QUALITÉ DES SENSATIONS
La réaction de Torganisme conscient sur le contenu qualitatif des impressions sensibles offre elle-même un caractère qualitatif. On a parfois essayé de réduire tous les états qualitatifs de la conscience au plaisir et à la peine, plus ou moins mêlés en proportions diverses jusqu'à produire parfois une apparente indifférence. Nous admettons volontiers que le plaisir et la peine constituent le caractère dominant des sensations originaires, qui étaient surtout organiques et, en quelque sorte, physiologiques, tandis que celles des cinq sens sont plutôt physiques. Mais le plaisir et la peine, comme tels, n'épuisent pas le contenu de la conscience ; il y a en effet quelque caractère, quelque qualité, par laquelle une sensation agréable ou pénible se distingue d'une autre. Entre la sensation du bleu et la sensation d'une piqûre d'épingle il est difficile de n'admettre qu'une différence de plaisir et de douleur; le bleu, comme tel, a sa qualité propre, qui, quoique inséparable peut-être de certains plaisirs, quoique contenant encore comme éléments essentiels des jouissances subtilement combinées, renferme aussi cependant un quale, une caractéristique. Bien plus, les plaisirs mêmes se confondraient entre eux et avec les peines, s'il n'y avait pas dans chacun, outre l'élément quantitatif, un élément qualitatif (1).
Existe-t-il un élément primordial auquel se ramènent toutes les qualités de nos sensations? Y a-t-il une unité qui, multipliée et combinée de mille manières, produit la variété
{{) Voir nos Principes d'une Philosophie des idées-forces.
des sensations, de même que, mutatis mutandis^ Tazote combiné avec l'oxygène en proportions diverses produit le protoxyde d'azote, le bioxyde d'azote, l'acide azoteux, Tacide hypoazotique et Tacide azotique ? La plupart des psychologues, avec Spencer, Bain, Wundt et Taine, cherchent dans le toucher le type des sensations fondamentales. Les sensations du toucher, à leur tour, comprennent des sensations de contact et de température. Les sensations de température, d'après certaines expériences, semblent se ramener dans leurs éléments primitifs à des sensations de contact. De fait, plus on s'approche d'une sensation vraiment élémentaire, plus la diflférence entre la sensation de température et celle d'un excitant mécanique semble s'évanouir. Par exemple, on distingue à peine la piqûre d'une fine aiguille et l'attouchement d'une étincelle de feu. Posez sur la peau un corps mauvais conducteur, comme un papier percé d'un trou de 2 à 5 millimètres de diamètre ; à travers ce trou touchez la peau, tantôt avec un excitant mécanique, comme une pointe de bois, un pinceau ou un flocon de laine, tantôt avec un excitant calorifique, comme le rayonnement d'un morceau de métal échauffé: les deux sensations, ainsi limitées à ce minimum d'éléments nerveux , sont si semblables , que souvent on prend une sensation de contact pour une sensation de température, et réciproquement (1). La sensation mécanique semble donc plus fondamentale que celle de chaleur. La sensation mécanique, à son tour, a son type dans ce que Spencer appelle le choc nerveux, c'est-à-dire le coup, le tressaillement produit par l'action mécanique d'un objet. Un choc ou un coup fort peut se décomposer en un ensemble de petits coups faibles qui seraient, selon Spencer, rélément primordial de la sensation. De même que, dans le monde extérieur, tout le mécanisme des choses paraît se réduire aux lois du choc, de même, dans le monde intérieur, toutes les sensations qui correspondent aux objets se réduisent, pour Spencer et Taine, à la sensation du choc, tantôt extrêmement faible, tantôt plus forte, combinée de
(1) Voir Fick, Anatomie und Physiologie der Sinnes^Organe. p. 28,
30, 42 et W.
mille manières et retentissant de toutes les façons dans le cerveau, dans la conscience. Un bruit sans durée appréciable, ime décharge électrique traversant notre corp^, une vive lumière éblouissant nos yeux, tout cela offre anologie avec un choc ou un coup , et nous exprimons le phénomène par les mêmes mots : « Je suis frappé. » Enfin le choc, à son tour, se ramène à la conscience de la résistance. La résistance^ ce conflit des mouvements ou des forces, serait donc, selon l'école anglaise, le fait qui se retrouve au fond de toutes les sensations. La physiologie nous apprend que la décharge nerveuse est probablement un mouvement ondulatohre, une série de pulsations. Quand nous écoutons un son grave , nous entendons les renflements et diminutions successifs du son, qui produisent une gérie de pulsations. Un phénomène analogue a lieu dans tous les sens et dans tous les nerfs : c'est une série de pulsations et, par conséquent, de chocs semblables à ceux d'une onde qui bat le rocher du rivage.
Par cette analyse, l'école anglaise et Taîne se flattent d'avoir réduit à l'unité tout ce qui, dans les sensations, constitue leurs qualités en apparence 'différentes. A vrai dire. Spencer et Taine ont montré qu'il y a dans toutes les sensations un élément quantitatif et un élément dynamique, mais ils n'ont nullement montre que les sensations soient une même qualité diversement développée. En effet, nous avons déjà dit que la résistance n'est nullement une sensation pure et passive : elle est l'appréciation d'une diminution d'intensité dans notre énergie propre et une projection d'énergie analogue au delà de nous-mêmes. En prouvant qu'il y a de la résistance sous toutes les sensations. Spencer et Taine ont donc simplement prouvé que la sensation, dans le processus mental, présuppose un élément quelconque d'appétition, d'action, de vouloir, de tendance, d'énergie, quel que soit le nom qu'on lui donne. Ce n'est pas Vunité qualitative de composition mentale, mais Vunité quantitative et dynamique qui ressort de l'analyse précédente. Cette analyse revient à dire qu'il n'y a pas de sensation, de changement mental qui n'ait pour condition un mouvement cérébral ; et comme, dans tout mouvement, Il y a conflit de forces ou, si l'on veut, de
mouvements antérieurs, conflit qui se traduit en sentiment d'effort, il en résulte que toute sensation renferme à sa base la conscience d'un changement imposé^ d'une contrainte, dont le choc n'est qu'un exemple particulier et considérablement amplifié.
