LA FORGE D'ASSOCIATION DES IDÉES
I. Lois mécaniques de l'association des idées. Part de la contiguïté et de la similarité. Lois parallèles de la conscience. — H. Association des émotions et appétitions. Son caractère fondamental. — 111. La réaction intellectuelle et sa part dans la synthèse mentale.
LOIS IDÊGÀNIQUES DE L^ASSOCIATION DES IDÉES. PART DE LA CONTIGUÏTÉ ET DE LA SIMILARITÉ. LOIS PARALLÈLES DE LA CONSCIENCE
La seconde fonction de la mémoire est le rappel des souvenirs produit par l'association des idées. On sait toute l'importance que cette fonction a prise dans l'école anglaise depuis Hobbes, Hume et Hartley jusqu'à Mill, Bain et Spencer. Selon Hume , cette loi a la même importance dans la vie intellectuelle que l'attraction dans les mouvements des astres. Peut-être en effet, au point de vue physiologique , cette loi n'est-elle , comme la gravitation dans les corps et la sélection dans les espèces vivantes , qu'un cas particulier des lois qui règlent la propagation du mouvement selon la ligne de la moindre résistance. La psychologie anglaise contemporaine, qui s'intitule ellemême psychologie de l'association, va jusqu'à ramener toutes les lois de l'esprit à cette loi unique. Sans aller aussi loin, on peut dire que, dans l'association des idées, la part du mécanisme est prédominante. C'est qu'il s'agit ici non plus des termes mêmes de la pensée, mais de leurs relations et successions, choses particulièrement soumises ^ux lois mécaniques : rien n'est plus voisin de l'automatisme que l'entendement.
PomiLÉB. — Psychologie des idées-forces. 14
Etudions d^abord le mécanisme physiologique de Tassociation des idées. Ce mécanisme n'est pas très diflScile à se figurer : c'est l'association même des mouvements réflexes entre les diverses cellules cérébrales par l'intermédiaire des fibres qui les relient. La suggestion des représentations mentales et des mouvements corrélatifs peut être comparée, comme nous l'avons déjà dit, aux phénomènes d'induction électrique par lesquels un courant exerce son influence sur un autre et produit une aimantation. Le cerveau est à l'état de tension et agit toujours dans sa totalité; chaque pensée particulière suppose une décharge cérébrale qui ne peut se produire sans altérer les tensions de toutes les autres parties et sans amener par cela même une suite indéfinie d'autres décharges dans une direction déterminée (1). L'efifet produit sur un point est, à chaque instant, fonction du changement total. Aussi est-il juste de comparer, avec William James, le mécanisme de la pensée au phénomène électrique qu'on appelle l'aurore boréale, où Véquilibre entre l'électricité terrestre et celle des particules glacées de l'atmosphère est sans cesse rompu et rétabli, où les inductions électriques sont perpétuelles, de manière à produire des irradiations sur des points continuellement changeants : les rayons lumineux qui jaillissent successivement, l'un ici, l'autre là, sont associés entre eux comme le sont nos idées, c'est-à-dire qu'en réalité ils ne se produisent pas l'un l'autre, mais sont produits l'un après l'autre par une cause commune, la tension générale, et par les conditions particulières qui la font se décharger successivement ici et là ; chaque idée est comme une irradiation sur un point particulier, révélant à la fois la tension générale et la décharge particulière du magnétisme intérieur.
On sait que la sélection des idées et leur suggestion a lieu tantôt en vertu de la simple rencontre ou contiguïté des impressions dans le temps, tantôt en vertu de leur ressemblance ou similarité. Mais ces constatations de lois empiriques , toutes dérivées , ne nous expliquent pas les phénomènes et ne nous font pas connaître les lois les plus
(1) Voir nos Principes iPune philosophie des idées- forces.
