LA SENSATION
I. Rôle de l'appétit dans la genèse et le développement des sensations. — II. Intensité àes sensations. Rôle de l'appéiit. — 111. Qualité des sensations. Peut-on réduire toutes les sensations à une sensation primordiale? — IV. La spécificité des sensations implique -t- elle leur simplicité?— V. Elément relationnel des sensations. — VI. Rapport nécessaire de la sensation au mouvement.
RÔLB DE l'appétit DANS LA GENÈSE BT LE DÉVELOPPEMENT DES SENSATIONS
Chaque être est en rapport avec tous les êtres ; il en subit rinfluence, il influe sur eux à son tour. C'est ce que Platon et Leibniz appelaient Funiverselle harmonie, grâce à laquelle tout être devient le miroir de Tunivers ; c'est ce que Kant appelait Tuniverselle réciprocité d'action. La philosophie évolutionniste a confirmé cette doctrine. Le cristal , la plante , l'animal , l'homme sont impressionnés par toutes les particules matérielles, par chacune en particulier et par chacun de leurs groupes, proportionnellement à chacune des forces qui y sont emmagasinées ; je subis l'action de la plus lointaine des étoiles, quoique mes yeux ne puissent l'apercevoir, et elle contribue pour sa part à cet ensemble de mouvements qui \îennent retentir en moi. A mon tour, j'exerce une action, si faible qu'elle soit, sur cette étoile, sur tous ces mondes qui m'ignorent
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et que j'ignore. Je fais ma partie dans l'universel concert et, quoique ma voix soit indiscernable dans le tout, je l'entends cependant moi-même, je sens ma propre existence et je sais qu'elle est un nécessaire fragment de l'existence universelle. Mais, puisqu'en fait je subis l'impression de toutes choses, on peut supposer, avec Leibniz et Laplace, que, si je pouvais déployer tout ce qui est en moi à l'état d'enveloppement et de confusion, et si certains effets ne se neutralisaient pas dans la composition des forces , je finirais par retrouver en moi-même l'action de l'univers et le raccourci de son histoire. En d'autres termes, l'organisme humain a théoriquement la possibilité de refléter en soi, de représenter et de percevoir (comme disait Leibniz) tous les phénomènes ou mouvements de la nature, tous ceux du moins qui ne se sont pas neutralisés mutuellement; mais, en réalité, il ne les aperçoit pas tous, c'est-à-dire qu'il ne les saisit pas à part, parce qu'il n'a pas pour chacun une sensation spéciale et différenciée. Tous les phénomènes luttent, en quelqua sorte, pour entrer dans ma conscience et y vivre de la vie sensible; les impressions et les mouvements du dehors sont en concurrence pour pénétrer dans mon organisme , dans mon cerveau, dans ma sensibilité ; et il en fut toujours ainsi, depuis des siècles, pour tous les êtres \îvants en qui se trouvait le germe du sentiment. Mais, dans cette lutte de toutes les impressions pour la victoire, il n'en est qu'un certain nombre qui l'ont emporté , qui se sont ouvert des voies dans la matière organisée et s'y sont créé des centres d'action. Ces voies sont les nerfs, ces centres sont les organes des sens. De là ce problème : — Quelle est, en définitive , la grande force qui a déterminé la formation de tels ou tels sens, organes de condensation et de précision?
Cette force, selon nous, fut l'intérêt même des êtres. Comme l'a montré Darwin, dans la nature organique il ne peut se développer, en moyenne, que des organes utiles de fait à l'individu et à l'espèce. Reste à savoir en quoi précisément consiste cette utilité qui a déterminé la genèse des organes en général et, en particulier, la genèse des organes des sens. Est-ce une utilité intellectuelle, ou
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toute sensible? Les sens, en d'autres termes, ont-ils eu d'abord pour objet la connaissance, ou Taction et la jouissance? — Evidemment, Futilité fut d'abord toute vitale et sensible. Les sens ont été organisés, par voie d'adaptation progressive , non pour servir à des connaissances intellectuelles et spéculatives comme celles dont parle Platon, mais pour répondre aux besoins très pratiques de l'appétit et du « vouloir-vivre ». Les yeux ne se sont pas formés pour contempler, mais pour avertir d'un danger et pour faciliter la prise d'une proie ; on ne peut même pas dire qu'ils se soient formés pour voir, mais plutôt pour pressentir la peine ou la jouissance, et pour agir. Tous les organes des sens sont des moyens de faire accomplir les mouvements de fuite ou de poursuite, qui euxmêmes ont pour but dernier la fuite de la douleur et la poursuite du plaisir, c'est-à-dire l'appétition.