Maintenant, que faut-il penser d'une unité de composition mentale qui serait vraiment qualitative ? Il y a dans la résistance et dans le choc, outre l'élément intensif et quantitatif, qui est prédominant, une certaine sensation passive toute spécifique, de nature afférente, comme par exemple celle de la traction des muscles soutenant un poids résistant; mais peut-on, avec cet élément, avec des sensations musculaires ou même prémusculaires, fabriquer les autres sensations?
Nous voulons bien admettre qu'il y a des sensations musculaires ou prémusculaires dans toutes les autres sensations, sous toutes les autres sensations ; qu'il y a même sous toutes les sensations l'élément sensoriel répondant au choc, au conflit, à l'opposition de forces. Allons plus loin : il y a sous toutes les sensations des éléments de motion : en sentant, on se sent mu et mouvant, c'est-à-dire passivement changé et activement changeant dans la durée avec un rapport vague à Tespace ; mais cet élément sensoriel, même en ce qu'il a de qualitatif, ne peut pas suffire à expliquer toutes les qualités des sensations. Avoir la sensation de couleur rouge, c'est avoir une sensation délicate de chocs nerveux rapides -{-quelque autre chose ; c'est aussi avoir des sensations musculaires on prémusculaires -{- quelque autre chose. Ce quelque chose, c'est précisément ce qui fait que la sensation du rouge est ce qu'elle est dans la conscience, et qu'elle n'est pas une sensation de son ou de température. Vous pouvez réduire à l'unité de composition les conditions extérieures de la sensation, c'est-à-dire les mouvements, abstraction faite de ce qui se passe à l'intérieur des particules mouvantes, et encore n'obtenez-vous ainsi qu'une unité de lois, c'est-à-dire de rapports de temps, d'espace, de durée, d'intensité et de quantité ; mais vous ne pouvez pas obtenir, dans la conscience, une unité véritable de composition qualitative; car vous seriez alors obligé de montrer que les différences de qualités n'existent
LA SENSATION. SON RAPPORT A l' APPÉTIT 26
pas dans la conscience méfne^ qu'en sentant du rouge, nous sommes affectés de la même manière qu'en sentant la faim OU la soif, le chaud ou le froid. Et on ne peut plus ici opposer les apparences à une réalité sous-jacente, puisque les états de conscience , comme tels, sont ce qu'ils paraissent et ont les qualités qu'ils semblent avoir; vous ne pouvez donc ramener les différences apparentes à une unité réelle, puisque ce serait ramener les différences d'apparence à V unité d'apparence (1). Dès lors, les sensations^ comme sensations^ restent en dehors des réductions mécaniques à l'unité ; celles ci portent sur certaines conditions communes à toutes, sur certains concomitants communs et même sur certains éléments communs ; mais elles ne peuvent pas porter sur ce que les sensations ont de propre , puisqu'alors , nous venons de le voir, pour expliquer les différences qualitatives, on serait obligé de les supprimer et de dire qu'il n'y a aucune différence pour la conscience entre sentir une brûlure ou sentir une odeur. Expliquer les différences mêmes des qualités sensorielles en les ramenant à Videntité serait contradictoire ; on ne peut que montrer, à côté des différences, des identités. C'est ce qu'ont fait Spencer et Taine, et ils ont accompli par là une œuvre utile, mais ils se sont fait illusion sur la portée de leur travail et sur sa véritable signification : en se croyant dans le domaine de la qualité et de la sensation, ils étaient dans celui de la quantité, du mouvement, de la force et de l'appétit, de la volonté ; ils mettaient en évidence , sous toutes les sensations , un mode commun ^'action et de réaction , qui n'est pas la sensation même et n'en explique pas la qualité spécifique. En croyant travailler pour le mécanisme pur et pour le sensualisme passif, ils ont travaillé réellement pour le dynamisme de l'appétition.
L'atomisme sensitif, auquel aboutit la théorie de Spencer, est aussi symbolique que l'atomisme matériel. On considère les sensations comme des unités élémentaires qui sont les éléments de l'esprit ; on méconnaît le confi-
ai) Voir sur ce point Rabier, Psychologie.
nuum sensitif et appétitif dont les sensations ne sont qu'une différenciation et une Intégration successives. Après quoi, les spiritualistes introduisent, pour rétablir le lien rompu entre les sensations pures et aveugles, un intellect pur et vide» On aboutit de la sorte à des mythes psychologiques.
LA sfiancni des sensations npuQirB-T-ELLE leur sniPLiGiTi
Si le sentiment spécifique de la qualité^ sous $a forme la plus immédiate, ne saurait être mis en doute (tout l'édifice de nos sensations, de nos jugements et de notre expérience s'écroulerait avec lui), en est-il de même du sentiment de la simplicité^ du sentiment de Vuniié^ auquel les spiritualistes attribuent une valeur absolue? Selon eux, c il est impossible de supposer qu'une sensation qui parait simple et où la conscience ne saisit aucune multiplicité soit en réalité composée, parce qu'ici on ne peut plus distinguer la réalité de l'apparence, la simplicité aperçue de la simplicité réelle (1) ».— Nous ne saurions admettre cette théorie. On peut bien dire que ce qui apparaît difi*érent est nécessairement difiérent d'apparence ^ parce qu'alors il s'agit toujours de qualité; mais, quand il est question de simplicité et d'unité, on introduit une considération de quantité et de nombre ; or, rien ne prouve que notre conscience aperçoive les sensations comme elles sont au point de vue du nombre et de la quantité, et non pas seulement comme elles apparaissent à ce même point de vue. Analyser, décomposer, juger la quantité et le nombre, c'est là une opération ultérieure, réfléchie, sujette à caution, qu'on ne saurait confondre avec une conscience immédiate : on n'a pas conscience de la simplicité d'une chose, on ne sent pas la simplicité, on la 'juge, on Vinfère. Quand nous disons qu'une sensation nous parait une et simple, cette prétendue afiirmation est au fond une négation : nous voulons dire que nous ne voyons pas les éléments de cette
(i) Râblée Piychchgiê.
