‹ La psychologie des idées-forcesChapitre 30 sur 74 · DISSOLUTION DE LA MÉMOIRE · texte numérisé non relu

DISSOLUTION DE LA MÉMOIRE

lions morales. Le mal physique est bien vite oublié, mais la souffrance du cœur, combien elle est vivace ! C'est que, dans ce dernier cas, les conditions du souvenir sont des idées toujours présentes et renouvelables , non une perturbation passagère de Torganisme; les mêmes pensées reproduisent donc le même orage intérieur.

II. — Après avoir vu la formation de la mémoire, voyonsen la dissolution : le mécanisme qui produit Toubli sera la contre-épreuve du mécanisme qui produit la conservation des idées. S'il est vrai, coinme nous l'avons dit, que rémotiqn et la réaction motrice soient les deux « facteurs » principaux de la mémoire, ils devront disparaître en dernier lieu du souvenir ; or, c'est ce qui nous paraît ressortir de cette loi des amnésies indiquée par Spencer et par Maudsley, et que Ribot a mise en pleine lumière. Dans le cas de dissolution générale de la mémoire, la perte des souvenirs suit une marche invariable : d'abord disparaissent les faits les plus récents , puis les faits moins récents (1). Ensuite s'effacent les idées en général, puis les sentiments, enfin les actes et mouvements automatiques. C'est ce que Th. Ribot nomme « la loi de régression »* Cette loi, si nous ne nous trompons, confirme notre hypothèse sur le fond du souvenir. Les actes purement automatiques qui disparaissent en dernier lieu ne sont plus guère qu'un mouvement de machine ; pourtant, sous ces actes mêmes subsiste le sentiment primordial de l'existence, du bien-être ou du malaise, la faim, la soif, etc., et par là l'automatisme est encore une

(i) « Un enfant tombe d'un mur, dit Abercrombie; revenu à lui, il sent que 8a tète est blessée , mais ne soupçonne pas comment il a reçu la blessure. Après un peu de temps, il se rappeUe au'il s'est frappé la tète contre une pierre, mais ne peut se rappeler comment. Après un autre intervalle, il se rappeUe qu'il est allé sur la crête d'un mur et en est tombé. On a vu en Russie un célèbre astronome oublier tour à tour les événements de la veille , puis ceux de l'année, puis ceux des dernières années, et ainsi de suite, la lacune gagnant toujours, tant qu'enfin il ne lui resta plus que le souvenir des événements de son enfance. On le croyait perdu» mais, par un arrêt soudain et un retour imprévu, la lacune se combla en sens inverse. »

mémoire. Mais la mémoire proprement dite est dans les sentiments, appétits, émotions fondamentales ; aussi estlà ce qui offre le plus de résistance après les actes automatiques. « Les meilleurs observateurs s'accordent à le remarquer, dit Th. Ribot, les facultés affectives s'éteignent bien plus lentement que les facultés intellectuelles (1), » C'est qu'elles sont ce qu'il y a en nous de plus profond et de plus intime ; les états affectifs ont beau être vagues et indescriptibles pour Tintelligence, ils sont le fond dont l'intelligence réfléchie ne saisit que la forme.

Les amnésies partielles montrent que des séries entières d'idées et de connaissances peuvent disparaître alors que le reste demeure intact, ce qui suppose qu'elles sont attachées au fonctionnement régulier de certaines parties du cerveau et à la division du travail entre les cellules diverses. Les uns perdent la mémoire des figures, d'autres des couleurs, d'autres d'une seule couleur, d'autres des nombres, d'autres de plusieurs nombres seulement. Les cas les plus curieux sont les amnésies du langage (2). Elles

(1) Une jeune femme tomba par accident dans une rivière et M presque noyée. Quand elle rouvrit les yeux, elle ne reconnaissait plus personne; elle était privée de l'ouïe, de la parole, du goût et dô Todorat. Ignorante de toute chose, incapable par elle-même de se remuer, elle ressemblait à un animal privé de cerveau. Plus tard, sa seule occupation était de couper en morceaux, automatiquement, ce qui tombait sons sa main. Les idées, dérivées de son ancienne expérience, qui paraissent s'être éveillées les premières, étaient liées à deux sujets qui avaient fait sur elle une forte impression : sa chute dans la rivière et une affaire d'amour, A une epoçiue où elle ne se rappelait pas d'une heure à l'autre ce qu'elle avait fait, elle attendait anxieusement que la porte s'ouvrit à l'heure accoutumée, et, si l'amant ne venait pas, cÙe était de mauvaise humeur toute la soirée.

(2) Certains malades ont oublié une des langues qu'ils savent ; d'autres ne savent plus écrire et savent encore parler; d'autres ne savent plus parler et savent écrire ; d'autres ne peuvent ni parler ni écrire, mais reconnaissent le sens des mots qu'en prononce ou qu'on écrit. Un gentleman, qui dirigeait une ferme, avait dans sa chambre une liste des mots qui avaient chance de se rencontrer dans les discours de ses ouvriers. Quand un de ceux-ci désirait l'entretenir sur un sujet, le gentleman l'écoutait d'abord sans rien saisir des paroles, sauf le son. Il regardait alors les mots de sa liste écrite, et toutes les fois que les mêmes mots écrits frappaieat s^

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