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FORCE DE L'APPÉTITION DANS LE JUGEMENT

lure^ nous ne pourrions savoir si le lien qui existe entre nos idées se trouve aussi entre les choses. De même, ce n'est pas en comparant l'idée d'un moi abstrait sans existence et ridée d'une existence abstraite sans moi^ que je connais mon existence ; elle m'est donnée dans la conscience immédiate.

L'ancienne théorie du jugement ne s'applique donc qu'aux jugements dérivés, réfléchis, scientiûques. Ceuxci sont des comparaisons, des généralisations, des clas^ sifications, par conséquent des raisonnements. Dire : V homme est un animal^ c'est classer l'espèce homme dans le genre des animaux ; ce qui suppose une série de raisonnements où l'on tient compte dès différences, des ressemblances et de leurs rapports selon les lois de la nature. Les idées sont des fusions ou synthèses de jugements 6t de raisonnements. Une fois les idées produites, elles peuvent servir de base à leur tour pour de nouveaux jugements et raisonnements. La connaissance commence non par des idées, mais par des processus appétitifs, sensorimoteurs, lesquels enveloppent des jugements concrets et actifs, ou même, en un certain sens également concret, des raisonnements.

On a perfectionné l'ancienne théorie du jugement en supposant à l'origine non des idées proprement dites ou des concepts, mais de simples appréhensions de sensations sans lien, ou sans autre lien que l'association par contiguïté qui les a amenées (1). — Nous répondrons que la simple appréhension ou aperception est déjà un jugement : remarquer une sensation nouvelle, une brûlure au contact du feu, c'est juger implicitement qu'il y a du nouveau et du douloureux, c'est attribuer une valeur objective à la brûlure, c'est être dans le monde réel, non dans un monde de sensations-fantômes, toutes subjectives. L'être animé, encore une fois, commence par sentir et réagir ; or, toute sensation aperçue et suivie d'une réaction aperçue devient par le fait même un jugement ; le lien réel de la sensation à la réaction n'a besoin que de se réfléchir dans la conscience pour devenir lien intellectuel. Il

' (1) M. Paul Janet, M. Rabier.

est donc bien vrai que la démarche primitive et essentielle de rintelligence est le jugement.

On a fait aussi du jugement, non seulement Topération intellectuelle par excellence en opposition avec les opérations sensitives, mais un acte de volonté libre, indépendant en soi de tout sentiment et de tout mouvement. Assurément il ne faut pas établir une séparation artificielle, comme font les spiritualistes, entre le jugement et la volition. C'est une conséquence de la théorie des idéesforces, nous venons de le voir, que les jugements sont eux-mêmes des actions, les actions des jugements ou même des raisonnements en acte. Seulement, au lieu de voir dans le jugement un acte de libre arbitre, nous y voyons la confirmation du déterminisme psychologique.

Le jugement a pour essence Taffirmation, et Taffirmation est d'abord une certaine union établie entre des sensations ou représentations (ainsi j'unis la représentation du tonnerre à celle de son, j'aflSrme le son du tonnerre) ; c'est donc une synthèse de représentations; TafTirmation, de plus, est une projection au dehors de cette union établie entre mes représentations, en d'autres termes elle est une croyance que les choses sont comme je me les représente, une objectivation. Ainsi, affirmer que le tonnerre est sonore, c'est croire que ce qui est lié dans ma pensée est lié aussi dans les objets mêmes. Pour comprendre comment se produit l'affirmation ou la croyance, il faut, donc chercher : 1* la nature du lien entre nos représentations, 2* la nature du lien qui unit nos représentations aux objets.

1. Le lien entre nos représentations n'est autre, à l'origine, que la réflexion de l'attention sur leur association naturelle dans notre conscience. Si, une première fois, le contact d'une flamme, une sensation de brûlure et un mouvement de recul coexistent, le lien actuel des sensations m'est donné de fait avec les sensations mêmes et avec la réaction appétitive, attentive et motrice qui en résulte. Ce lien n'est autre que Yactualité^ Vactuation. Tout ce qui produit un processus sensoriel, appétitif et moteur, est lié de fait, puisquel'un des moments du processus entraine l'autre.