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fondamentales. D'abord, la contiguïté de fait dans l'espace et dans le temps est chose tout extérieure : il faut, pour qu'il y ait liaison d'idées, que la contiguïté devienne cérébrale et mentale. De même, la ressemblance de fait entre les objets, ressemblance qui d'ailleurs n'existe que pour une conscience et dans une conscience, ne pourra devenir un lien que si elle réussit à produire, comme telle, quelque effet déterminé dans le cerveau et dans la conscience. Deux idées ne sont donc vraiment contiguës que quand elles se sont produites simultanément ou en succession immédiate dans notre conscience; et deux idées sont simi-laires quand elles produisent dans notre conscience des effets qu'elle reconnaît semblables. De plus, il faut ici distinguec^eux choses très différentes : 1^ la conscience finale de ressemblance entre deux idées préalablement réveillées , comme l'électricité et la foudre ; 2** la force qui avait primitivement produit dans la mémoire une union et une cohésion des deux idées similaires ou de leurs conditions organiques. Cette dernière question est la plus fondamentale : il faut savoir par quoi et comment les anneaux de la chaîne ont été d'abord soudés ensemble, pour comprendre dans quel ordre ils se suivent actuellement et sous quelle forme ils reparaissent dans notre conscience à tel moment déterminé. Les philosophes intellectualistes, comme MM. Ravaisson et Ferri, confondent la force de cohésion, qui amène la consécution de telles idées dans la conscience, avec \q jugement que l'esprit prononce sur les idées une fois apparues : « L'intelligence , dit M. Ravaisson, une notion se présentant à elle, conçoit immédiatement ce qui, d'une manière ou d'une autre, la complète, ce qui lui est ou semblable ou contraire, ce qui dépend d'elle ou dont elle dépend, en un mot, les rapports rationnels. » Soit; mais M. Ravaisson ajoute : « Le principe de Vassociation et de la mémoire n'est donc autre que la raison (1). »
Cette théorie, qui fait de la raison comme un moyen de mouvement et de transport pour les idées, intervertit l'ordre des faits. Comment la raison prononcera-t-elle ,
(1) Ravaisson, la Philosophie en France au XIX^ siècle.
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par etemple, sur la ressemblance ou la différence de deux termes, si ces termes ne lui sont pas préalablement donnés? Jamais la conception d'un rapport ne pourra précéder la conscience des termes entre lesquels 11 est saisi. La raison de Newton aurait eu beau se dire pendant des siècles : « Tout a une cause et les révolutions des astres ont une cause ; » ces deux rapports ne lui auraient jamais donné le terme inconnu : gravitation.
La doctrine rationaliste s'enferme donc elle-même dans un cercle vicieux : la raison ne saurait engendrer la mémoire ni mouvoir les idées et produire leur rappel; elle est obligée, pour entrer en exercice, d'attendre que le rappel ait eu lieu et que les deux termes soient amenés devant elle par quelque moteur différent d'elle-même; semblable au prisonnier de la caverne, elle doit attendre que la procession des ombres se produise pour pouvoir spéculer sur leurs rapports (1). Le principe de la succession des idées est donc r^cessairement autre que la raison : elles se suggèrent par une action originairement indépendante de la reaction intellectuelle qui saisit actuellement leurs rapports. Et il en est ainsi même quand une idée en suggère une autre que nous reconnaissons ensuite lui être semblable. Pourquoi, par exemple, l'étincelle électrique éveille-t-elle un certain jour dans l'esprit de Franklin l'idée de la foudre? C'est qu'il y avait entre ces deux idées une partie commune : lumière subite avec choc capable de tuer un animal. Cette représentation de lumière et de choc qui, dans la conscience de Franklin, coexiste actuellement avec l'idée de l'étincelle électrique, y a déjà coexisté souvent avec l'idée de la foudre : c'est en vertu de cette partie commune que l'idée de l'étincelle électrique vient aboutir au souvenir de la foudre, et c'est seulement quand la suggestion a eu lieu que Franklin peut dire : « L'étincelle et
{{) Voir sur ce sujet Rabier, Psychologie. M. Rabier va jusqa*à dire, avec Stuart Mill, qu'il n'y a pas, à proprement parler, d'associations dHdées, Ce n'est jamais dans la première idée que se trouve la raison de l'apparition de la seconde : « les rapports des ombres résultent de rapports entre les causes des ombres elles-mêmes. » Nous verrons plus loin que la réaction intellectueUe peut cependant lier des idées.