sensation, s'ils existent, que nous ne les pensons pas à part, que nous ne les discernons pas; il n'en résulte nullement qu'ils n'existent point et que ce qui est indécomposé dans la sensation soit absolument indécomposable. Non seulement l'objet peut être composé, mais la sensation même peut être complexe, quoique l'aperception , la réflexion sur la sensation n'arrive pas à distinguer les composants. Oui, il est contradictoire de dire qu'U n'y ait aucune différence entre des sensations senties comme différentes, fussent-elles des rêves, mais il n'est nullement contradictoire de dire que des sensations où la conscience ne saisit pas une certaine quantité d'éléments multiples, peuvent fort bien cependant être complexes en ellesmêmes; la conscience est juge des qualités et de leur différence, mais elle n'est pas un instrument apte à mesurer infailliblement des quantités, à analyser des composés, à saisir des éléments absolument simples. Son impuissance n'est pas la mesure de la puissance des choses.
A vrai dire, puisqu'on invoque la conscience, où existe un état de conscience simple pour la conscience môme? Où le saisir? Où prendre sur le fait ce minimum de la conscience, cet atome mental? 11 est aussi insaisissable que Tatome physique. Tout ce que nous pouvons faire, c'est de tracer artificiellement des divisions idéales dans la série complexe et continue de nos sensations, de nos perceptions, de nos plaisirs et douleurs, de nos appétitions. Mais, en premier lieu, sous le rapport du temps, nous ne saurions saisir en nous l'instantané : chaque état, même le plus indivisible, comme la vision d'une étincelle électrique, a en réalité une durée, un commencement, un milieu, une fin ; il a un avant et un après. C'est pour cela même qu'il peut devenir partie intégrante du souvenir : il y a déjà de la mémoire dans l'éclair de sensation le plus instantané : ce qui n'aurait aucun retentissement, aucune persistance, si petite qu'elle soit, aucune durée, ne laisserait aucune trace, ne naîtrait que pour mourir en un même instant. Voilà pour la prétendue simplicité dans le temps. Cherchez maintenant, en second lieu, la simplicité dans l'étendue; essayez de réduire votre vision, par exemple, à un point indivisible avec suppression de la vision indirecte; pou-
LA SENSATION. SON RAPPORT A l' APPÉTIT 29
vez-vous y parvenir? Il vous sufiSt d'ouvrir les yeux pour embrasser une infinité de points lumineux ; l'état de conscience enveloppé dans la sensation de la lumière est un océan aux ondes innombrables. La sensation de lumière relativement simple serait produite par un point lumineux excitant un seul cône ou bâtonnet, et une seule fibre du nerf optique : essayez de prendre sur le fait cette sensation. En outre, chaque sensation visuelle ÇiSi accompagnée de sensations musculaires, venant des petits muscles qui donnent le mouvement à l'œil, et ces sensations jouent un rôle important dans l'appréciation des distances. Une foule d'éléments vibrent donc à la fois dans la plus simple excitation lumineuse, et les éléments de la sensation, ici, sont présents à la conscience sous la forme de l'eflTet total, quoique non séparés les uns des autres. Dans le domaine du sens qui paraît le plus primitif, le toucher, la complexité subsiste, et la simplicité n'est qu'une limite idéale, impossible à atteindre. Plongez votre corps dans l'eau d'une rivière, et vous aurez à la fois des milliards de sensations de contact, de froid, etc., qui vous arriveront de tous les points de la périphérie. Il n'est pas de pointe d'aiguille si subtile qu'elle puisse, en vous piquant, nous donner une sensation vraiment indivisible et simple ; cette sensation a toujours un degré divisible; sans quoi vous ne sauriez la comparer à une autre. Vous ne pouvez d'ailleurs, dans cette comparai son, saisir que des augmentations relativement considérables, des masses. Si vous examinez bien votre conscience, vous reconnaîtrez donc que dans toute sensation il y a une grandeur plus ou moins vaguement sentie, un certain volume, comme disent les Anglais : il n'y a pas de points indivisibles dans la conscience, et même quand vous ne pouvez discerner, décomposer tous les éléments, vous sentez leur présence, vous sentez que chaque sensation est légion, comme vous sentez qu'un grain de sable pressé par vos doigts, si minime qu'il soit, est pourtant un petit globe, un petit monde, Pascal disait une immensité.
C'est précisément ce qui fait qu'à notre avis il y a de l'étendue en germe dans tous nos états de conscience, comme il y a de la durée. Chaque état de conscience est
pour nous comme un centre de sphère d'où partent en tous sens des rayons plus ou moins saisissables. Un son même n'est pas saisi en detiors de l'espace, dans le monde des esprits, dans le paradis : il est senti corporellement^ comme quelque chose qui est plus ou moins voisin ou éloigné, qui a une direction, difficile peut-être à distinguer, mais pourtant réelle. Tout état de conscience est plus ou moins localisable ; chacun a une grandeur intensive qui est implicitement ou explicitement extensive, car Textensif n'est que de l'intensif répété et représenté dans un certain ordre simultané.
Nous pouvons conclure de ce qui précède que les états de conscience, principalement les sensations, sont des composés, sous le rapport du nombre, du temps, de l'intensité, et même de Textensivité, dont l'étendue n'est que la forme nette, bien ordonnée, combinée avec les sensations musculaires, visuelles et tactiles.