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De plus, ce processus n'étant pas indifférent, l'être animé ^'aperçoit du processus, dont les divers moments restent à rétat d'échos dans son souvenir. Une fois donné naturellement, le lien des sensations et motions laisse une voie de «communication ouverte dans le cerveau et persiste dans le souvenir; il est acquis. L'habitude, par la répétition, le fortifiera, augmentera même la cohésion des représentations de feu et de brûlure, le passage facile d'un mode de vibration cérébrale à l'autre. Ajoutez à l'association des représentations entre elles leur association avec Ses mots, la cohésion sera plus forte encorç ; le jugement sera devenu une proposition. L'affirmation intérieure se dramène donc à l'aperception de l'association qui existe entre les diverses sensations, entre les divers mouvements, surtout entre les sensations et les mouvements.

— Mais, objectera-t-on, le jugement coiv^iste à saisir le rapport des termes ; or « les terçies sont des images, mais le rapport n'est pas une image. » Nous avons déjà répondu -plus naut que, si le rapport n'est pas une image objective (encore est-il tel dans l'intuition de l'espace et du temps), il est l'image ou représentation subjective d'un certain mode de sentir et de réagir : contraste, différence, ressemblance, etc., avec les mouvements corrélatifs de l'appétit!

Ceux qui, à propos du jugement, veulent ainsi maintenir Tabîme entre les opérations sensitives et les opérations Intellectuelles aboutissent à cette théorie : « Aucune association n'est perception de rapport ou jugement. » — Il faudrait simplement dire, pour être exact : « Toute association n'est pas par cela même perception de rapport ou jugement », car il faut, pour juger, non seulement deux termes amenés par une association mécanique de contiguïté, mais encore la conscience de cette association, la réflexion sur les termes amenés, le sentiment de liaison ^t de cohésion entre ces deux termes. Cela revient à dire <[u'il faut non seulement que les deux termes soient associés entre eux, mais encore qu'ils soient réfléchis avec leur liaison même dans la conscience; en un mot, il faut -qu'on ait conscience des relations concrètes, il faut .qu'on les sente et qu'on y fasse attention; mais nous avons ^u que ce sentiment des relations est un sentiment

comme les autres, accompagné de la réaction attentive^ appétitive et motrice. — Un animal voit un éclair, dil-on^ ridée du tonnerre surgit dans son imagination, en vertu de l'association des idées ; cette seconde idée entraîne ridée de la fuite et cette idée Tacte ; mais cela n'implique pas du tout que l'animal ait pensé un rapport quelconque entre l'éclair et le tonnerre, pas même le rapport de succession ; non plus qu'un rapport quelconque entre l'idée de tonnerre et l'idée de fuite. Car il aurait fui tout aussi bien si, la première idée disparaissant de son esprit au moment même où la seconde y faisait son entrée, et la seconde au moment où apparaissait la troisième, il avait été, par cela même, dans l'impossibilité d'apercevoir aucune espèce de rapport. 11 y aurait alors pure succession^ simple déroulement d'une série : dans le jugement, il y a perception de rapports^ liaison logique entre tous les termes de cetle série « Donc l'association des idées est l'occasion du jugement; elle lui fournit une matière pour s' exercer, mais elle n'a en elle-même rien de commun avec le jugement (1) ». — La conclusion dépasse énormément les prémisses : toute association n'est pas par ellemême un jugement, mais en résuite-t-ii que le jugement n'ait rien de commun avec l'association? Le jugement est distinct de Tautomatisme spontané et suppose la conscience, la lumière réfléchie. Le jugement vient de ce que les divers états de conscience persistent sous forme de souvenirs, d'images encore conscientes, et s'agrègent : éclair, tonnerre, peur, fuite, tous ces états de conscience subsistent pendant la fuite de l'animal, et il n'est besoin que de réflexion pour changer ce souvenir, cette association en jugement : le jugement sera une nouvelle associar tion, une association avec la conscience d'un changement d'état et avec le souvenir d'états semblables à l'état présent. Ce qui distingue le jugement proprement dit, avec sea éléments logiques de sujet, prédicat et copule, d'avec la simple association qui suit son cours sans être remarquée et réfléchie sur soi, c'est le conflit de représentations^

(1) Rabier, Psychologie, p. 259. Cf. Lachelier, Brochard, Rènouyier, etc.

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