FORCE DE L'APPÉTITION DANS LB JUGEMENT
qui précède la fusion du sujet et du prédicat, et qui, par cela môme, rend cette fusion distincte pour la conscience. II y a là un dynanisme d'idées-forces dont les effets sont importants. Tout jugement d'expérience est d'abord, nous l'avons dit, Taperception d'une nouveauté, d'une différence ; par exemple, un rocher que l'animal avait toujours vu immobile au-dessus de sa retraite se met à tomber et le blesse. Entre la représentation familière du rocher immobile et la représentation nouvelle du rocher tombant, qui contredit l'autre, il y a un moment de conflit ; il y a opposition entre les forces acquises tendant à faire concevoir le rocher immobile et la force nouvelle tendant à le faire concevoir comme mouvant. Ce conflit éveille Tattention, d'autant plus qu'il est une menace, peut-être même avec un commencement d'exécution. Mais au conflit isuccède la fusion entre le rocher autrefois immobile et le rocher qui maintenant tombe. Les deux moments sont d&nc 1* différenciés, 2* assimilés. Le sujet et l'attribut prennent alons dans la conscience des formes nettes, ainsi que le rapport qui les unit. Tout ce qui eût passé inaperçu est aperçu, jugé.
Les partisans de l'esprit pur, qui supposent que la pensée pure établit seule un lien entre les intuitions sensibles et les compare du haut de son unité, retournent en somme à l'ancienne théorie du jugement; ils traitent les sensations, appétitions et motions consécutives comme des atomes sans lien qui auraient ensuite besoin d'être reliés par l'esprit. Nous avons vu que, s'il y a en effet réaction de la conscience sur la sensation, c'est une réaction appétitive, qui suffit à corroborer la liaison déjà réalisée soit entre les sensations mêmes, soit entre telle sensation et telle action.
2. Quelle est maintenant (chose plus importante et généralement mal expliquée) la nature du lien des représentations avec l'objet extérieur, qui fait que nous attribuons une valeur objective à notre jugement et complétons ainsi notre affirmation ?
Toute affirmation est l'affirmation d'une chose qu'on croiï (au sens le plus général du mot), l'objectivalion d'une croyance intérieure qui, selon ses divers degrés, est cer-
titude, doute ou probabilité. Il faut donc avant toat rechercher en quoi consiste la croyance. Pour les uns, c'est un état d'esprit irréductible et indéfinissable ; pour d'autres, c'est un état tout passif et sensiUf ; pour d'autres enfin, c'est un acte, et même un acte de volonté libre. Toutes ces discussions viennent, selon nous, de ce que la croyance renferme effectivement un côté passif et un côté actif ; elle est, selon nous, une passion suivie de réaction, une nécessité subie aboutissant à une direction déterminée de la volonté. Insistons successivement sur ces deux aspects, ou plutôt sur ces deux moments d'un même processus.
Au premier moment, il est certain que, dans la croyance, nous sommes passifs j parce que nous sommes contraints; à ce premier stade, la croyance peut se définir la conscience (f une contrainte actuelle. Par exemple, si je recois un coup qui me blesse, la sensation douloureuse de ce coupa un caractère contraignant qui est tel qu'il m'efct impossible de ne pas croire à cette sensatiqp et à la douleur qui en est inséparable. En général, la sensation a pour caractère ce qu'on nomme Vactualité, et c'est à cette actualité que se ramène l'évidence. Or, l'actualité de la sensation est celle d'une force subie, d'une passivité actuelle, autrement dit d'une activité actuellement modifiée. La sensation n'existe pas par moi, elle existe pour moi, sans moi, souvent malgré moi. De même qu'il m'est impossible de ne pas la subir, il m'est impossible de n'en avoir pas conscience. La conscience, c'est par excellence l'actuation, la réalité en moi et pour moi, origine et type de toute certitude, de toute croyance ; c'est Timmédiation de Vapparaitre et de Vêtre. La modification qui envahit ma conscience sans que j'aie conscience de l'avoir voulue participe à l'immédiate actualité de la conscience même : c'est une passion introduite dans mon action et qui contraint mon intelligence par cela même qu'elle contraint ma volonté. En d'autres termes, j'ai conscience d'un effeV dont je ne suis pas cause, et c'est ce caractère A^effet subi qui définit le premier moment de la croyance, qui lui donne un caractère de nécessité interne et de fatalité victorieuse.