Maintenant, les sensations sont-elles aussi des composés sous le rapport de la qualité, par exemple la sensation du blanc, qui semble résulter du mélange des couleurs fondamentales? c Puisque la conscience ne saisit ici qu'une seule sensation, dit-on, comment peut-on affirmer que cette sensation est un composé (1)? » — Nous nions que la conscience même, dans la sensation du blanc, n'aperçoive qu'une sensation ; elle a au contraire, si elle réfléchit assez sur soi-même, la sensation d'une pluralité. 1* Elle sent une pluralité de degrés dans une sensation vive de lumière blanche ; elle apprécie que cette sensation est une somme de sensations semblables; 2* elle saisit aussi une pluralité ^''éléments qualitatifs^ les uns communs à toutes les sensations de lumière, les autres propres ; nous reconnaissons très bien dans le blanc, non pas la sensation du bleu et du rouge, mais la sensation de lumière, qui se retrouve dans les autres couleurs ; cette sensation de lumière nous apparaît seulement ici comme spécifiée^ compliquée, particularisée. C'est cette spécification que nous ne pouvons pas expliquer; mais, qu'elle
(I) Rabier, Psychologie.
LA SENSATION. SON RAPPORT A l'APPÉTIT 31
soit simple pour être inexpliquée, c'est ce qu'on ne peut admettre. L'impossibilité de l'explication peut venir au contraire d'une trop grande complication. Ainsi il y a certains parftims qui nous paraissent composés de trop d'éléments pour que nous puissions en faire l'analyse et la description; nous disons alors qu'ils constituent un arôme indéfinissable. De même pour l'arôme de certaines liqueurs. Si les partisans dé la chimie mentale n'ont point le droit d'admettre une entière identité de composition entre l'excitation physiologique et la sensation psychologique, les adversaires de la chimie mentale, eux, n'ont pas le droit d'admettre qu'à des conditions complexes d'excitation réponde une sensation simple, sous prétexte que cette sensation est particulière et spécifique, car il n'y a rien de plus original et de plus spécifique qu'un composé très complexe.
Nous admettons donc, pour notre part, la possibilité d'une fusion, d'une combinaison, d'une synthèse entre des états de conscience, sinon entre des états d'inconscience mentale, — entre des sensations « senties », sinon entre des sensations c non senties » ; et l'observation vérifie la réalité de ces sortes de synthèses. Par l'habitude, et surtout par l'hérédité, des sensations d'abord simples finissent par faire un tout tellement bien lié et continu que l'analyse n'en distingue plus les éléments. Si nous avions un microscope capable de produire le grossissement des sensations, nous verrions les sensations en apparence simples, surtout celle des cinq sens, qui sont des organes si complexes, se résoudre en plusieurs éléments, les uns de qualité semblable, les autres de qualité dissemblable, d'intensité uniforme ou variable, se présentant simultanément ou en succession, soit régulière, soit irrégulière. Il y a dès à présent des analyses qu'on a pu faire. Nos sensations du goût les plus spécifiques sont précisément celles qui sont compliquées de sensations du toucher et de sensations d'odorat : le piquant du poivre ou l'âpreté du vin sec sont des sensations tactuelles, et leurs goûts aromatiques sont en réalité des odeurs (1). Un fort coryza, en empêchant Taccès des
(I) Ward, Psychology, p. 51.
surfaces olfactives, supprime les saveurs aromatiques. La différence entre la douceur au toucher d'une surface polie et la rudesse d'une surface non polie, quoique produisant des sensations irréductibles pour r« introspection », est due à ce que, dans un cas, les diverses terminaisons nerveuses, simultanément excitées, le sont aussi également, dans l'autre inégalement : les pointes compriment plus les nerfs et les creux les compriment moins. Chacun connaît les expériences d'acoustique qui démontrent la complexité de nos sensations de timbre, d'acuité, etc. Une autre preuve de la complexité des sensations spécifiques, c'est la variation de qualité (j[ui accompagne les variations d'intensité, d'extensité et de durée. 1^ A l'exception du rouge spectral, par exemple, toutes les couleurs donnent place, tôt ou tard, à un simple gris sans couleur, lorsque Vintensité de la lumière diminue ; et toutes, d'autre part, deviennent indistinctement blanches après une certaine augmentation ^''intensité (1). 2* Une durée plus longue est aussi, en beaucoup de cas, nécessaire pour produire une sensation de telle couleur que pour produire une sensation simple de lumière ou de brillant \ le spectre solaire vu instantanément, n'apparaît pas de sept couleurs, mais seulement de deux, faiblement rouge du côté gauche et bleu du côte droit (2). La sensation de couleur est donc, selon nous, une sensation de lumière spécifiée^ c'est-àdire compliquée. 3^ De très petits objets, comme des taches colorées sur un fond blanc , quoique vus encore distinctement, apparaissent comme sans couleur au-dessous d une certaine dimension; et la relation entre l'intensité et l'extension est telle que, dans de certaines limites, plus les taches sont brillantes, plus elles peuvent être petites sans perdre leur couleur ; ou, plus elles sont grandes, plus elles peuvent être faiblement éclairées sans perdre leur couleur (3). Il y a donc ici substitution d'une somme d'effets à une autre ; d'où aous concluons que la sensation est elle-même une sommation^ non d'impressions incons-
(1) Ward, Psychology,
(2) Id., ibid.
(3) Id., ibid.
cientes (comme le soutient Taine), mais d'impressions conscientes, dont chacune est trop faible, à elle seule, pour se détacher sur le panorama intérieur. En définitive, il y a des sensations différenciées qui, si elles sont réunies et encore mal intégrées, mal fondues, se laissent analyser par la conscience , comme certains éléments se laissent discerner par le dégustateur dans un arôme qui, pour tout autre, paraîtrait indécomposable. Augmentez la fusion, Funificalion , en même temps que la complication , vous arriverez à une sensation parfaitement tranchée et d'apparence simple, qui éclatera en quelque sorte, aussi indéfinissable que nette et distincte, au sein de notre conscience. Les effets seront devenus à la fois trop complexes et trop organisés, par conséquent trop spontanés d'apparence, pour que la réflexion puisse en faire la dissection psychologique (1).