Spencer a proposé, au sujet de la « genèse des nerfs et des sensations », une belle hypothèse, qui est une application des lois d'où naissent l'habitude et les actions réflexes. Ces lois se ramènent, en définitive, à celles de la direction du mouvement selon la ligne de la moindre résistance. Si l'on suppose une masse de substance vivante, de protoplasma ayant une irritabilité ou sensibilité confuse, sur laquelle tombe une excitation venue du dehors, il se produira dans cette masse un mouvement, et ce mouvement se propagera selon la ligne de la plus faible résistance entre les molécules les plus délicates, les plus facilement modifiables, les plus vibrantes. Quand ce mouvement aura parcouru une ligne une première fois, il y aura plus de facilité selon cette ligne pour une seconde transmission du mouvement. Une voie de communication s'établira donc entre certains points par le mécanisme qui produit l'habitude. Le long de ces lignes finira par se distribuer la partie la plus excitable du protoplasma, et un nerf prendra ainsi naissance. Supposez un être sensible qui soit homogène ou à peu près, mais diversement modifié par les changements divers du milieu, tel qu'un changement provenu d'un foyer de chaleur. L'être sensible s'échaufffera seulement du côté tourné vers ce foyer. Ce ôté deviendra, aussi longtemps que durera la modifica-
tien, un organe de sensation plus intense et plus distincte. Mais ce ne sera encore, selon l'expression de Delbœuf, qu'un organe adventice et momentané. Si le milieu reprend son état primitif, Torgane tendra à y revenir, lui aussi ; il restera pourtant une trace, si faible soit-elle, de l'action qu'il avait subie dans l'intime arrangement de ses molécules. Soumis une seconde fois à la même action, il reprendra plus aisément son rôle d'organe momentané. En effet, le changement extérieur, quand il a affecté cette partie de l'être sensible, y a rencontré et surmonté certaines résistances ; par là, les forces qui unissaient entre elles les molécules de cette partie ont été, sinon annulées, tout au moins affaiblies ; et si ce même changement se reproduit souvent sur le même endroit, cet endroit finira par acquérir une aptitude spéciale et par se mettre plus aisément à l'unisson avec l'extérieur. C'est ainsi que le contact souvent répété d'un aimant finit par aimanter un barreau d'acier, parce que les molécules de l'acier, souvent dérangées, finissent par rester dans la position qu'on leur fait prendre ; ainsi l'organe passager devra se transformer en organe permanent. Il peut naître, dans un animal, divers organes selon les diverses espèces de mouvements physiques. Par exemple, du côté tourné vers la lumière, il pourra se former un organe spécialement sensible aux ondes lumineuses. Spencer a essayé, en étendant et compliquant son explication , d'expliquer en partie la formation de l'œil rudimentaire chez les animaux inférieurs, de l'œil plus complexe chez les animaux supérieurs. Si l'on admet, avec certains physiologistes et psychologues, que le triage des sensations n'a pas lieu dans les nerfs, mais dans l'organe périphérique, comme l'œil, l'ouïe, ou encore dans les centres nerveux, la même théorie pourra toujours s'appliquer à l'organe et expliquer la formation du palais, de l'odorat, de l'œil, de l'ouïe, des divers centres nerveux, etc. (1). Tout se réduit toujours à des manières différentes de vibrer, et l'organisme tout entier pourrait être comparé à une lyre vivante dont les cordes, d'abord
(1) Voir, sur ce sujet, Herbert Spencer, Psychologie^^ l\ Delbœuf, Théorie de la sensibilité.