Mais, en vertu de l'égalité entre la réaction et l'action,
FORGE DE l'APPÉTITION DANS LE JUGEMENT
a m^est impossible de subir une action, sous forme de sensation consciente, sans réagir immédiatement par les divers modes de réaction qui me sont possibles. Le premier de ces modes est Vappétition, qui fait que toute sensation, à Tcfrigine, provoque un intérêt, désir ou aversion. Même aujourd'hui, les sensations les plus indifférentes, si elles ont le degré d'intensité voulu pour être ^ affirmées, ont par cela même le degré d'intensité voulu \ pour être aperçues et remarquées, conséquemment le degré d'intérêt nécessaire pour provoquer une certaine : direction de Tappétition ou de la volonté. C'est la réac- ' tion appétitive. L'attention, ou réaction intellectuelle, en . est la conséquence. Enfin la motion en est le corrélatif cérébral et même musculaire.
Nous arrivons ainsi^au second moment de la croyance, qui est une réaction intellectuelle^ appétitive et motrice. Il n'y a pas de croyance entière, pas de certitude complète si on n'est pas disposé à agir d'après ce qu'on a senti et subi, ou d'après ce qu'on se représente. C'est ce côté actif qui^ réfléchi dans l'intelligence et y prenant conscience de soi, constitue proprement ^affirmation.
Le lien de l'affirmation à son objet est donc le .lien qui' unit la pensée, d'une part, à une action subie et sentie, d'autre part à une action exercée. Quand nous avons des * représentations associées et liées dans notre esprit, nous tendons à agir, nous commençons d'agir, nous agissons déjà selon ces représentations, puisque toute représentation est accompagnée de mouvement et tend à se réaliser dans nos muscles. Affirmer n'est autre chose qu'agir ou réagir .avec conscience ; et réciproquement, agir ou réagir avec conscience, c'est affirmer, c'est donner parle fait une valeur réelle à sa pensée, puisqu'on la réalise en mouvements ^ qu'on y conforme son activité (1). L'action est ractualitè
(1) La liberté et le déterminisme, p. 147 : « L'élan par lequel je tends à persévérer dans une direction quelconque, à maintenir et à continuer mon action, diffère-t-il de ce qu'on api>elle l'affirmation? Dès que j'ajns avec lei sentiment ou la conscience de mon acte et des modifications qu'il subit, on peut dire déjà que j'affirme, car mon action, en même temps qu'elle est faite et sentie» est pour moi affirmée. »
par excellence. Pour affirmer que le feu brûle, renfantqui no sait pas parier écarte sa main du feu, s'il en est près, ou accomplit par l'imagination ce mouvement, s'il en est loi a. Quand il sait parler, tout se réduit à de simples mots, qui deviennent les substituts de ses actions comme de ses sensations. Ainsi comprise, l'affirmation objective est, au point de vue psychologique et physiologique, la récKiion allentive, appétitive et motrice qui répond à la sensation. Elle a son premier germe dans le simple processus appé-* lit if qui succède à une excitation et qui fait se contracter les membres de l'animal sous les influences du dehors ; elU) est la conscience réfléchie de ce processus.
11 résulte de ce qui précède que l'affirmation complète suppose une direction de Yaction^ conséquemment une direction de la volonté. Descartes a, entrevu ce caractère de raffirmation quand il a dit que tout jugement est volontaire, sans apercevoir le côté passif et fatal qui se retrouve aussi dans tout jugement. On se souvient que, par cela même que toute idée et toute affirmation est inséparable d'un mouvement dont elle est la face consciente, elle tend à propager ce mouvement, elle enveloitpe tendance et tension \ elle est Tanticipation d'un mouvement futur dans Ife mouvement présent, et c'est en ce sens que nous l'appelons une force. En fait, toute afin niation est un prélude à faction : c'est même la conseience de cette action commençante qui est, avonsnous dit, la principale caractéristique du jugement, de ratlirmation. Juger que la table est carrée, c'est commencer à se mouvoir par l'imagination jusqu'au centre de cette table pour se donner la sensation de ses quatre côtés. L'affirmation que l'eau est glacée enveloppe, dit Gliilord, un amas de résolutions et de volitions; elle veut dire que, étant données certaines conditions, j'irai et marcherai sur cette eau. Dire que le soleil est chaud, c'est dire que je suis disposé à agir et à me mouvoir comme si j'éprouvais telle sensation de lumière et telle sensation de chaleur. Un jugement ou assertion implique donc une exertion^ une certaine action commençante des muscles, qui n'est pas encore actuellement portée jusqu'à tel point de l'espace ou du temps, mais qui s'y prépare ;