‹ La psychologie des idées-forcesChapitre 3 sur 74 · INTRODUCTION XXXIII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXXIII

psychiques, par l'acte même de la discrimination et de lassimilation, par le plaisir même et la douleur comme tels, et enfin par la conscience du désir ou du vouloir, toutes fonctions qui ne peuvent être des « objets » de pensée. Le reste tombe nécessairement dans le domaine de la représentation, par cela même de l'objectif; et c'est ce qui explique l'illusion de ceux qui nient le subjectif. Le psychologue a devant lui un monde, celui que l'imagination peut concevoir par le rappel et la combinaison des souvenirs. Quand il s'agit de trouver les lois des choses extérieures, indépendantes de nous, l'imagination joue encore un rôle, mais beaucoup moindre, et elle a infiniment moins de valeur. Ici, il s'agit du monde intérieur, qui est précisément composé d'images. En imaginant, nous créons l'objet même à étudier et nous le varions de mille manières. C'est une sorte d'expérimentation interne. Le subjectif y existe partout, mais il y est toujours incorporé dans l'objectif et devient objet de science parce côté « représentable ».

Concluons que la conscience n'est ni une faculté distincte ni un acte distinct; elle est simplement un caractère commun, constant et immédiat des fonctions psychiques. C'est parce que ces fonctions sont essentiellement conscientes qu'il n'y a pas de « conscience ». Le mot de conscience exprime simplement cette propriété originale de tous les phénomènes mentaux qui fait qu'ils sont éprouvés en même temps qu'ils sont, et ne sont qu'en tant qu'éprouvés. Et le fait conscient n'est véritablement tel que sous forme spontanée et subjective : la forme réfléchie et objective se réduit à une nouvelle combinaison de faits spontanément conscients.

VI. — Une dernière preuve de l'activité mentale, c'est l'essentielle intensité des états psychiques, qui est un des éléments principaux de leur force. Nous nous plaçons à l'antipode de ceux qui veulent réserver Tintensité aux objets extérieurs, qui vont même jusqu'à prétendre, comme on l'a fait récemment, que les états mentaux n'ont pas d'intensité et sont qualité pure. Nous soutenons, au contraire, que seuls les états mentaux ont une intensité

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directement appréciée, non induite, et que, s'ils ne l'avaient pas, nous ne pourrions pas même concevoir ridée d'intensité. Ou l'intensité est illusoire, ou nous en avons conscience : il n'y a pas de milieu.

Nous allons plus loin encore et nous disons : Tintensité est tellement inhérente à la sensation, à Témotion, à l'appétition, qu'on ne peut se représenter un état de conscience qui n'aurait pas un certain degrés qui ne serait pas plus ou moins fort ou plus ou moins faible, qui n'envelopperait pas, en d'autres termes, un déploiement d'activité plus ou moins énergique en tant que puissance exercée, et aussi plus ou moins contrebalancée par la résistance. S'il existe d'autres êtres sentants qui aient des sensations différentes des nôtres, nous ne pouvons nous figurer d'avance la qualité spécifique de ces sensations, mais nous pouvons prédire que, quelles qu'elles soient, elles ont des degrés et une plus ou moins grande intensité ; sinon, ce seraient des ombres passives projetées sur un mur passif. L'aveugle-né ne sait pas ce que c'est que Técarlate, mais il peut d'avance se figurer, grosso modo, l'élément intensif de l'écarlate, abstraction faite de son élément qualitatif, si on lui dit que c'est une couleur plus intense que le vert ou le lilas.

Examinons les raisons mises en avant pour dépouiller les états mentaux de toute intensité. La première se réduit au paralogisme suivant : il y a des changements qualitatifs inséparables de tout changement d'intensité, donc ces changements qualiltatifs dispensent d'admettre comme réels les changements d'intensité. La seconde raison qu'on apporte contre l'intensité des états psychiques, c'est la difllculté de leur appliquer la mesure. On dit : « J'éprouve à la température de 30 degrés une certaine sensation de chaleur ; j'en éprouve une autre à la température de 20 degrés ; chacun de ces deux états de conscience forme une espèce distincte ; ils se ressemblent, ils appartiennent au même genre, qui est la sensation de chaleur. Personne ne dira sérieusement que l'un est un multiple ou une fraction de l'autre (1). » Remarquons d'abord qu'on choisit ici pour exemple des sensations où

(1) Pilloo, Critique philos, t. XXI, p* 388.

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les variations d'intensité sont comme recouvertes par des variations de qualité affective, passant du plaisir ou de lladifférence à la douleur. L'exemple des sensations de lumière, qui restent indifférentes entre de larges limites tout en variant d'intensité, est beaucoup plus probant; or, dans ce dernier cas, on peut fort bien obtenir une sensation de lumière dont l'intensité soit un « multiple » d'une autre. On le peut d'ailleurs aussi pour le son et pour la chaleur. Il n'en résulte pas que le rapport des deux sensations puisse toujours être exprimé par un nombre. Autre chose est de dire : « Le bruit de dix fusils est certainement plus intense que le bruit d'un seul fusil ; » autre chose de déterminer si Tintensité de notre sensation est exactement dix fois ou cinq fois plus grande. Faut-il en conclure qu'il y ait là simplement une sensation de qualité différente, quoique semblable sous certains rapports? Mais une qualité qui admet du plus et du moins enveloppe des relations quantitatives, fussentelles irréductibles à cette mesure subjective de la quantité qu'on nomme le nombre.

