‹ La psychologie des idées-forcesChapitre 59 sur 74 · FORGE DE L'APPÉTITION DANS LÀ GÉNÉRALISATION · texte numérisé non relu

FORGE DE L'APPÉTITION DANS LÀ GÉNÉRALISATION

sensible et répandue devant rimagination ; quand nous voyons une chose dans l'espace, nous en voyons en même temps une foule d'autres; quand nous apercevons une chose dans le temps, nous avons une perspective indéfinie sur le passé. Le concept général, comme celui d'homme, est une image particulière associée à une foule d'autres images semblables dans Vespace et dans le temps, et jointe au sentiment de mobilité interne qui se traduit par une tendance continuelle à passer d'une image à l'autre, à déborder l'image particulière; cette tendance est ellemême un sentiment de tension^ d'énergie.

On a donc raison, en un certain sens, de dire que la généralité n'est pas dans la matière même de la pensée, dans quelque objet général que la pensée saisirait ou concevrait, car il n'y a rien de général, conséquemment AMndéterminéj ni dans les sens, ni dans l'imagination, ni dans la pensée même, pas plus que dans la nature. On a aussi raison de dire que la généralité est- dans la fjorme de la pensée ; mais c'est à la condition qu'on se fasse une idée exacte de cette forme. Il ne s'agit ici ni d'une forme pure, ni d'une catégorie, ni de rien d'à priori. Cette forme ' est une manière de sentir et de réagir, un certain mode de {sentiment lié à un certain mode d'action et de mouvement. Ce sentiment n'est autre, en dernière analyse, que le sentiment de la similitude, lié à une exertion de mouvements semblables qui, avant d'être exécutés et réalisés pleinement, sont sentis à l'état naissant etcommedans leur source vive. Le concept général est une image qui sert de point d'intersection à une multitude d'images et de mouvements semblables, entrevus d'une] vision indirecte : en la fixant, on sent qu'elle est représentative d'une multitude mouvante, par sa relation de similitude avec toutes les autres images prêtes à renaître. La forme de la pensée, ici, n'est pas une catégorie, mais une fonction, et cette fonction ellemême est sensorielle et motrice : le rapport intellectuel de généralité est un extrait 1** du sentiment de ressemblance, 2** de la tendance à produire des mouvements semblables sous des excitations semblables.

Il en résulte que, si la généralité n'est pas dans la matière de la pensée, elle existe cependant d'une cer-

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taine manière dans le sujet pen^ènL Aucun objet de Ift pensée ne peut être vraiment gâiéral; mais ce qui est général, c^est le pouvoir d'action et de mouvement dont j'ai conscience comme dépassant Tobjet particulier sur lequel j'agis. La généralisation semble être l'acte par lequel je combine la conscience permanente de ma pui»-^ sance de tension et de mouvement avec telle ou tette représentation particulière (1).

Les idées générales, comme celles de famille, de patrie, d'humanité, sont, elles aussi, des idées-forces, et cela de deux manières : 1*" par leur pouvoir d'éveiller une multitude d'images, ce qui fait qu'elles renferment en elles-mêmes une condition de changement et de mouvement intellectuel ; 2"* par les appétitions et tendances motrices qui accompagnent les images renaissantes et qui font que le mouvement intellectuel tend à s'achever en mouvement volontaire, avec mouvement physique corrélatif (2).

(1) « Le mot couleur est un nom comman parce que je puis, moi, dis-je, et non lui, le poser à mon gré sur le bleu, le blanc, le rouge; il devient Tinstrument et Fesclave docile de mon intelligence, qui seule est générale, c'est-à-dire non bornée dans son exercice à ud point du temps et de l'espace infranchissable. » {La Liberté et le Déterminisme.)

