FORCE DE L'APPÉTITION DANS LE JUGEMENT
bors de la conscience dans un monde étendu, c^est une^ question que Tenfantne pose pas, puisqu^il lui manque les idées nécessaires pour la poser. Quand il la posera plu& tard, il ne fera, pourrait-on dire, que mettre des idées et représentations nouvelles en conflit avec la première, et la résultante sera toujours la direction imprimée par la représentation la plus forte ou par l'ensemble de représentations le plus fort. Si les idées en lutte se contrarient de manière à se contrebalancer mutuellement, il y aura doute et suspension de jugement ; s'il y a un excès en faveur d'une idée ou d'un système d'idées, la réaction intellectuelle aura lieu de ce côté, et la réaction volontaire suivra, du moins à son début, sauf à être arrêtée en chemin par quelque intérêt venant à la traverse.
La portée objective du jugement, sur laquelle sensualistes et idéalistes ont tant disserté, s'explique en grande partie par l'action appétitive et motrice qui appartient à toute représentation, et qui se dépense en mouvementsplus ou moins étendus dans une sphère plus ou moins large. A quel mouvement de la volonté et des organes^ aboutit une vague sensation d'odeur, comme celle que Gondillac prête seule à sa statue? A un mouvement aussi faible et aussi vague qu'elle-même. Cette sensation, à vrai dire, n'agit pas ou agit aussi peu que possible, elle n'a pas de vraie force motrice et pratique ; c'est cette stérilité qui fait qu'elle est à peine une connaissance « objective », ou plutôt qu'elle est une connaissance limitée à un point du temps, à un phénomène mort-né. Déjà une brûlure vive dans mon pied, qui provoque par action réflexe une contraction énergique de la jambe, est beaucoup plus féconde pratiquement et, par cela même, plus cognitive. 11 y a ici une relation entre l'émotion et le mouvement qui se détache dans ma conscience, et qui donne à ma douleur un caractère plus pratique, plus réel, conséquemment aussi plus « vrai » qu'à une sensation confuse sans forte réaction. Maintenant, supposez que la représentation de la brûlure subsiste dans ma mémoire et y subsiste avec la représentation du feu qui Ta causée; voilà un état mental beaucoup moins simple et beaucoup plus riche en relations que la simple sensation d'odeur. Quand je reverrai ua
feu semblable au premier, la vue de ce feu, renforçant le simple souvenir, me fera retirer ma jambe tout comme si j'avais éprouvé la brûlure. Cette représentation très pratique du feu, qui aboutit à un mouvement et se manifeste ainsi comme une force, est par la même raison beaucoup plus digne de s'appeler un jugement : c'est même l'ébauche de cette induction : « le feu m'a brûlé, le feu va me brûler encore, n Supposez enfin qu'en écartant ma jambe du feu je réussisse en effet à ne pas me brûler : voilà une complète harmonie entre le groupe de représentations qui était dans mon esprit au premier moment et le groupe qui s^y trouve au second. J'ai réussi à écarter réellement de ma conscience un certain état pénible : la force pratique de la représentation va croissant; il y a une similitude, une conformité entre mes représentations actuelles et les représentations possibles que mes mouvements amènent k l'actualité. Dès lors, le caractère de connaissance objective va croissant. Enfin, la portée pratique se ramenant à un système d'actions et de mouvements, on peut dire de nouveau que c'est le rapport au mouvement, la force plus ou moins intensive et effective, qui fait le caractère plus ou moins objectif d'un état de conscience, la vivante vérité d'un jugement.