ce sont aussi celles qui peuvent le mieux produire dans l'organisme des traces et des trajets propres au renouvellement des représentations. Enfin on a tort de ne pas distinguer, dans cette question, les émotions physiques et les émotions morales. Autant les premières sont difficiles à reproduire ^ autant les secondes se renouvellent aisément quand on se remet par l'imagination dans le même courant d'idées : c'est qu'ici ce sont les idées mêmes qui produisent les sentiments.

Un autre problème, voisin du précédent (et qui n'est pas de moindre importance dans la question du bonheur humain), ce serait de savoir si les douleurs laissent plus de traces et se rappellent plus aisément que les plaisirs. Maudsley répond négativement, Sergi affirmativement. Selon Maudsley, les peines se renouvellent moins aisément dans l'imagination que les plaisirs, parce qu'elles impliquent une désorganisation et un trouble de l'élément nerveux ; de plus, Maudsley remarque que, chez un organisme sain, il y a une disposition spéciale au plaisir : le plaisir doit donc reparaître plus aisément dans la mémoire que les peines, à intensité égale. Ici encore, selon nous, il faudrait distinguer les émotions physiques et les émo-

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