LA MATIÈRE DES SENSATIONS EST-ELLE SAISIE PAR UNE OPÉRATION SENSITIVE
Rappelons-nous d'abord que, si nous n'avions que l'ouïe. sans aucun autre sens, les phénomènes extérieurs ne pourraient pénétrer en nous qu'en tant que phénomènes sonores et la sensation de l'ouïe serait pour nous ce que Protagoras appelait la mesure de toutes choses ; si nous n'avions que des yeux, tout prendrait nécessairement la forme lumineuse, le monde entier ne serait, comme dit Helmholtz, qu'un « phénomène lumineux », une immense aurore boréale , ou il échapperait nécessairement à nos prises (1). Tels moyens de sentir, telles « mesures », telles connaissances. Ce qui est vrai de nos sens est vrai aussi de notre imagination, de notre mémoire, de notre entendement, de notre raison, de notre conscience même : nous ne pouvons connaître les choses que selon ce que nous sommes, non directement selon ce qu'elles sont. De là découle cette grande conséquence, si importante aux yeux de la philosophie contemporaine : relativité de toute connaissance d'objets. Sur ce point, l'accord est fait aujourd'hui entre la doctrine idéaliste et la doctrine de la sensation.
Mais Kant n'est pas encore allé assez loin, quand il a dit que nos connaissances sont relatives à notre constitution intellectuelle ; selon nous, elles sont relatives surtout à notre constitution comme êtres capables d'appétit et de volonté. Rappelons-nous, en effet, comment se sont développées en nous les sensations : nous avons vu que
(1) Voir livre I"".
Fouillée.— Psychologie des Idées-forces. 18
c'est la volonté de vivre, le désir d'écarter la peine et de retenir le plaisir par des mouvements appropriés, qui a donné aux sensations le degré de distinction et de force nécessaire pour se détacher dans la conscience (1). C'est Tappétit et la volonté qui a ainsi emmagasiné ce que Kant et les platoniciens nomment la « matière » de la connaissance. Le contenu sensible de notre conscience a été déterminé par Taction du monde extérieur et par la réaction motrice de l'être qui veut vivre : les divers modes de sentir sont le résultat de la lutte des volontés pour la vie. La sensation n'est donc point, primitivement, une sorte de signe intellectuel, de symbole proposé par la nature à la pensée, comme la conçoivent avec Platon les écoles intellectualistes ; elle est un signe en quelque sorte vital, un symptôme de santé ou de malaise, ayant pour objet essentiel non la spéculation, mais Taction, le vouloir, la force et le mouvement. Les sensations ne sont que les organes supérieurs de l'action. On ne sent pas la lumière pour sentir, mais pour agir et mouvoir. La spécialisation des sensations s'explique, comme la spécialisation et le développement des autres organes, par le rapport aux besoins de la vie. La connaissance n'est qu'un moyen, dont nous avons fait artificiellement une fin, en la détachant comme un tout du processus sensitif , émotionnel et moteur, du circuius vivant dont elle n'est naturellemeul qu'une partie.
(1) Voir livre P^