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à l'unisson, finiraient par se tendre de diverses manières et par rendre des sons divers sous la diversité des ondes vibratoires qui viennent les ébranler du dehors. Ainsi se formerait dans la lyre une proportion et une harmonie représentatives des proportions et des harmonies du dehors. D'une manière plus ou moins analogue natt en nous la perception des qualités^ qui répondent aux manières différentes dont les objets agissent et dont nous réagissons. Toutefois, ce n'est pas le mécanisme seul qui peut rendre raison ni des qualités mêmes des objets , ni des sensations par lesquelles elles s'expriment dans la conscience. De plus, outre les hasards des circonstances extérieures, il est un élément qui a joué le rôle capital dans le développement des organes des sens et des sensations : c'est Yappétit. Spencer a bien vu l'action du dehors sur l'être vivant ; il n'a pas montré la réaction de ce dernier et sa part active dans l'évolution.
Considérée en elle-même ou dans son effet le plus immédiat et le plus primitif, la sensation est une modiflca- Uon de cette activité appétitive qui constitue la vie, et toute sensation complexe résulte d'une série d'actions et de réactions entre l'appétit intérieur et le milieu extérieur. L'évolution des sensations, leur passage de l'homogénéité à l'hétérogénéité, est déterminé par le besoin, par le désir de vivre. La loi primitive de l'appétit et du vouloir, c'est de déployer le plus d'énergie avec la moindre peine, par cela même d'obtenir le maximum de jouissance avec le minimum de souffrance. En vertu de cette loi, c'est le rapport des sensations aux émotions agréables ou pénibles, d'une part, et, d'autre part, aux mouvements correspondants, — mouvement en avant ou mouvement de recul, — qui a déterminé, parmi toutes les sensations possibles, le triage des plus avantageuses à l'individu : celles-ci, par une série de différenciations et d'intégrations, sont parvenues à un degré d'intensité , de durée et de qualité capable de les rendre distinctes dans la conscience. Par suite, le degré de perfectionnement atteint par chaque organe des sens correspond exactement au besoin fonctionnel, c'est-à-dire à l'utilité et à la force qu'en retirait l'individu dans la lutte pour la vie, à l'augmentation de bien-être qui en dérivait
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pour lui et pour son espèce. C'est là un résultat des lois biologiques et de Télimination forcée des individus mal adaptés à leur milieu.
Prenons des exemples. Pourquoi avons-nous une sensation exquise de la température? C'est que le triage et le développement de cette sensation, dans l'ensemble confus des impressions venues du dehors, s'est trouvé nécessaire à notre existence et à la satisfaction de l'appétit vital ; si cette sensation manquait, nous pourrions , sans nous en douter, être tués par le froid ou par la chaleur. Les êtres chez qui elle ne s'est pas assez développée en intensité et en qualité ont été fatalement victimes des accidents de la température ; les autres ont survécu et , transmettant à leur génération des organes thermométriques de plus en plus délicats, achevé le triage des sensations de température ; ils ont donné à ces sensations une existence de plus en plus distincte dans la conscience, un relief et une saillie dans la sensibilité. Ces sensations enveloppent, encore aujourd'hui, des formes d'émotion agréable ou pénible ; seulement, la vivacité du plaisir et de la douleur s'y étant émoussée peu à peu, elles ont acquis un caractère plus voisin de l'indifférence, une physionomie moins affective et plus représentative. La fusion en un tout d'une multitude de plaisirs ou de^ peines à l'état naissant a fini par paraître étrangère au plaisir et à la peine, mais ne vous laissez pas prendre à cette apparence : toute sensation de chaleur ou de fraîcheur est du plaisir ou de la peine qui commence, c'est de l'émotion qui s'apprête et sollicite la volonté, c'est un ébranlement qui se prépare à passer de l'état moléculaire à l'état massif.