{\) On a pourtant essayé de réduire à une contradiction formelle toute idée d'une synthèse mentale des sensations. « Pour qu'il y ait synthèse, dit-on, il faut que les sensations élémentaires de bleu, vert, etc., persistent dans la sensation du blanc, car il n'y a pas synthèse si les composés n'existent pas. Pour qu'il y ait composition, il faut qu'il y ait unité d'existence entre le blanc d'une part, et le bleu, le vert, etc., d'autre part. Il faut donc que le bleu et le vert soient du blanc, ce qui est absurde (E. Rabier, loc, cit.) » A ce raisonnement spécieux nous répondrons : — Pour qu'il y ait synthèse, il faut que les éléments des sensations du bleu, du vert, etc., persistent dans la sensation du blanc; mais il n'est pas nécessaire, ou plutôt il est impossible que les sensations mêmes de vert, de bleu, qui sont déjà des composés particuliers et des combinaisons spécifiques, persistent dans la sensation du blanc, laquelle est une autre combinaison de certains éléments primordiaux de la sensation lumineuse. Vous n'avez donc pas le droit d'objecter : « U faut qu'il y ait unité ^'existence entre le vert, le bleu et le blanc » ; car il y a simplement unité de certains éléments communs ; ni de conclure que« le bleu et le vert sont du blanc » ; mais seulement que certains éléments primordiaux du bleu et du vert sont aussi les éléments primordiaux du blanc, diversement combinés, fondus, composés et compliqués. L'idée d'une synthèse mentale n'est pas absurde, et c'est par un paralogisme que l'on conclut de la spécificité d'un état de conscience à sa simplicité; encore une fois, la spécification est le signe de la complication : ce n'est donc pas la simplicité des sensations qualitatives, mais au contraire leur complexité, gui empêche de les réduire à un de leurs éléments pris arbitrairement comme le seul, quand il n'est que le plus constant et le plus pri-
FouiLLÉG. — Psychologie des idées-torces. 3
Par cela même, nous nous séparons à la fois et des spiritualistes qui veulent tout expliquer (ou plutôt ne rien expliquer) par des états simples de la conscience, et des matérialistes qui veulent tout expliquer par des éléments simples de quantité, ou par une qualité prétendue simple indéfiniment ajoutée à elle-même, comme serait la résistance^ ou enfin par un phénomène prétendu simple, comme le choc. La simplicité est une limite idéale, la complexité et même l'infinité est le réel : l'imagination seule s'efforce de la réduire en points et en atomes, comme aussi en monades.
mitif. La sensation est une harmonie entre des milliers de voix, et toute harmonie a une basse fondamentale, mais elle n'est pas uni-* quement cette basse. La complexité des sensations est peut-être infinie, puisqu'on peut supposer avec Leibniz qu'un être vivant enveloppe lui-même une infinité de vivants.
iliUlNT UDLAnONlflL DES 8KN8AT10NS
Par cela même que les sensations sont plus ou moins complexes, qu'elles enveloppent une somme d'actions et de réactions en des rapporU déterminés, elles renferment nécessairement un élément relationnel; de plus, elles sont toujours saisies dans de certaines relations avec d'autres sensations. Une sensation, en effet, ne peut pas à elle seule occuper tout le champ de la conscience : « 1** elle est toujours une modification partielle d'un état général de conscience ; et, 2* quand une sensation nouvelle se produit, la conscience n'y est point tout entière passée et absorbée; il reste 80u$ la sensation nouvelle, quelque chose de l'état antérieur. Il y a donc toujours relation de différence au sein de la conscience , tant que la vie dure et, avec la vie, le changement interne corrélatif du mouvement externe. C'est là ce qu'il y a de vrai dans ce qu'on a appelé la loi de relativité des sensations.
Toutefois, il faut ici se garder des exagérations où tombent certains psychologues qui veulent réduire la qualité même à la relation. Sentir, est-ce n'avoir conscience que d'une relation? Par exemple, le sentiment du mal de liste est-il uniquement et exclusivement le sentiment d'une relation, d'un changement, d'un mouvement, sans que les termes soient sentis ou même sans qu'il existe des termes véritables?
En fait et objectivement, toute douleur^ toute pensée, tout état de conscience suppose un mouvement. Quelque uniforme que semble un état de conscience fixe, il est encore une série d'états changeants, un rythme de mouvements, les uns favorables, les autres défavorables à la
vie, les uns d'assimilation , les autres de désassimilation ; il suppose une infinité de petits chocs dans les molécules cérébrales. Oui, le mouvement est partout, et rien ne devient sans le mouvement. Mais, au point de vue subjectif, le mouvement et le changement ne sont appréciables qu'entre des termes qui sont des états de conscience plus ou moins momentanés. Objectivement même, il ne peut y avoir mouvement et changement sans rien de plus. La réalité ne peut se résoudre tout entière en relations sans termes, en nombres comme ceux de Pythagore, et en nombres mouvants. Le devenir est le devenir de quelque chose qui, dans ce devenir même, se sent subsister tout en changeant sans cesse, se sent être et vivre tout en se mouvant d'une relation à une autre relation dans l'universel commerce des êtres, dans l'universel échange de la vie.
Mais subjectivement, n'y a-t-il conscience que du changement ou mouvement, de la relation entre deux états différents , et les deux états eux-mêmes , ou au moins le premier, sont-ils, comme tels, hors de la conscience?
