‹ La psychologie des idées-forcesChapitre 52 sur 74 · FORCE DE L'APPÉTITION DANS L* ATTENTION · texte numérisé non relu

FORCE DE L'APPÉTITION DANS L* ATTENTION

tentîon spontanée, où l'objet semble agir par son pouvoir intrinsèque, et l'attention volontaire, où le sujet agit par des pouvoirs que M. Ribot appelle « extrinsèques, c'està-dire surajoutés ». Le maximum d'attention spontanée et le maximum d'attention volontaire, selon M. Ribot, sont « parfaitement antithétiques, l'une allant dans le sens de la plus forte attraction, l'autre dans le sens de la plus* forte résistance. » Quelque vérité empirique qu'il y ait dans ces observations, nous croyons que l'antithèse est au fond artificielle. On va toujours dans le sens de la plus forte attraction: si l'attrait n'est pas extérieur et immédiat, il est intérieur et médiat, mais il est constant. Il y a toujours aussi une certaine résistance à vaincre, très faible dans l'attention spontanée, forte dans l'attention volontaire. C'est donc simplement le degré de résistance qui, par le degré d'effort qu'il exige pour être surmonté, caractérise l'attention volontaire. La distinction de l'attention volontaire et de l'attention spontanée n'est qu'une distinction de degré. L'attention n'est pas un fait additionnel, quelque chose qui surviendrait au delà et au-dessus de ce contenu de la conscience auquel, comme on dit, l'attention est accordée. L'attention est, au fond, la conscience même, et principalement, à son degré de développement supérieur, la conscience de soi se saisissant dans sa réaction sur les impressions extérieures. L'attention indique la connexion définie et momentanée d'un contenu donné de la conscience avec le sentiment de l'existence individuelle (1). La différence entre l'attention et la conscience pure et simple, c'est que, dans l'attention, un fait donné a des concomitants capables de le lier pour un moment d'une manière déterminée avec le contenu général qui prévaut alors dans la conscience de soi qu'a l'individu. C'est donc une sorte de cohésion ou d'affinité, une liaison établie non seulement entre telle représentation et la conscience générale, mais encore entre telle représentation et la conscience du moi, si bien que le moi se voit réagir, intervenir dans le main-

(1) Voir Volkmann, Lehrbnchder Psychologie^ II , 199; Adamson dans Mind, 1884, et James Sully, Outlines of psychology, 87.

tien de telle représentation par Tappétition qui se dirige en ce sens.

Le côté mental de l'attention, ce qui pour notre conscience même en fait le fond, à|.savoir la tendance de l'appétition vers un certain but, avec direction simultanée de l'activité intellectuelle vers ce but, n'est-il encore qu'un épiphénomène, un aspect surajouté ? M. Ribot ne va pas jusqu'à dire que les mouvements qui accompagnent l'attention soient ou l'effet, ou la cause de l'attention même : selon lui, ils en sont des éléments constitutifs, des facteurs. Soit, mais alors il en faut dire au moins autant du désir mental, de. la tension du vouloir et de la concentration de la pensée : ce sont tout au moins des éléments et des facteurs de l'attention, fût-ce au même titre que les mouvements musculaires. Mais nous irons plus loin, et nous ne pensons pas que les mouvements musculaires soient des éléments constitutifs de l'attention, même du côté physique ; ils sont, à nos yeux, les effets d'un mouvement cérébral, non encore musculaire, d'une innervation qui, elle, est vraiment le facteur physique de l'attention comme le désir en est le facteur mental. Et nous croyons, enfin, que c'est le même processus qui s'aperçoit intérieurement, directement, comme volonté de connaître telle chose, et extérieurement, par son contre-coup sur les sens du tact et de la vue, comme mouvement cérébral d'innervation aboutissant à des mouvements musculaires (1).

L'attention a joué un rôle considérable dans la sélection naturelle, pour protéger l'individu contre les influences destructives et pour lui donner le pouvoir, non seulement de s'adapter au milieu, mais d'adapter le milieu à soi. Ici encore nous croyons que, si Télément psychique de l'attention n'était que du superflu, il ne se serait pas produit. En vertu même de la théorie de l'évolution, tout ce qui apparaît, tout ce qui s'organise et dure doit cette durée à son utilité de fait. Donc, si l'élément mental est venu (par je ne sais quel miracle) se surajouter, c'est qu'il était un facteur utile de l'évolution ; et si le mental préexistait déjà à l'état diffus dans le mécanisme antérieur,

(i) Voir notre livre sur VÉvolulionnisme des idées- forces*

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il en résulte que le prétendu mécanisme avait déjà des éléments psychiques. Or, une fois admis le psychique dès le début de révolution, il n'y a plus qu'un pas à franchir pour lui donner la primauté, en disant que c'est le mental qui est l'intérieur véritable du processus, dont le mécanisme exprime la forme et les rapports extérieurs.

