CHAPITRE PREMIER
SMSATION ET PENSÉB
I. La matièro des sensations est-elle saisie par nne opération sensitlve? -^ II. La forme
des sensations et leurs rapports sont-ils î-'-' — ^-x-^*.- :.:..„<»
m. Part du snjet et apport de la conscience.
Les disciples contemporains de Descartes ou de Leibniz, et ceux mêmes de Kant, sont tous au fond platoniciens, car ils s'accordent avec Platon pour opposer absolument le monde de la sensation à celui de la pensée. Ouvrez les livres des spiritualistes et des « criticistes », ceux de Caro, de MM. Ravaisson, Janet, Lachelier, comme ceux de M. Renouvîer, vous y trouverez reproduite, presque dans les mêmes termes, la critique autrefois dirigée par Platon, dans son Théétète^ contre Protagoras et Heraclite. Ces antiques devanciers de la théorie de l'évolution considéraient la sensation comme « la mesure de toutes choses ». — « Rien n'est, disaient-ils, mais tout devient; les sages, à Texccption de Parménide, s'accordent sur ce point : Protagoras, Heraclite, Empédocle ; Homère même n'a-t-il pas dit : V Océan, père des Dieux, et Téthys, leur mère; donnant à entendre que toutes choses sont produites par le flux et le mouvement? » A cette mobilité des choses sensibles Platon opposa les immuables rapports que saisit la pensée. « Il y a des objets que l'âme connaît par ellemême, et d'autres qu'elle connaît par les organes du corps. Dans laquelle de ces deux classes ranges-tu Vêtre? — Dans la classe des objets avec lesquels l'âme se met en rapport immédiatement et par elle-même. — En est-il de même de la ressemblance et de la dissemblance^ de Videntité et de la différence? — Oui. — La science ne réside donc pas dans
tl± PSYCHOLOGIE DES IDÉES-FORCES
la sensation, mais dans la ré flexion sur la sensation. » Comment raisonneraient de nos jours Soerate et Théétète, s'ils reprenaient leur entretien ? Soerate auraitil toujours le même dédain de la sensation ? Platon maintiendrait-il une séparation aussi absolue entre la sensation et l'idée, aboutissant à une sorte de dualisme intellectuel comme celui des Persans ? La pensée est Ormuzd , la sensation est Ahriraan; Fune est le dieu, l'autre le démon. Ne pourrait-on, sous la dualité devenue classique des opérations sensitives et intellectuelles, chercher une unit^ plus profonde et plus vraie ? Nous croyons, pour notre part, que cette unité existe. On la trouvera si on porte son attention sur un point trop négligé par les platoniciens, par les kantiens, partons les intellectualistes, quoiqu'ils raient parfois eux-mêmes indiqué : le rapport des idées au désir et au mouvement, à a Tappélit » d'Aristote, au « vouloir vivre » de Schopenhauer, qui est le grand ressort de la lutte pour la vie. En étudiant la sensation en elle-même, nous avons déjà vu qu'elle se détermine et se développe par la sélection naturelle, par l'action du milieu et par la réaction de Tappétit ou de la volonté chez Têtre vivant (1) ; il nous reste à montrer maintenant que cette même action réciproque de Fappélit et du milieu dégage les rapports intelligibles entre les sensations, rapports attribués par les platoniciens à Faction du pur esprit. Le tort commun des idéalistes et des sensualistes, beaucoup plus voisins les uns des autres qu'ils ne le croient, est d'avoir méconnu le rôle de Fappétition, de la volonté et de l'activité motrice ; rétablir ce rôle, c'est marquer où réside la vraie force des idées et préparer la conciliation des doctrines à ce point de vue supérieur.
(i) Voir livre premier.