Cette théorie roule sur la confusion de la conscience distincte et différenciée avec la conscience indistincte et uniforme (1). Un état toujours le même, comme une souffrance continuelle ou un bien-être continu, n'est pas nécessairement inconscient pour cette seule raison qu'il n'est pas remarqué^ discerné par la réflexion, opposé à autre chose. Sentir n'est pas nécessairement j9e/wtfr, juger, prononcer sur le même et l'autre, classer, systématiser; appréhender n'est pas comprendre. Il est clair que ce qui n'est pas distinct ne peut être distingué. Si un enfant naît et reste dans une chambre qui a gardé une forte odeur de musc, cette odeur constante, non séparée du reste, ne pourra pas être séparée par sa conscience. Est-ce à dire que la sensation correspondante ne fera pas partie de la conscience? Nullement; ou bien les nerfs olfactifs continueront de transmettre l'odeur et la sensation sera elle-
(1) Voir, dans notre précédent volume, notre étude sur la conscience et Vinconscience et notre chapitre intitulé : La conscience ne saisitelle que des relations?
même continue ; ou bien il y aura usure des nerfs, accommodation finale au milieu, état final d'équilibre, et alors la sensation disparaîtra parce que les nerfs ne vibreront plus. L'adaptation physique des nerfs ou Tadaptation mentale de Tattention peuvent ainsi ramener réquilibre, l'indifférence dans Torganisme et dans la conscitence, supprimer Teffet primitif d'une influence extérieure. Mais, tant que Teffet subsiste, sa constance ne l'empêche pas d'exister, et de même la constance de la sensation, tant qu'elle subsiste, ne l'empêche pas d'être sentie avec tout le reste; elle l'empêche seulement d'être triée à part.
Si les <c relations mutuelles des sensations » étaient tout pour l'être sentant, comme quelques psychologues le croient, l'intensité propre et la qualité propre de ces sensations deviendraient indifférentes, pourvu que les relations demeurassent les mêmes. Or, c'est ce qui n'a pas lieu. Considérons successivement les relations d'intensité et les relations de qualité. L'existence d'un minimum sensibile et d'un maximum sensibile^ comme termes extrêmes du sentir, est, dans le domaine de l'intensité, la réfutation péremptoire des relativistes excessifs. En efffet, pourquoi la sensation de relation, comme telle, aurait-elle des extrêmes déterminés, sinon parce qu'il y a sous ces relations un contenu dont l'intensité propre, pour pouvoir être saisie en elle-même, ne doit être ni trop forte ni trop faible? Les relations purement numériques devraient être aussi bien appréciaJbles par delà le maximum sensible qu'en deçà, puisque les relations demeurent toujours identiques, quels que soient les termes. Si nous ne saisissions que les relations ou différences d'intensité, par exemple la différence de 2 à 3 , non des intensités en elles-mêmes , le rapport de 2 à 3 devrait être saisi partout où il existe. Or, quand il existe entre des intensités trop grandes ou trop faibles, il n'est pas perceptible. Donc ce n'est pas seulement le rapport que nous sentons, mais les intensités mêmes des actions exercées sur nous. Nous sentons immédiatement une puissance exercée sur la nôtre, sans avoir besoin de la comparer ni de l'évaluer. Ce qui induit ici en erreur, c'est que, dans nos langues, le terme d'intensité éveille nécessairement une idée de relation, de mesure : une chose est
dite intense par raj^port à une autre ; mais, dans la réalité, rénergie d'une action exercée sur notre organisme produit dans la conscience un effet particulier d'intensité qui n'a besoin ni d'être nommé ni d'être mesuré pour être senti, et qui, au contraire, ne peut être mesuré par comparaison avec un autre qu'après avoir été senti directement en luimême.
James Ward remarque que l'employé qui pèse des lettres avec la main arrive à juger directement le poids de chacune en particulier, sans avoir besoin de dire que la première est la moitié ou le tiers de la seconde, et sans se rapporter à une commune mesure. On peut lui répondre, il est yrai, qu'en ce cas, il y a toujours comparaison, non d'une première lettre avec une seconde, mais de chaque lettre avec des souvenirs de poids qui, dans la mémoire, forment comme une échelle dynamométrique inscrite à l'avance. L'employé lit les degrés de pesanteur dans son Imagination. La vérité, selon nous, c'est que l'intensité se sent en elle-même sans comparaison, par exemple, l'intensité d'un poids soulevé, mais que pour être Jugée, évaluée, la comparaison est nécessaire avec un étalon extérieur ou Intérieur.
Dans le domaine de la qualité, il est encore moins nécessaire de comparer pour sentir, et, s'il y a objectivement transition d'une sensation à l'autre, il n'en résulte pas que ce soit la transition seule, la différence qui constitue subjectivement la sensation. Plongez la main dans de l'eau à iO degrés : si votre main était auparavant dans de l'eau à 10 degrés, vous aurez une sensation de chaleur; si elle était dans de l'eau à 70 degrés , vouô aurez une sensation de fraîcheur. Oui, mais s'ensuit-il que les sensations de chaleur et de fraîcheur soient de simples relations parce qu'elles impliquent certaines relations organiques ? Loin de le prouver, l'expérience en question prouve le contraire. En effet, il y a dans la sensation de chaud une qualité sui generis, indépendante des relations nécessaires à son apparition , puisque des différences identiques de degrés thermométriques peuvent répondre à des sensations de qualité contraire. Il y a donc là des combinaisons de mouvements organiques qui ont comme résultat final une
sensation de qualité déterminée, et les relations mathématiques n'expriment que les conditions de production.
Si l'état or^nique précédent influe sur le suivant, c'est par la combinaison des mouvements qui en résulte, mais il ne s'ensuit pas que nous sentions seulement des rcqpports. Un disque rouge trop éloigné n'est pas vu ; il n'en résulte pas que je voie la proximité^ non le disque même, ni la couleur rouge en elle-même.