Si nous avons un sens pour la chaleur, un autre encore plus délicat et plus utile pour la lumière, grâce auquel le toucher à distance remplace le toucher immédiat, nous n'avons, en revanche, aucun sens pour l'électricité. — « Tandis que nous percevons l'augmentation ou la diminution de chaleur ou de lumière, a dit le naturaliste allemand Naegeli, nous ne savons pas si l'air dans lequel nous respirons contient ou non de l'électricité libre, si cette électricité est positive ou négative. » Toutefois, dans les journées d'orage, nous avons une vague sensation de
lourdeur et de tension, qui n'a rien de bien spécifique. Touchez un fil de télégraphe, vous ne sentirez pas si ses particules sont à l'état de repos ou de mouvement électrique. Les darwinistes ne sont pas embarrassés pour fournir l'explication de ce fait. Il n'y avait point de nécessité vitale à ce que le sens de l'électricité se développât d'une façon spéciale chez les animaux supérieurs et chez rhomme : n'est-il pas tout à fait indifférent pour la conservation de notre espèce que, chaque année, quelques individus soient ou non frappés de la foudre? Les animaux insensibles aux variations délicates de rélectricité ont donc pu survivre et perpétuer leur race : le germe des sensations électriques a dû ainsi s'atrophier faute d'usage, et l'homme est devenu, en quelque sorte, aveugle à rélectricité comme la taupe à la lumière. Supposez, au contraire, que le danger de la foudre menaçât journellement tous les individus : la sensation de l'électricité, — que les animaux inférieurs possèdent en germe au même degré que la sensation de la lumière ou de la chaleur, et qui doit exister distinctement chez la torpille ou le gymnote, — se serait développée davantage; nous sentirions autour de nous les moindres changements de l'état électrique, les plus faibles courants positifs ou négatifs; nous pourrions saisir au passage les secrets du fil télégraphique, prendre sur le fait les dépêches qui le traversent sans avoir besoin, comme dans la guerre avec l'Allemagne, do les détourner vers quelque appareil récepteur. On la justement remarqué, le manque d'un organe distinctement sensible à l'électricité chez l'homme aurait pu être cause que nous n'eussions jamais rien connu de rélectricité même. Supposez l'atmosphère du globe terrestre sans éclairs ni tonnerre, ce qui n'a rien d'impossible ; les fortes décharges de la foudre n'auraient pas éveillé notre attention. Si, de plus, n'avaient pas été faites quelques observations fortuites, comme celle de la force attractive ou répulsive développée par le frottement de la résine, nous n'aurions eu aucun pressentiment de l'électricité, « de cette force qui, dit Nœgeli,joue un si grand rôle dans la nature inorganique et organique, qui provoque les affinités chimiques, qui, dans tous les mouvements moléculaires des
êtres organisés, a probablement une action plus décisive qu'aucune autre force, de laquelle enfin nous attendons les plus importants éclaircissements pour expliquer les faits physiologiques et chimiques encore à l'état d'énigmes. »
Nos sens n'ont donc eu nullement pour « but » de nous procurer la connaissance des phénomènes naturels, ni de nous éclairer sur ce que Platon appelait leur « essence » intime. S*ils finissent par revêtir une telle fonction, ce n'est que secondairement et ultérieurement, à l'époque où la connaissance théorique elle-même acquiert une valeur pratique dans la lutte universelle pour Texistehce, où elle assure la supériorité à certaines races et, avec une force supérieure, développe une jouissance supérieure.
