‹ La psychologie des idées-forcesChapitre 58 sur 74 · FORCE DE L'APPÉTITION DANS LA GÉNÉRALISATION · texte numérisé non relu

FORCE DE L'APPÉTITION DANS LA GÉNÉRALISATION

BÔLE DE L'aPPÉTITION ET DE LA MOTION DANS LA céNÉRALISATION

C'est par les résidus des sensations qu'on peut expliquer en partie non seulement la reproduction d'un objet individuel, mais encore la formation d'une image générique. Si je vois successivement une certaine quantité d'arbres, il me reste dans l'esprit une représentation confuse de tronc, de branches, de feuilles, qui est Timage générique •de l'arbre. On sait que F. Galton a reproduit artiflcieîlement un travail analogue par des procédés purement mécaniques, en combinant plusieurs portraits de manière à former ce qu'il appelle un portrait générique ou typique. Il projette sur le même écran plusieurs portraits distincts, comme ceux des frères et des sœurs d'une famille, au moyen de lanternes magiques disposées de telle sorte que les images se superposent exactement. On pourrait croire qu'on aura ainsi un dessin grossier et confus; au contraire, les traits communs, les traits de famille, se renforcent si bien que les autres disparaissent, et l'image obtenue est très nette : c'est le type de la famille. Galton s'y prend encore d'une autre façon. Il photographie sur la même plaque une série de portraits, en ayant soin de ne laisser agir la lumière sur chacun d'eux que pendant un temps très court, et il obtient une photographie qui est la moyenne ou la résultante des divers portraits. Chose curieuse, ces photographies ont un caractère individuel très marqué, et en même temps une pureté de lignes qui les rend souvent plus agréables à voir que les portraits primitifs. Galton a combiné ainsi les traits de six femmes lomaines, qui lui ont donné un type d'une beauté singulière et un charmant profil générique. Il a obtenu un Alexandre le Grand, d'après six médailles du British

Muséum qui le représentaient à différents âges, et une Cléopàtre, d'après cinq documents. Cette Cléopâtre était beaucoup plus séduisante que chacune des images élémentaires. Ce qui est plus curieux encore, ce sont les images typiques d'assassins, de voleurs, de fous, etc. Voici, d'un côté une image générique obtenue par la fusion des photographies de dix assassins. Voilà d'un autre côté, une seconde image générique obtenue par la fusion des photographies de dix autres assassins. Si vous plac^ côte à côte les deux images répondant à des groupes différents, vous êtes frappé de leur ressemblance. Il y aurait donc, à en croire Galton, un certain type d'assassins caractérisés. La photographie ainsi pratiquée est une sorte de statistique visible. De plus, elle nous fait entrevoir comment la nature, par une lente sélection, opère le triage des caractères d'une espèce et leur fusion dans les individus.

Mais il ne suffit pas, avec Galton et Huxley, d'expliquer les idées générales par la fusion d'images particulières dans une image composite. Des images génériques ne sont pas encore équivalentes à des concepts généraux^ car une image confuse est, en elle-même, aussi particulière qu'une image précise. De là le problème qui a tant agité la philosophie du moyen âge : d'où vient la généralité des idées?

Les conceptualistes distinguent le concept de Vimage ou représentation. « Je ne puis sans doute, disent-ils, me représenter un triangle qui ne serait que le triangle en général, car toute représentation est particulière r mais je puis le concevoir. » Les nominalistes répondent que la conception d'un triangle suppose une certaine détermination de l'espace, que cette détermination consiste en lignes, que ces lignes supposent des mouvements ou des couleurs, et que ce qui reste finalement dans l'esprit, c'est une représentation plus ou moins vague des états de conscience correspondant soit au mouvement, soit à la vue des lignes colorées. Un concept relatif à des objets de perception, comme le cheval, l'homme, la couleur, le triangle, etc., ne peut être formé lui-même que de.