On a invoqué l'expérience de Meyer sur le contraste des couleurs : ce qui parait vert sur un fond rouge paraîtra orange sur un fond bleu ; s'ensuit-il que nous saisissions seulement des différences de couleurs, non des couleurs? Nullement. De deux choses l'une ; ou nous jugeons simplement que la chose est verte quand elle est sur le fond rouge (c'est la théorie de Helmholtz), et, dans ce cas, il y a simplement appréciation, dénomination, classification; il n'y a pas une sensation constituée par une simple différence ; ou nous sentons réellement l'impression du vert (c'est la théorie de Hering, que nous croyons vraie), parce qu'il y a une composition cérébrale de mouvements aboutissant aux ondulations cérébrales du vert, et alors c'est bien la qualité même de la couleur qui est appréhendée, non son rapport avec une autre couleur.
Ce qui donne lieu, dans ce problème, à beaucoup de méprises, c'est l'erreur communément répandue, qui consiste à croire que toute différence est toujours un objet non de sensation ou représentation, mais de jugement. Or, nous verrons plus loin qu'il y a des différences qui sont ellesmêmes des sensations distinctes et spécifiques, des différences qu'on sent, qu'on ne juge pas. James Ward a établi ici une classification ingénieuse. On peut considérer : !• des différences d'intensité , la qualité restant la même ; 2* des différences de qualité dans le domaine d'un même sens, formant une sorte de continuum. La différence entre deux intensités de la même qualité ou entre deux qualités du même sens est elle-même une représentation distincte. Ainsi la différence entre le la du diapason et son octave ne se juge pas seulement, mais se sent, La différence entre un poids de deux kilo^ammes et un poids de trente kilogrammes est également 5^W2ft't?^, comme quand on regarde une ligne
de deux mètres à côté d'une ligne d'un décimètre. Il y a là une impression particulière qui tient à ce que les deux sensations sont deux portions du continuum d'un môme sens. Au contraire, quand il s'agit, 3° de différences entre deux sensations de différentes classes, comme la vue et l'ouïe, la différence des impressions ne constitue pas ellemême une représentation distincte et particulière de différence. Je vois un éclair, j'entends un son ; entre les deux sensations je ne puis pas établir un lien, comme entre deux éclairs d'intensité différente, ou deux sons d'intensité différente : il n'y a pas là, dans la sensibilité même, de mesure immanente, parce qu'il y a discontinuité entre les deux sensations. Dès lors, leur différence ne constitue plus ellemême quelque chose de représentable ^ un état de conscience sui generis.
Tout en admettant les distinctions de James Ward, nous irons plus loin que lui, et nous admettrons un élément sensitif, mais moins caractérisé, jusque dans les différences entre les différentes classes de sensations. Même quand nous passons de l'éclair au son, il y a sentiment de différence sous forme de choc intérieur, de surprise , de coup inattendu ; Fabsence de continuité empêche seulement la différence d'offrir une quantité immédiatement appréciable, comme cela a lieu quand on passe d'une lettre de cinq grammes à une lettre de trente grammes. Dans ce dernier cas, nous parcourons des degrés dans un même continuum\ dans Fautre cas, nous faisons un saut d'un domaine dans l'autre, sans mesure possible. Mais il y a toujours un élément sensitif, avec cette différence que, dans un cas, la continuité des sensations nous fait sentir ^ro^^o modo la quantité déterminée de la différence même ; dans l'autre cas, la discontinuité des sensations nous fait sentir simplement une transition brusque de quantité indéterminée.
En tout cas, loin de dire que les représentations de qualités et d'intensités se ramènent à des représentations de différences, il faut dire, au contraire, que les représentations de différences se ramènent elles-mêmes à des représentations spécifiques sous le rapport de la qualité et de l'intensité, à des représentations directes et immédiates.
dont les jugements de différence ne seront que Texpression ultérieure dérivée, abstraite (1). Cette loi, selon nous, explique le malentendu entre les relativistes et les nonrelativistes.
A celte théorie des relativistes se rattache celle qui résout les sensations en raisonnements.
Quand j'ai conscience que ce que je vois est rouge, je le distingue par là du jaune, du vert, du bleu, etc. Je distingue de même une sensation de lumière d'une sensation de son ou de toucher. Comment puis-je faire cette différence? se demande Wundt. — Evidemment, répond-il, grâce aux marques déterminées que Tobjet possède pour ma sensation. Ces marques s'accordent en partie, difl^rent en partie. Ainsi le rouge, le jaune, le vert, etc., s'accordent encore par certaines marques, et, par d'autres marques, diffèrent du son, de l'odeur, etc. L'acte de pensée primitif est celui qui fixe la marque particulière de la sensation. Et cet acte vraiment primitif a une propriété qui lui est absolument propre : il n'y a rien qui puisse l'exprimer; ni les mots, ni la pensée ne peuvent le saisir; nous ne savons rien de lui, sinon qu'il existe. Nous ne pouvons déterminer les marques du rouge ou du bleu ni par la réflexion la plus profonde, ni par la recherche minutieuse des conditions dans lesquelles la sensation se produit. A la vérité, nous savons que des ondulations éthérées d'une certaine longueur, en tombant sur Tœil , produisent la sensation du rouge; mais ces ondulations ne sont pas les marques à l'aide desquelles nous distinguons le rouge des autres couleurs, puisque cette distinction, nous l'avions faite bien longtemps avant de savoir que la lumière résulte des ondulations de Téther. De ces réflexions, Wundt croit pouvoir conclure que les actes primitifs de la conscience sont des raisonnements, « Nous n'admettons pas d'abord, dit-il, des idées d'où sortent des jugements, puis des raisonnements ; mais la pensée pour nous commence par des raisonnements, qui conduisent aux jugements, qui euxmêmes forment des idées. » La seule forme d'activité mentale, ajoute Wundt, qui ait le pouvoir de lier, d'unifier,
(1) Voir plus loin la Sensation et la Pensée.
c'est le raisonnement; il est rorigine de toute synthèse, conséquemraent de toute pensée; c'est le raisonnement qui établit Vunité de composition de la pensée : la sensation est donc un composé d'états inconscients réunis par une synthèse inconsciente.