Il en résulte que nos sensations actuelles ne représentent pas distinctement tous les phénomènes de la nature: nous n'avons pas de réactifs spéciaux pour tous les agents naturels. Nous n'avons de sens particuliers que pour les influences extérieures qui peuvent être favorables ou défavorables à notre existence, et seulement dans la proportion des nécessités ou des appétits de notre espèce. Aussi n'est-il aucun de nos sens qui n'ait été surpassé de beaucoup par l'organe correspondant de quelque autre espèce animale, pour laquelle une plus grande finesse de perception était une condition d'existence : nous n'avons ni Tœil de Taigle ni l'odorat du chien. Peut-être certaines espèces ont-elles un sens de l'orientation qui nous manque et que nous aurions eu si, comme une sorte d'aiguille aimantée, nous eussions été dans la nécessité de nous tourner vers le nord. Nos yeux sont sensibles aux couleurs du spectre, mais ils ne saisissent pas l'ultraviolet, qui joue pourtant un grand rôle dans la végétation. Dans l'univers il peut exister des animaux ayant des sensations toutes différentes des nôtres : ils ont sans doute, avec la même volonté de vivre, des formes de perception et de raisonnement analogues aux nôtres, mais la matière de leurs sensations, leur liste de sensations peut être toute difflérente. Cette notion est familière depuis Micromégas. Entre le plus haut son sensible, qui n'a pas quarante mille vibrations par seconde, et le plus bas rayon de
lumière perceptible, ayant à peu près quatre quatrillions d'ondulations par seconde, il existe un nombre énorme de mouvements rythmiques dont aucun n'a obtenu sa contrepartie subjective dans l'organisme humain. Les sensations correspondantes n'eussent pas été d'un grand usage comme signes ou comme guides de la volonté pour les habitants de notre planète, ce qui fait qu'elles ne se sont pas développées par sélection; mais qui sait si, comme on Ta supposé, elles ne sont pas les plus utiles de tous les guides dans quelque autre monde et si elles n'y remplissent pas entièrement la conscience de ses habitants (1)? On voit l'importance de la sélection naturelle dans le développement de la sensibilité. La nature est comme un vase immense auquel viennent puiser tous les êtres et où chacun finit par distinguer et trier ce qui doit alimenter sa propre existence, satisfaire son t vouloir-vivre » ; peu à peu , les diverses espèces arrivent à discerner ce qui leur est conforme ou contraire par des sensations souvent aussi fines que celles du dégustateur qui, dans une liqueur complexe, discerne Tarome subtil de tel ou tel élément. Si nous étions sensibles à toutes choses d'une sensibilité distincte, notre être serait d'une impressionnabilité trop grande pour pouvoir conserver son capital d'énergie : nous serions usés, brûlés, consumés en un instant; il a donc été inévitable, d'un côté, que notre sensibilité s'émoussât et, de l'autre , qu'elle s'aiguisât : de là des ombres et des lumières dans le tableau de la conscience ; de là des lacunes , des trous , des vides apparents entre nos diverses sensations distinctes , comme il y a un vide apparent entre les étoiles brillant dans la nuit. Au dehors de nous , le monde est une immense mêlée de mouvements en tous sens , un fourmillement confus , un continum infini, — comme disent William James et James Ward , — où chaque mouvement procède de tous les autres par degrés insensibles. Au contraire , dans le monde des sensations externes règne une discontinuité au moins apparente : entre le son, par exemple, et Todeur, quels sont les intermédiaires? Nous ne les sentons pas,
(1} Voir l'étude de Carveth Read sur Lewes dans Mind, 1880.
OU nous ne les sentons que comme une masse confuse de sensations organiques et internes, sur lesquelles viennent se détacher ici le groupe tranché des odeurs, là le groupe tranché des sons. Même dans le domaine d'un seul sens, il y a des discontinuités ou tout au moins des différences tellement accentuées, qu'elles sont comme des hiatus. Fermez les yeux, tout un monde de formes et de couleurs s'anéantit en un instant. Passez d'une couleur à Tautre, des sensations se succèdent entre lesquelles, sur certains points, les transitions échappent. Mieux encore, regardez Tarc-en-ciel ou le spectre solaire , et passez des rayons violets aux rayons ultra -violets : les premiers étaient visibles, les seconds ne le sont plus. Est-il certain qu'il y ait dans les mouvements de la lumière une différence aussi capitale objectivement que cette opposition subjective entre la lumière et les ténèbres? C'est chose peu probable. De même, entre le son aigu que vous entendez encore, et le son suraigu qui cesse de vous être perceptible, y a-t-il, comme Lange se le demande, un abîme aussi abrupt qu'entre ne pas entendre et entendre? On a donc bien le droit de dire que nos sens sont des organes de sélection.