Spencer a provoqué la réaction exagérée contre laquelle nous réagissons à notre tour. Il a eu le tort, en effet, de réduire entièrement la différence entre la « sensation » et r « idée » à celle des états d'intensité faible et des états d'intensité forte. L'explication, à coup sûr, était trop simple. Le caractère d'objectivité qu'une représentation acquiert ne tient pas seulement à son intensité ; il tient aussi à sa détermination qualitative et à la complexité de ses détails. Quand je pense à un arbre, non seulement ma représentation est faible, mais elle est indéterminée et très simplifiée : je ne vois qu'un tronc et une masse confuse de feuilles. Si, au contraire, je regarde un arbre véritable, j'ai devant moi une quantité innombrable de feuilles distinctes, et je me sens dans l'impossibilité réelle de les compter : ici, c'est une matière qui m'est fournie et qui déborde ma pensée. Au reste, la qualité et l'intensité s'impliquent. Une représentation plus complète d'un arbre est une représentation enveloppant un plus grand nombre de détails et de parties ; comme chacune de ces parties concourt à la représentation totale et y produit son effet, il

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en résulte un total d'impressions plus nombreuses et, conséquemment, une impression totale plus intense. Devant Tarbre réel, en pleine lumière, nous sommes pour ainsi dire frappés de tous les côtés à la fois : c'est une légion de détails qui se pressent pour entrer par la vue et par les autres sens, c'est une myriade de chocs cérébraux que Ton totalise à grand'peine ; on se sent envahi par l'objet.

A notre avis, donc, tout changement de qualité implique une sommation différente d'impressions et un changement d'intensité ; réciproquement, tout changement d'intensité est une addition d'impressions ou une soustraction d'impressions qui ont une qualité et dont la somme a également une qualité spécifique. Que toutes nos sensations se réduisent à des chocs, comme Spencer semble parfois le croire, on peut à bon droit le contester ; mais, ce qui est vrai, c'est qu'il y a des chocs dans toutes nos sensations, c'est-à-dire un ensemble de coups que nous subissons et dont nous apprécions l'intensité par la résistance plus ou moins grande ou le concours plus ou moins grand qu'ils apportent à notre activité propre. En un mot, il y a dans tout état de conscience un élément dynamique distinct de l'élément qualitatif. Et cela tient, en dernière analyse, à ce que, dans tout état de conscience, il y a une volonté contrariée ou favorisée, non pas seulement une forme de représentation passive.

Non seulement nous ne saurions ramener l'intensif à l'extensif, mais c'est le second qui présuppose le premier. Si nous examinons avec soin l'idée de l'étendue, nous reconnaissons qu'elle est un ensemble de sensations possibles, d'actions possibles sur nos sens, et que ces actions ne sauraient se concevoir sans un degré d'intensité quelconque. En nous représentant l'espace vide, nous nous représentons une série de choses que nous pourrions voir ou toucher, qui pourraient agir sur nous et sur lesquelles nous pourrions agir. Pour vider l'étendue, nous réduisons à un minimum uniforme l'action et la réaction.

Vil. — Dans un premier volume, nous étudierons ce qu'on est convenu d'appeler la vie sensible, qui n'est autre pour nous que le processus appétitif à son premier degré :

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sensation, émotion et réaction motrice. Nous essaierons de montrer l'appétit et, du côté physique, la motion, d'abord sous la sensation, puis sous l'émotion agréable et pénible, enfin sous la réaction qui constitue la volonté au sens le plus général du mot. Si nous y parvenons, nous aurons ainsi fait voir que Tappétit est le facteur principal de révolution en nous ; d'où les métaphysiciens pourront sans doute induire qu'il est aussi, sous une forme sourde, le facteur principal de révolution dans le monde.

Par là, nous nous séparerons des physiologistes et des psychologues qui représentent Tacte réflexe comme le type primitif de toute activité et comme le point de départ de la volonté. A en croire MM. Ribot, Sergi, Richet, Binet, etc., tous les faits mentaux, surtout les volitionnels, seraient des développements du simple réflexe, auxquels la conscience viendrait, dans certains cas, se surajouter comme un accessoire. Nous croyons que la psychologie s'écartera de plus en plus de cette conception trop exclusivement mécaniste. Voici ce qu'on peut dire à ses partisans. S'il est vrai que Tacte réflexe, défini comme un phénomène de pure mécanique, soit vraiment l'origine de toutes les fonctions nerveuses et mentales, montrez-nous donc ce type manifesté de plus en plus clairement à mesure qu'on descend dans Féchelle animale. La grenouille, par exemple, sur l'échelle des vertébrés, étant inférieure aux mammifères, l'état des réflexes chez cet animal doit correspondre à quelque stage primitif dans révolution ; si donc votre thèse est vraie, nous devrons trouver chez la grenouille les réflexes purement mécaniques beaucoup plus manifestes que chez un mammifère. Par malheur, c'est le contraire qui a lieu. Si la corde spinale d'une grenonille est séparée du cerveau, les pattes continuent de faire des mouvements qui révèlent sensation et appétit ; peut-être môme reste-t-il une certaine intelligence, puisque, si Tune des pattes est enlevée, l'autre fait sa besogne à sa place, comme nous en avons donné plus haut un exemple. Chez les mammifères, nous trouvons des réflexes très compliqués et mécaniquement coordonnés, mais nous ne retrouvons plus dans la moelle épinière le même pouvoir d'adapter les mouvements aux

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