— Mais, répondrons-nous, en admettant de pareils états, comment comprendie que la fusion de termes inconscients en un raisonnement inconscient fasse de la conscience? Une pareille explication, qui vient se confondre avec celle de Hartmann, n'est-oUe pas encore plus inintelligible que le fait même à expliijuer? Ce fait, c'est qu'il y a des sensations dont nous ignorons les conditions et les causes, dont nous ne pouvons même discerner les éléments, mais qui cependant sont immédiatement saisies par la conscience. Ces éléments, que nous ne pouvons sépai^er et rendre discontinus comme des molécules mentales, ne sont pas pour cela en dehors de la conscience (1). Quant au lien qui les réunit, rien ne prouve que ce soit un lien logique ; tout porte à croire , au contraire , que c'est un lien sensitif et moteur, ce que les physiologistes nomment un lien sensorimoteur, La théorie de Wundt est une sorte de platonisme rationaliste et abstrait. On peut bien admettre que le raisonnement est la forme naturelle de la synthèse logique, mais non de toute synthèse en général. Si on veut former la sensation même avec des raisonnements, on poursuit une chimère, comme Platon qui avait fini par faire de la sensation un c mélange d'idées » ; on recule la difficulté sans la résoudre, car ce n'est pas le raisonnement même qui fournira les termes entre lesquels il établit un lien, soit logique, soit mécanique. Ne faut-il pas toujours en venir à quelque chose qui soit senti d'une manière immédiate, à quelque c marque > qui se laisse apercevoir en elle-même et par elle-même ? De ce que je ne puis exprimer ni traduire ma sensation du rouge dans la langue du raisonnement, comment inférer, avec Wundt, qu'elle soit la conclusion d'un raisonnement, sauf à se tirer ensuite d'affaire en disant que ce raisonnement est inconscient ? Tout au contraire, il faut dire que la Sensation n'est
(1) Voir nos Principes généraux d*un% Philosophie des iiUes-forees.
pas raîsoimée, ni d'une manière consciente, ni encore moins d'une manière inconsciente, mais qu'elle est sentie par un sentiment immédiat.
Wundt accorde gratuitement au raisonnement le privilège exclusif € de lier, d'unifier » ; il y a un lien plus fort et plus intime dans la conscience : c'est le sentir et le vouloir. Les rapports qui constituent le raisonnement ne peuvent unir que s'ils sont saisis, et ils ne peuvent être saisis que dans un sentiment spécial où ils sont à la fois réalisés et aperçus : le rapport de ressemblance suppose , nous le verrons plus tard (1) , un sentiment de ressemblance ; le rapport de différence suppose un sentiment de différence : il y a toujours une certaine affection de la conscience particulière et concrète dont les rapports abstraits sont des extraits. Le sentiment seul unit d'une façon concrète. Sous le mouvement se trouve non la logique de l'entendement, mais l'impulsion de la sensibilité et de la volonté: chercher le plaisir, fuir la douleur, vouloir, et pour cela mouvoir^ telle est la seule logique de la vie , dopt le mouvement est le signe extérieur et dont le raisonnement des loçlclens n'est que la formule Inanimée. Aussi Wundt luimême, dans les dernières éditions de son livre, est-Il arrivé à faire de la volonté le fond de l'existence mentale.
Rlehl s'est inspiré de Wundt, mais, au lieu d'un rapport entre des phénomènes Inconscients, Il fait consister la sensation dans un rapport entre une stimulation Inconsciente et une stimulation consciente. Selon lui, pour que la sensation puisse se produire. Il doit y avoir une stimulation précédente dont nous ne sommes pas sensltlvement avertis, mais par laquelle et en relation avec laquelle la stimulation nouvelle est appréhendée. « Ce dont nous sommes conscients dans la sensation est la différence, la relation de deux stimulations, qui, seulement parleur coopération, amènent le produit : sensation. Toute sensation est un processus par lequel nous sommes avertis d'une différence définie entre deux stimulations. La stimulation dont nous ne sommes pas avertis est à celle dont nous sommes avertis comme celle-ci
(i) Voir Sensation et Pensée.
est à la représentation apeixue ; et le processus mental de Taperception étant un jugement, la forme de l'acte de sensation peut aussi s'appeler un jugement. » C'est sur cette propriété que Riehl veut fonder « la conscience immédiate de quelque chose qui n'est pas appréhendé par le sens > ; et ce quelque chose qui n*est pas nous-mêmes constitue pour nous « le réel existant ». Il y a donc dans toute sensation une position du réel , une reconnaissance d^existence. La sensation ne peut être regardée comme absolue et se suffisant à elle-même; grâce à son mode d'origine , elle est significative d'une propriété inhérente à quelque chose d'existant.
— Mais, demanderons-nous, si la stimulation qui précède la stimulation actuelle est inconsciente, comment puis-je saisir la différence, alors qu'un des termes m'échappe? N'est-il pas plus naturel de dire que je saisis la diCTérence d'état produite par la stimulation nouvelle (comme une étincelle électrique) dans mon état précédent, dont j'avais une conscience spontanée et générale? En outre, comment faire, avec Riehl, de la stimulation inconsciente la propriété d'une chose existante et autre que nous-môme ? C'est changer un pur vide, vacuum, en une réalité. C'est changer indûment le rapport entre sensation et absence de sensation en rapport de sujet à objet.
Quoi qu'il en soit du passage à Tobjectif , la sensation ne peut être formée d'éléments inconscients, même combinés avec des éléments conscients, ni consister dans de simples rapports. Les relations entre les éléments sensitifs de la conscience sont des conditions de la sensation générale, mais ils n'en sont pas plus les constituants que les rapports numériques, conditions d'un accord, ne constituent raccord même.
LA SENSATION. SON RAPPORT A L APPETIT 4o