‹ La psychologie des idées-forcesChapitre 31 sur 74 · DISSOLUTION DE LA MÉMOIRE · texte numérisé non relu

DISSOLUTION DE LA MÉMOIRE

sont soumises à la même loi de régression que les autres. On oublie d'abord les mots^ c'est-à-dire le langage rationnel, puis les exclamations et interjections, ou langage émotionnel, et, dans des cas très rares, les gestes. On reconnaît encore là les deux éléments essentiels: émotion et motion. Parmi les mots, le malade oublie d'abord les noms propres, puis les noms communs, qui ne sont que des adjectifs érigés en substantifs, puis les adjectifs, puis les verbes. Ici encore la régression va du plus complexe au plus simple, du moins organisé au plus organique. Ajoutons que les verbes, passifs et actifs, qui subsistent les derniers, sont l'immédiate expression des émotions et des volitions.

Les causes physiologiques des amnésies partielles ne peuvent être que conjecturées. Probablement il existe dans le cerveau des voies particulières et une sorte d'organisme particulier répondant à ces espèces d'organismes qu'on nomme les langues, les signes, les mouvements vocaux. Ces systèmes d'associations mentales et de mouvements réflexes peuvent être atteints par la maladie sans que le reste le soit. Un annélide peut perdre une partie de ses organes et continuer de vivre. Supposez qu'une boîte à musique, capable de jouer plusieurs airs, tombe à terre pendant qu'elle en joue un et que le cylindre garni de pointes se mette à rouler avec une très grande rapidité, de manière à briser ou à altérer ses pointes : un air entier pourra disparaître sans que les autres soient atteints, Tous les mouvements réflexes qui répondent à l'association des mots grecs entre eux et avec les mots français correspondants peuvent se trouver paralysés, tandis que les systèmes de réflexes répondant au français, appris dès l'enfance et solidement imprimés dans le cerveau, peuvent résister à la commotion: En un mot, les amnésies sont des paralysies, atteignant certains ordres de cellules sensi-

yeux, il les comprenait parfaitement. L]amnésie des signes n'entraine pas nécessairement la perte de Tintelligence. Tel ce grand propriétaire dont parle Trousseau, qui se faisait présenter les baux, traités, etc., et, par des gestes intelligibles seulement pour ses proches , indiquait des modifications à faire, le plus souvent utiles et raifionnabldfi.

tives et de mouvements réflexes qui se traduisent dans la conscience par telles associations d'idées.

Les hypermnésies, au contraire, sont des exaltations maladives de la mémoire. Une jeune fille, dans le paroxysme de la fièvre, parle le gallois, langue oubliée de son enfance. La nièce d'un pasteur récite des morceaux d'hébreu qu'elle a retenus sans les comprendre. Ces hypermnésies sont causées tantôt par une circulation fébrile du sang, qui donne une activité anormale à certaines portions du cerveau ou à certains systèmes de réflexes, tantôt par une régression qui, ayant détruit les souvenirs plus récents, ramène à la lumière des couches profondes et oubliées : par exemple des impressions et passions de la jeunesse, des croyances anciennes auxquelles il semble qu'on revient par une sorte de conversion. Ce phénomène s'observe souvent chez les mourants (1). Ici encore, nous voyons les sentiments, et surtout ceux des jeunes années, résister mieux que les idées à Tinfluence destructive de la maladie, tant il est vrai que la sensibilité et la volonté sont le fond de la vie même et conséquemment de la mémoire.

(1) En Amérique, un nombre considérale d'Allemands et de Suédois, peu avant de mourir, prient dans leur langue maternelle, qu'ils n'ont souvent pas parlée depuis cinquante ou soixante ans. \yinsIow note aussi que des cathoUfjues convertis au protestantisme ont, pendant le délire qui précédait leur mort, prié uniquement d'après le formulaire de TEglise romaine. — « Les reviviscences de ce genre ne sont au sens strict qu'un retour en arrière, à des conditions d'existence qui semblaient disparues, mais que le travail à rebours de la dissolution a remenées,.. Certains retours religieux de la dernière heure dont on a fait grand bruit ne sont, pour une psychologie clairvoyante, que l'effet nécessaire d'uue dissolution sans remède. » (Voir Ribot, p. 147.)

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