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perceptions; le total, ici, ne peut différer en nature (te ses parties ; il est plus vague, mais il est toujours une représentation, une image, fût-ce à Tétat naissant. Dans la pensée comme dans la nature, il n'y a rien de vraiment indéterminé et tout est particulier. De là la conclusion du système nominaliste, qui réduit les idées générales, en ce qu'elles ont de distinct des images, d'abstrait et de Traiment générique, à de simples signes. Les mots sont eitx-mémes des images substituées à d'auti*es, mais des images plus commodes, plus maniables, plus précises. Le mot est le substitut de l'image, comme l'image est le substitut de la sensation, comme la sensation est le substitut de l'objet sensible.

Les observations des nominalistes ne rendent pas entië* rement compte de ce fait que notre pensée ne s'épuise pas sur des images particulières et sur des mots particuliers, ce qui devrait être s'il n'y avait rien autre chose dans la pensée. Selon nous, il faut : l"" faire ici une part plus grande au dynamisme des idées ; 2"* expliquer mieux l'universalité virtuelle des images et des mots, qui sont réellement particuliers ; 3* distinguer mieux la matière et le sujet de la connaissance.

Mous l'avons montré ailleurs, il est inexact de se figu^ rer la pensée dans un état de repos, attachée à une représentation fixe ou à un mot. Quand nous avons vu successivement un grand nombre de fois le bleu, le vert, le rouge^ etc., il y a en nous tendance à nous mouvoir d'une représentation à l'autre, il y a mouvement intérieur d'oscillation d'une couleur aux autres. De même, il y a tendance à passer du nom d'une couleur particulièreau nom des autres. En un mot, l'esprit n'est pas immobile sur une image immobile ou sur un mot immobile. C'est la mobilité de la pensée qui est la condition de la généralité; c'est la conscience de cette mobilité qui fait que, tout en considérant une image particulière ou un mot particulier, nous sentons en nous quelque chose qui en dépasse les limites et s'étend même indéfiniment à tous les objets analogues. Au point de vue physiologique, il y a sub-excitation d'un certain degré d'énergie motrice dans les circonvolutions du cerveau autres que le nœud parti-

FouiLLte. — Psychologie des idées-forces.

culîer où s'opère une décharge définie. Il y a une onde nerveuse qui tend à se propager et se propage toujours à quelque degré.

Le caractère général dépend de ce fait que Timage est sentie non seulement en elle-même, mais encore avec sa fonction représentative. Or, cette fonction consiste, d'abord, en ce que l'image qui est au foyer de la conscience, par exemple Timage de l'homme, évoque une multitude d'images semblables qui l'entourent comme autant de répétitions affaiblies d'elle-même ; ces iipages occupent, dans la conscience, le champ de la vision indirecte et y produisent le sentiment de la pluralité^ comme quand l'œil fixe directement un grain de sable et aperçoit indirectement tout autour d'autres grains de sable en nombre indéfini. L'image de tel homme est isolée, l'image de Phomme a pour cortège une multitude d'images d'hommes qui arrivent comme un flot dans les régions de la mb'Conscience.

Ce n'est pas tout; ce qui achève le concept général, c'est le sentiment de la similitude qui relie l'image vive et actuelle à toutes les images faibles, semi-virtuelles, de telle sorte que l'image d'homme ou le mot d'homme peut être pris comme signe représentatif de toute cette multitude.

Il résulte de ce qui précède que, par leurs rapports avec la mobilité de la pensée et avec la motilité des cellules cérébrales, les images particulières et les mots particuliers acquièrent une sorte de généralité virtuelle^ non réelle. En d'autres termes, chaque représentation que je puis concevoir est bien particulière en soi, mais elle devient pour la pensée un moyen de mouvement et non de repos, elle acquiert une valeur générale. En un mot, une image commune et un nom commun sont des représentations à forme dynamique et motrice au lieu d'être des représentations à l'état statique. Il se produit alors dans le cerveau un courant éminemment inducteur et non une sorte d'électricité statique.

Il y a dans la pensée deux intermédiaires tout naturels entre les images particulières et les concepts généraux : l'espace et le temps, qui sont comme la pluralité devenue

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