IL — Quel est le véritable pouvoir de l'attention consciente sur la sélection des idées ? La première loi, c'est que Vattention diminue la force des représentations dont elle se détourne. C'est ainsi, comme on sait, que Pascal diminuait l'intensité de violentes douleurs en concentrant son attention sur un problème de géométrie. — Cet effet s'explique par la loi de l'équilibre et de l'équivalence des forces. Si je concentre l'innervation sur un point, je la diminue par cela même sur d'autres points. Une petite douleur peut en soulager une grande : on se mord la langue pour sentir moins une violente souffrance, on dépense du mouvement en gestes convulsifs pour retirer de l'innervation à un point du corps violemment atteint et pour diminuer ainsi la douleur. L'attention produit de même ce que les physiologistes appellent un effet suspensif et inhibitoire sur les centres affectés par la douleur, quand elle se porte vers un autre objet, tout comme je puis, par ma volonté, produire pendant quelques instants un effet suspensif sur ma respiration.

Il résulte de la loi précédente qu'un excès d'attention consciente et de méditation volontaire peut parfois nuire au succès d'une opération, comme la recherche d'un souvenir oublié, mais en tant seulement que cette opération est automatique, car, du côté intellectuel, l'attention ajoute de la force aux idées sur lesquelles elle se concentre et dont elle est déjà en possession. Si un pianiste exercé veut faire attention à toutes les notes d'une gamme rapide ^ il contrarie en le suspendant le jeu automatique de ses mains avec les associations inconscientes de ses mouvements ; il leur enlève au profit de sa conscience analytique une partie de l'innervation nécessaire, et la synthèse naturelle se fait mal. De même, quand nous cherchons un souvenir, si nous

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concentrons trop notre attention sur un point particulier, nous empêchons le courant nerveux de se répandre dans les divers groupes de fibres cérébrales et d'associations aboutissant à l'objet cherché. Pour peu que nous ne soyons pas dans la bonne voie, plus nous cherchons et moins nous trouvons. Au contraire , laissons l'esprit se détendre et le courant nerveux s'irradier ; il arrive qu'après un certain temps l'association cherchée se produit spontanément, par l'eflfet d'un désir général de trouver dans telle direction ; en s'étendant de courants en courants, l'espèce d'aimantation cérébrale suscitée par le désir a fini par « induire », parmi les courants sympathiques, celui qui répond à l'idée désirée. La méditation et Vinspiration spontanées ne sont donc pas en raison directe l'une de l'autre. L'inspiration spontanée est due à l'automatisme des associations d'idées, qui fonctionne dans le cerveau d'une manière souvent inconsciente pour nous, sous l'influence d'un désir dominant et plus ou moins précis. La méditation peut entraver l'inspiration quand elle lui dérobe une partie de l'innervation nécessaire. Mais, même dans ce cas, la conscience suppose une force qui intervient dans le cours des idées : alore même qu'elle le détourne, elle montre encore son pouvoir. Si elle est parfois un obstacle au lieu d'une aide, toujours elle agit.

La véritable utilité de la conscience, dans l'inspiration, c'est de poser, par le désir, le but et l'effet final à atteindre: les moyens se présentent ensuite d'eux-mêmes en vue de la fin. Ainsi procèdent l'orateur et l'artiste inspirés. Nous nous proposons telle idée, a dit F. Ravaisson dans une de ses pages les plus souvent citées : « des profondeurs de la mémoire sort aussitôt tout ce qui peut y servir des trésors qu'elle contient. Nous voulons tel mouvement et, sous l'influence médiatrice de l'imagination, qui traduit pour ainsi dire dans le langage de la sensibilité les dictées de l'intelligence, du fond de notre être émergent des mouvements élémentaires dont le mouvement voulu est le terme et l'accomplissement. Ainsi arrivaient, à l'appel d'un chant, selon la fable antique, et s'arrangeaient, c om me d'eux-mêmes, en murailles et en tours, de dociles