(2) Voir sur ce point YÉvolutionnisme des idées- forces. Introduction^

FORCE DE L*ÀPPéTITION DANS LE RAISONNEMENT 34|

BÔLB DE l'aPPÉTITION ET DE LA MOTION DANS LE RAISONNEMENT

Le raisonnement est une sorte d^expérimentation idéale «t anticipée, une série d'actions imaginaires, conséquent ment une esquisse de volitions ou appétitions liées à des processus sensorirmoteurs s'engendrant l'un Tautre. Raisonner, c'est agir et pâtir d'avance par la pensée, Xà^, oSx

h — L'inférence du particulier au paarticulier par association d'images est appétitîve, automatique, ou, comme ^sait Leil)niz, machinale. Son élément essentiel est cette perception d'une ressemblance que nous retrouvons au fond de toute pensée, avec la perception de la différence. L'enfant, apercevant une ressemblance entre la seconde épingle et la première, résout spontanément et appétitive^ ment la proportion suivante : la première épingle touchée est à la première piqûre comme la seconde épingle touchée «st à a: ; il donne à ;r sa valeur, qui est une seconde piqûre. La représentation dans l'avenir d'un phénomène particulier semblable à un autre phénomène particulier n'en est pas moins déjà un commencement de généralisation, un premier mouvement vers tes cas semblables de l'avenir. Deux est le commencement de plusieurs et de tous. Ce mouvement n'a besoin que d'être continué sans être infirmé pour devenir une généralisation complète, c'està-dire une complète union des représentations d'épingle et de piqûre indépendamment des temps et des lieux. L'induction spontanée, appétitive et automatique, est souvent voisine de l'inconseienee et, par conséquent, se confond avec l'instinct. Quand nous nous rejetons en

arrière pour éviter de tomber dans un trou, c'est à la fois action réflexe, instinct et induction spontanée. Les inductions d'abord réfléchies finissent, avec l'babitude, par prendre cette forme de l'induction instinctive. Je vois sur ma cheminée un disque couleur orangé ayant des rugosités ; d'après la disposition des ombres j'induis que c'est une sphère, que cette sphère a un côté que je ne vois pas, qu'elle est une orange, que cette orange a une écorce amère, un intérieur d une acidité agréable, etc. Toutes ces inférences sont impliciteinent contenues dans la simple reconnaissance d'une orange. Le raisonnement procure une espèce de vision imaginaire qui remplit 1^ lacunes de la vision réelle. Cette vision peut même aller jusqu'à l'hallucination: elle ne fait alors que mettre mieux en lumière les lois mécaniques qui la régissent Au sortir d'une phase de sommeil hypnotique qui avait duré quelques minutes, une malade s'imagine qu'elle a dormi plusieurs heures ; M. Binet lui répond qu'il est deux heures de l'après-midi, quoiqu'il soit en réalité neuf heures du matin ; aussitôt la malade ressent la faim la plus vive. M. Binet voit là un raisonnement qui arrive mécaniquement à se réaliser : « Il est tard, donc j'ai faim. » La conclusion est une hallucination cérébrale. Une malade de M. Richet, transformée par suggestion en archevêque de Paris, croit voir le président de la république, lui présente ses compliments de nouvel an et écoute la réponse du président en disant à voix basse : « Eau bénite de cour. » Une autre, transformée par suggestion en général d'armée, voit des chevaux, des aides de camp, donne des ordres, se sert d'une longue-vue. Dans ces exemples^ M. Binet croit qu'on saisit sur le fait « le travail logique de l'esprit qui tire toutes les déductions possibles du thème qu'on lui impose ». Seulement, dans ces cas maladifs, la vision idéale surpasse en intensité la vision réelle. De même pour l'abbé somnambule cité par Ernest Bersot et qui écrivait des sermons pendant ses accès. Un jour, on plaça une feuille blanche sur la page d'écriture qu'il venait déterminer : il se relut sur cette page blanche, faisant cà et là des ratures et des corrections qui coïncidaient exactement avec le texte placé dessous. Il accomplissait ainsi

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