FORGE DE L^APPÉTITION DANS LE RAISONNEMENT
son travail lo^que sur une image hallucinatoire, mais parfaitement exacte, de la page écrite : « il remplaçait la vue par le raisonnement. »
Pour représenter par comparaison le mécanisme du raisonnement et son rôle prépondérant dans la conscience, on a cité ces fleurs que le froid dessine peu à peu sur les vitres des chambres en congelant notre haleine ; elles ont beau offrir les formes les plus variées, elles ne sont que la mise en œuvre d'une môme loi. Pendant que la cristallisation s'opère autour d'un premier cristal, l'angle sous lequel les molécules se groupent en ligne droite a une valeur constante; des branches pointues s'élancent du tronc, et de ces branches d'autres s'élancent aussi en pointe, mais l'angle compris entre les branches principales ou secondaires ne varie jamais. De même que la cristallisation, dans ses accidents les plus bizarres, observe ainsi toujours une même valeur angulaire, de même le raisonnement, qui fait le fond de presque toutes les opérations mentales, les soumet toujours à une même loi. J'apergois de loin un livre; l'image actuelle éveille, par ressemblance ^\^ souvenir du même livre déjà vu ; puis ce souvenir éveille, par contiguïté dans le temps, celui du contenu de ce livre : voilà ce qu'on appelle percevoir et reconnaître. C'est au fond un raisonnement: ma sensation actuelle ressemble à telle sensation passée ; ma sensation passée était accompagnée de telle autre sensation contiguë ; ma sensation présente évoque donc cette autre sensation (1). — Nous proposerions une autre comparaison pour rendre plus intelligible ce procédé de raisonnement automatique. Supposez une lettre écrite en écriture sympathique capable de devenir manifeste par la chaleur; je projette un rayon de chaleur sur un point, un mot apparaît, mais, comme le calorique s'irradie, le mot contigu se dessine à son tour. Si la feuille était consciente, elle reconnaîtrait par ressemblance le mot actuellement échauffé que la plume avait tracé jadis, et elle sentirait le mouvement de la chaleur qui passe par contagion aux mots contigus.
L'induction scientifique est une complication et un déve-
(1) