ASSOCIATION DES ÉMOTIONS ET APPÉTITIONS
Le mécanisme de Tassociation des idées, que nous venons de décrire, n'a-t-il pas lui même pour ressort interne quelque cliose de plus profond, le processus appétitif?
^association des idées, selon nous, présuppose en effet celle des émotions et, sous celle des émotions, celle des impulsions. L'impulsion dominante, comme la haine, éveille par association les impulsions secondaires dirigées dans le même sens, colère, ressentiment, soif de vengeance, etc. Le lien qui les relie est l'unité d'un but par rapport auquel les impulsions sont moyens, l'unité d'un effet par rapport auquel elles sont causes coopérantes. Cette solidarité des impulsions tient probablement à la solidarité même des organes, au retentissement de l'excitation centrale dans des parties du système nerveux unies par une loi de corrélation.
En même temps que ces phénomènes d'attraction sen- ' sible, se produisent des phénomènes simultanés de répulsion : la tendance dominante , comme la colère , tend en effet à repousser toutes les tendances qui peuvent la contrarier, sympathie, pitié, respect d'autrui, dignité personnelle, etc.
Ce qui domine l'association des sentiments, ce sont les lois d'analogie et de contraste. Nous venons de voir que les sentiments analogues, par exemple les sentiments tendres, les sentiments douloureux , s'évoquent mutuellement : Tespérance excite la joie, elle rend bienveillant, elle porte à aimer; l'inquiétude, la tristesse, l'humeur chagrine, la misanthropie vont de pair. L'association des sentiments par similarité s'étend même d'un groupe à
l'autre, notamment des sentiments sensoriels aux sentiments esthétiques et moraux, ou invicem. La douleur de la haine est amère; loijoie d'aimer est douce; la tristesse est sombre; le souci est noir; le regret est cuisant. Et nous avons montré, dans un chapitre précédent, que ce ne sont pas là seulement des métaphores, mais les résultats d'une loi qui explique l'expression même des sentiments : la bouche, dans la déception ou le mépris, fait les mêmes mouvements et prend les mêmes formes que sous Taction d'une saveur amère ou dégoûtante.
Quant à la loi de contraste, elle n'a plus ici la même signification que dans l'association des pures idées. Pour les idées, le contraste n'est qu'un cas particulier de similarité : si l'idée du blanc éveille celle du noir, c'est parce que cette opposition a pour point de départ une idée commune, celle de lumière. Au contraire, la loi de contraste a une valeur propre quand il s'agit de peines et de plaisirs. Non seulement Vidée de peine suscite celle de plaisir par l'idée commune de sensibilité^ mais en fait et réellement la peine et le plaisir s^'engendrent l'un l'autre. Rappelons-nous, en effet, que le plaisir est le plus ordinairement précédé ou accompagné d'une certaine peine due au besoin et à la non-satisfaction d'une tendance : si la souffrance n'est pas la condition nécessaire du plaisir, elle en est du moins un antécédent habituel, et, au point de vue organique, il n'y a guère d'acquisition de force qui n'ait été précédée d'un manque de force. Il n'est donc pas étonnant que la douleur et le plaisir soient associés de fait.