L'optique de Helmholtz renferme une étude approfondie des sensations visuelles dont le commun des hommes ne s'aperçoit jamais, ne prend jamais une conscience distincte : taches aveugles, mouches volantes, images consécutives, irradiation, franges chromatiques, changements marginaux de couleur, images doubles, astigmatisme, mouvements d'accommodation' et convergence des yeux, rivalité des deux rétines, etc., etc. Nous ne savons même pas sur lequel de nos yeux tombe une image : on peut être aveugle d'un œil depuis des années et ne pas le savoir. C'est que, dans nos sensations, nous ne faisons attention qu'aux éléments ou ingrédients qui sont pour nous des signes d'objets utiles ou nuisibles , conséquemmenl des signes de plaisir ou de douleur possible. C'est donc bien Vintérêty Vappétit, qui opère la sélection dans les sensations mêmes, qui met en relief les unes et laisse les autres dans l'ombre. Comme l'a remarqué William James, les sensations dont l'attention se détourne, d'abord
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chez rindividu, puis chez la race même, vont s'affaiblissant et s'oblitérant. Chez ceux qui sont atteints de strabisme, rœil non exercé et dont on fait abstraction finit par s'affaiblir et perd souvent la vision. De même, nous sommes restés sans vision et sans yeux pour tous les éléments de la réalité qui ne nous intéressaient pas, qui ne se rapportaient pas à du sentiment possible, à du plaisir ou à de la douleur, à la satisfaction de Tappétit par des mouvements appropriés. En faisant le triage de ce qui, dans la lutte pour la vie, peut protéger Têtre, chaque organe des sens prend pour son domaine une certaine forme de mouvements et ignore les autres formes aussi complètement que si elles n'existaient pas. L'œil est sourd pour le son, l'oreille est aveugle pour la lumière. La conscience, d'abord uniforme, confuse et diflftise, devient ainsi un monde de contrastes; chaque sens a sa langue propre, qu'il entend et que les autres sens n'entendent pas. Spencer dit qu'il y a une langue mère dans laquelle toutes les autres peuvent être traduites : la langue de la résistance; selon nous , il y a une langue plus universelle, plus primitive, celle de Tappétition. Les sciences de la nature transcrivent tous les phénomènes en termes de mouvement ; mais les mouvements eux-mêmes ne sont encore qu'une langue dérivée, une algèbre propre à exprimer des rapports : le fond même de la vie , l'original de l'existence échappe à toutes ces translations mécaniques et ne se saisit qu'en termes de l'ordre mental.
Les plus récents psychologues s'accordent à rejeter l'hypothèse de Kant qui imagine , à l'origine de la vie psychique, un ensemble de sensations détachées, sans aucun lien non seulement logique, mais même psychologique, et attendant là que le sujet pensant veuille bien faire leur synthèse. Kant raisonne un peu à la manière de Condillac, qui introduisait tout d'un coup dans sa statue une odeur de rose, de sorte que la conscience de cette statue eût été, à ce premier moment, tout entière odeur de rose, puis, si on veut, à un second moment, odeur de lis ou d'œillet, puis son de cloche, puis vision d'éclair, etc. En juxtaposant ces sensations détachées, on aurait la conscience primitive imaginée par Kant. Mais nous ne commençons