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matériaux (1). » De Hartmann dit semblablement que, la volonté ayant posé le but, « l'inconscient » intervient pour le réaliser. Cet inconscient, selon nous, n'est autre que le travail cérébral procédant sous l'impulsion d^un désir. Au lieu de voir ici un exemple de finalité mystérieuse, une inspiration providentielle, une magie divine, nous y voyons une série de mouvements enchaînés par les lois du choc et de l'équivalence des forces. Le dieu inspirateur des poètes et des artistes, c'est la marée montante des associations, où toutes les ondes nerveuses, sous l'attraction d'une force commune, se soulèvent et s'entraînent l'une l'autre dans la masse frémissante du cerveau.

La conscience n'a pas pour cela, dans l'inspiration, le rôle passif que lui prêtent MM. Ribot et Maudsley; non seulement c'est elle qui pose la fin et l'idée principale, mais c'est elle encore qui dirige le cours même des idées secondaires. Sans doute elle ne peut empêcher l'association de lui oflfHr telle ou telle idée, mais elle peut réagir et rejeter ce que l'automatisme lui offre, jusqu'à ce qu'il lui offre ce qui convient à son projet. Le déterminisme intérieur revient sur lui-même et se modifie par la conscience qu'il a de soi et par le sentiment agréable ou pénible de son processus. C'est ainsi que la conscience refait sur un plan nouveau ce qu'avait ébauché un mécanisme inconscient. Bien plus, outre sa puissance négative de refus, la conscience a aussi le pouvoir positif d'accroître par la réflexion la force des idées convenables à son dessein ; or, quand une idée, devenue ainsi prédominante, a multiplié sa propre force en se réfléchissant sur elle-même, elle devient un centre d'attraction irrésistible pour les autres idées et produit ainsi parmi elles une sélection intelligente. Outre l'inspiration spontanée dont nous parlions tout à l'heure, il peut donc exister une inspiration réfléchie qui, au lieu de se faire dans l'obscurité de l'inconscience, s'accomplit au grand jour de la conscience. Les hautes idées qui dirigent les penseurs sont des soleils qui agissent par leur lumière même et non pas seulement,

^ (1) La Philosophie en France au XIX* siècle.

comme les autres, par une gravitation en apparence indépendante de leur lumière.

La deuxième loi de l'attention est que le courant nerveux, plus intense dans une direction déterminée, rend les nerfs plus sensibles à des impressions faibles : Touïe, la vue, l'odorat, le goût gagnent en finesse et distinguent dos différences qui, sans cela, n'auraient pas été distinctes ; c'est là une loi bien connue. N'a-t-on pas cent fois remarqué qu'en dégustant un vin on en reconnaît l'arôme et lo cru? qu'en flairant une odeur composée de rose, de jasmin et de violette, on en peut discerner les principaux éléments? Les nerfs sont comme des cordes de violon qui vibrent mieux et plus rapidement quand elles sont tendues- Et cette loi en entraîne une autre. L'attention consciente, en réalisant ainsi une partie des conditions nécessaires à la i)erception, rend la perception plus facile. Aussi la vitesse de la perception est-elle augmentée. C'est ce que pi'ouvent les expériences « psychophysiques » : si je suis atlentif, la durée nécessaire à la perception devient de plus en plus voisine de zéro. La perception à laquelle on fait attention est attendue, donc pressentie, donc déjà partiellement sentie et commencée ; la conséquence est une plus grande rapidité dans l'achèvement. Quelquefois même l'attente suffit à produire la sensation attendue, qui devient ainsi hallucinatoire ; c'est ce qu'ont bien montré Janu^s Sully et Richet. Faites croire à des personnes qu il y a dans un jeu de cartes une carte magnétisée qui leur donnera des sensations électriques, la plupart croiront sentir des frissons, des secousses dans la main, des él)louissements dans la vue. En un mot, faire attention à une représentation, c'est l'accroître et l'achever en soimême, comme si notre main passait à l'encre un dessin vaguement crayonné. Le souvenir cherché est un souvenir dont on a trouvé le commencement ; le problème posé est un problème dont la solution se prépare. De là la puissance des idées directrices.

Le pouvoir de distinguer par l'attention, de percevoir et d'apercevoir, est-il illimité ? Non. Rien ne nous garantît que, par un accroissement graduel d'attention, toute dif-

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