En outre, une loi importante du système nerveux, que nous avons déjà indiquée, tend à resserrer ce lien : c'est la loi de l'épuisement nerveux, qui produit la fatigue. Le plaisir, quand l'excitation a duré un certain temps, fait naître le besoin que le plaisir même ait un terme ; si bien qu'alors, dans la mesure où croît le plaisir, diminue le pouvoir de le ressentir encore. Il en résulte ce quelque chose d'amer qui surgit du fond de la coupe enivrante : le plaisir est lié à une dépense de force qui a pour terme la souffrance. Nous avons donc là plus qu'un contraste intellectuel : c'est un rythme organique et une alternative,
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comme celle de la respiration; c'est un contraste rcel, essentiel au mouvement de la vie. La volonté, après avoir accepté le plaisir, s'en lasse et le refuse : après raffirmation naît la négation. D'ailleurs, ce contraste vécu n'est pas absolument irréductible à une identité plus profonde, ,i\
celle de la volonté avec elle-même, celle de rappélition tendant toujours au plus grand plaisir. Ce n'est point de jouir que l'activité se lasse ;. c'est de l'effort qu'elle fait pour jouir, de la peine qui est le prix de sa jouissance. Nous trouvons donc, en définitive, dans l'identité de Faction et dans le contraste primitif de l'action avec la résistance extérieure la source première des similarités ou des contrastes qui associent les sentiments, qui les font onduler en sens divers. Les associations par simple contiguïté sont ici extrinsèques et superficielles : elles sont plutôt des associations de sentiments avec les perceptions concomitantes que des associations de sentiments avec d'auires sentiments ; la vraie loi primordiale est intrinsèque, inhérente à la nature de l'activité mentale et à celle de l'activité nerveuse qui en est la condition.
L'appétition et l^motion apparaissent ainsi au fond de la mémoire, comme le ressort caché de l'association des états de conscience et comme le principal moyen de leur synthèse. Aussi les mêmes objets ne réveillent-ils pas les mêmes souvenirs quand nous sommes gais ou quand nous sommes tristes, il y a en nous une disposition générale de la sensibilité et comme un ton général de notre humeur qui repousse ce qui lui est contraire, attire ce qui lui est conforme. On pourrait appeler cette loi profonde d'association « loi de sélection sensible » , puisqu'elle fait de notre sensibilité une force d'attraction et de répulsion. Les idées ne s'enchaînent pas seulement par des rapports tout mécaniques et logiques; elles s'enchaînent par un rapport d'adaptation à nos sentiments. Ferri, dans son étude sur la psychologie de l'association, ne dit rien de cette loi et cite pourtant lui-même un exemple qui aurait pu le mettre sur la voie. Un jour, piqué par une mouche, il se rappela tout à coup un enfant que jadis, étant lui-même fort jeune, il avait vu couché sur son lit de mort. Pourquoi cette vision subite? « D'abord, dit-il, j'étais couché sur mon lit au moment
môme de ce souvenir; première concordance; puis j'avais vu le visage de Penfant piqué par les mouches; mais que de fois j'ai éprouvé le même inconvénient sans avoir le même souvenir! Enfin je remarque que la vue du cadavre m'avait causé alors une profonde tristesse et que tout à rheure aussi j'étais triste. » C'est donc la similarité d'émotion, c'est l'état de la sensibilité qui a été la puissance dominatrice et déterminante ; ici encore les idées empruntent leur principale force aux sentiments ou appétitions qui les animent, et la conscience, loin de refléter passivement les impressions, agit pour les accepter ou les repousser.
La loi môme de similarité, au lieu d'être tout intellectuelle, se confond avec la loi qui veut que l'être sensible tende à son plus gvsind pfaisir, car la similarité, en permettant la plus grande activité avec le moindre effort, produit par cela même du plaisir : le seul fait qu'une nouvelle expérience coïncide avec une expérience ancienne engendre un sentiment agréable. L'enfant sourit au \isage qu'il retrouve le même. En associant les semblables, la conscience obéit à la loi universelle d'économie, qui veut que toute force s'exerce avec la moindre dépense possible, que toute appétition se satisfasse avec le minimum de peine : le rapprochement des semblables permet à la conscience d'embrasser d'un même regard une foule d'objets et de produire le plus grand travail avec le moindre effort. Si les contrastes nous plaisent, c'est qu'ils ont lieu au sein de la ressemblance et la font ressortir : ils nous donnent à la fois la jouissance de l'ancien et celle du nouveau, distinctes et cependant unies. Enfin, c'est déjà jouir que se souvenir, car c'est contempler des semblables et doubler sans effort le présent avec le passé ; de là celte volupté secrète qui se retrouve jusque dans le souvenir de la douleur.