pas ainsi par une « poussière de sensations » qui s'envolent ; il y a plutôt à l'origine un bloc non taillé, non différencié. C'est par Tidée du continu qu'il faut, avec Leibniz, débuter. Leibniz supposait plus vraisemblablement, à l'origine, une conscience confuse enveloppant une infinité d'impressions venues du monde extérieur, et où peu à peu se sont produites des différences, c'est-à-dire des perceptions plus relevées, ayant elles-mêmes pour éléments de petites perceptions non distinguées à part. A priori, on ne comprend guère comment une sensation absolument nouvelle de tout point, telle que l'odeur de rose, pourrait s'introduire tout d'un coup dans une conscience auparavant vide , qui n'eût pas déjà enveloppé en soi de quoi faire la combinaison subtile et complexe appelée parfum, et parfum de rose. En outre, en supposant une conscience tout d'un coup remplie par l'odeur de rose , comment pourra-t-on y introduire de nouveau, ex abrupto, rôdeur du lis ou le son de la cloche? Le premier champ de conscience pourra-t-il ainsi se transformer en un autre champ de conscience hétérogène? Par quelle magie auront lieu ces soudaines créations de sensations dont chacune apparaît comme un monde tiré du néant? Si, de ces considérations a priori, nous passons aux données de la biologie, nous voyons qu'une sensation nouvelle implique une différenciation d'organes préexistants et qu'il ne peut se produire tout d'un coup un nouvel organe sensitif. II a fallu traverser des degrés sans nombre pour transformer peu à peu la sourde cœnest ésie du début en une sensibilité à la chaleur, puis à la lumière, au son, etc. C'est au sein d'une masse de proloplasma d'abord presque homogène que se sont produites les différenciations progressives. Aujourd'hui nous croyons aux entrées ex abrupto de sensations nouvelles, parce que nous naissons avec des organes tout formés, avec un cerveau garni de cinq fenêtres sur le dehors, dont on n'a plus qu'à ouvrir les volets. L'enfant naît avec des oreilles; un son se produit, et il entend. Il naît avec des narines ; on en approche une rose, et le voilà en effet devenu tout d'un coup odeur de rose. « Tout d'un coup, » est-ce bien sûr, même en ce cas*" On peut se demander si l'homme né aveugle, ilfaîs né avec
des yeux, n'a, dans le tout continu de la conscience, absolument rien qui réponde à ses yeux, aucune sensation faible et imperceptible de la lumière qui l'enveloppe. On peut se demander si le sourd est bien absolument sourd et s'il n'y a aucun élément sonore dans l'ensemble de ses sensations confuses ; s'il ne suffirait pas d^amplifier certaines de ces sensations, de les combiner d'une certaine manière, pour les enfler en un son. A coup sûr, les organes des sens sont des condensateurs, des espèces d'appareils grossissants. Il y a là un problème d'une difficulté inextricable. Ce qui est certain et ce qu'il faut accorder, ce sont les lois posées par James Ward : 1** A la première apparition de la vie psychique, toute nouvelle sensation, ou ce qu'on appelle représentation élémentaire^ est en réalité une modification partielle de quelque état général de conscience préexistant, état général qui, grâce à cette différenciation. devient, en tant que tout, plus complexe qu'auparavant; c'est le passage de l'homogène à l'hétérogène, comme dii Spencer; 2** cette complexité et cette différenciation do parties ne devient jamais une pluralité de représentations discontinues, ayant une individualité distincte, comme celle qu'on attribue, par hypothèse, aux atomes ou particules élémentaires du monde physique (1).
({) Voir James Ward, Psychology^ p. 46.
INTENSITÉ DES SENSATIONS. RÔLE DE l'aPPÉTIT
Nous ne pouvons saisir sur le fait aucune sensation pure, et cela parce qu'il n'en existe pas, la sensation supposant une appétilion qui réagit sur le milieu. Nous nommons donc sensation tout état complexe dans lequel domine Télément de réceptivité, quoiqu'il y ait toujours en même temps émotion et motion.
Les sensations, telles qu'elles se sont développées par une différenciation et intégration successives, ont intensité^ qualité ^ durée ^ rapport plus ou moins vague à Vé tendue , ou extensivité. Et ces caractères, outre le mouvement qu'elles supposent, les rapprochent de ce que l'on nomme forces.
Toute sensation donne la conscience d'une intensité plus ou moins grande. Une saveur acre ou violemment acide, comme celle du vitriol, excite en nous, parla réaction qu'elle produit, le sentiment confus d'un conflit de forces et de mouvements ; une saveur douce, celui d'un concours de forces. L'odorat révèle une action plus délicate, mais ayant toujours une certaine intensité ; les yeux sentent aussi l'intensité de la lumière. Ainsi, la sensation produite par la lumière de la lune est un certain nombre de fois plus faible que la sensation de la lumière solaire. C'est par les différents degrés de nos sensations de lumière que l'on a classé les étoiles dans le ciel. On peut dire, d'une manière générale, que toute sensation est la conscience, au moins indirecte, d'un commerce entre l'extérieur et l'Intérieur, qui est tantôt un antagonisme, tantôt un concours ; et c'est là ce qui donne à la sensation sa quantité intensive. La sensation ne serait donc pas intense
Fouillée. — Psychologie des Idées-forces. 2
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OU faible si nous n'avions préalablement la conscience obscure d'une certaine intensité d'appétition et d'activité. Entièrement passifs^ nous ne pourrions pas sentir une modification forte ou faible, car à quoi rapporterionsnous, mesurerions-nous cette intensité? Un coup, par exemple, est une forme de résistance et de conflit ; or, la résistance ne peut se sentir seule, puisqu'elle implique deux termes et un rapport. La résistance est une motion arrêtée, une action qui n'aboutit pas , une appétition qui ne peut produire son effet accoutumé. Il y a bien une sensation particulière qui s'attache au mouvement arrêté^ sensation afférente et centripète qui revient, comme un contre-coup, m'avertir d'un changement dans le cours des choses ; mais je n'aurais pas la sensation de mouvement arrêté, si je n'avais pas eu d'abord celle de motion commencée, puis de mouvement en train de s'accomplir; cette sensation même, je ne l'aurais pas si je n'avais en moi une conscience quelconque d'agir et de vouloir, une conscience d'appétition (1). C'est dans cette conscience que je puise l'idée d'intensité, lorsque se.produit un conflit entre mon vouloir et un obstacle. Je transfère ensuite spontanément à l'obstacle même la somme d'intensité dont ma conscience voit son intensité diminuée. En un mot, la quantité du pâtir ne se révèle et surtout ne se mesure que par la quantité de l'agir. Le changement dont j'ai consciencer me paraît plus ou moins intense selon le degré de moditication interne, et ce degré est celui de la différence que j'aperçois entre l'état antérieur et l'état présent. La force effective attribuée à l'objet est celle dont le sujet se voit tout d'un coup privé.
Dans les expériences pour mesurer l'intensité des sensations, on mesure en réalité les aperceptions de sensations, c'est-à-dire Vattention aux sensations, c'est-à-dire encore la tension plus ou moins intense de l'organisme conscient, qui réagit sous le coup venu du dehors. Tout cela se fait si vite et avec une habitude si invétérée que nous croyons sentir immédiatement l'intensité de l'objet,
(1) Voir notre chapitre sur le sentiment de Teffort daos notre Yolume précédent.
LA SENSATION. SON RAPPORT A l' APPÉTIT * 19
quand en réalité nous la mesurons à une mesure intérieure, comme quand nous croyons immédiatement voir une sphère.
L'intensité, caractère essentiel de la force considérée au point de vue philosophique, est donc primitivement un caractère de l'activité appétitive, de la volonté (au sens le plus général de ce mot), et secondairement un caractère de la passion, de la sensation. Encore une fois , nous ne saisissons jamais une sensation détachée de toute réaction, gomme inerte et morte, fantôme flottant dans le vide; rétat le plus passif du sentir est toujours accompagné d'une réaction faible sans laquelle il ne serait ni distinct ni senti. Il y a là d'ailleurs un rapport réciproque : car, si les sensations de tension et de résistance se produisent en proportion de nos sentiments d'effort et d'appétition, inversement nous ne sommes avertis de ces sentiments d'appétition que dans leur rapport avec la résistance appréhendée par le sens. Nous trouvons donc là deux facteurs constitutifs et en opposition mutuelle.
LA SENSATION. SON RAPPORT A l'aPPÉTIT 21