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•a REACTION mTELLEGTUSLLE ET Sk PART DANS LA STNTHÈSB MENTALE
Uassociation a divers stades. Au plus bas degré, le cerveau peut lier des impressions indépendamment de l'intelligence, sinon indépendamment d'une sourde sensibilité et appétition diffuse. Nous pouvons ensuite nous souvenir et prendre conscience d'une coïncidence qui s'était marquée dans le cerveau mécaniquement et, à quelque degré, émotionnellement, mais sans avoir été alors remarquée par l'intelligence. Parfois aussi, les termes intermédiaires entre deux idées conscientes échappent eux-mêmes à la conscience. On sait que Hamilton comparait ce phénomène à la transmission du mouvement à travers une rangée de billes : la première se meut, les billes intermédiaires n'ont qu'un mouvement intestin, la dernière a un mouvement visible. Rappelons-nous encore que, quand les vibrations cérébrales sont trop rapides ou trop uniformes, elles échappent à la conscience, et nous comprendrons que certaines idées puissent surgir dans le temps en vertu d'un arrangement qui a eu lieu dans l'espace, entre des cellules que notre esprit ignore. C'est la sélection inconsciente. Ainsi, pendant le sommeil, s'organise dans le cerveau de l'enfant la leçon étudiée la veille. La loi de contiguïté cérébrale est alors presque seule en action. Tant que cette loi prédomine, les choses s'associent surtout selon des réactions mécaniques. Mais, dès que la conscience s'éveille, une nouvelle force d'organisation se manifeste : l'appétition consciente. Le cerveau ne connaissait guère que la contiguïté, dont la similarité d'impressions est une conséquence ; l'intelligence ne connaît guère que la similitude, dont la contiguïté est pour elle une simple espèce et une
Fouillée. — Psychologie des idées-forces. 15
ébauche. La conliguïté même devient toujours, pour la conscience, une certaine similarité : le seul fait de s'apercevoir que des choses disparates coïncident, comme une vive lumière, un son, une douleur, est déjà une conscience de similitude au sein de la différence. Cette conscience suppose une réaction de la volonté et de l'intelligence par rapport aux sensations qui nous arrivent, et cette réaction, sur laquelle nous devons maintenant insister, est un fac^ teur important de la synthèse mentale.
La synthèse mentale ne peut sans doute s'établir, comme nous l'avons montré, qu'entre des termes déjà donnés par un pur automatisme ; mais l'intelligence n'en a pas moins, en premier lieu, le pouvoir d'accepter ou de rejeter la soudure déjà commencée par la simple coïncidence de temps. En second lieu, l'intelligence fhiit par prendre intérêt aux ressemblances et différences pour elles-mêmes, parce que le discernement des ressemblances et différences est sa loi propre, conséquemment sa tendance normale. Cette loi est pour l'intelligence la loi même de conservation et de progrès. Aussi , des ressemblances les plus extérieures et les plus superficielles, comme celles qui tiennent à de simples coïncidences de temps ou de lieu, la pensée dégage peu à peu des ressemblances plus intimes et plus profondes. La conscience est donc une force organisatrice qui réagit sur les représentations et les ordonne selon une règle d'harmonie, comme un instrument façonné par un grand maître qui rejetterait de soi les discordances pour n'admettre que les accords. La loi de conservation, sous une forme d'abord appétitive, puis intellectuelle, joue ainsi le principal rôle dans la sélection des idées comme dans celle des espèces.
En troisième lieu, pour reconstruire un monde nouveau selon ses besoins , l'esprit est obligé , comme l'ont montré Martineau et W. James, de dissocier préalablement ce qui avait été associé par la simple habitude et par la fréquence des simples contiguïtés. Le savant ne doit-il pas d'abord séparer l'idée de combustion d'avec toutes ses associalions habituelles, — dégagement de flamme et destruction de l'objet brûlé, etc., — pour pouvoir l'associer ensuite avec l'idée de cette respiration qui entretient la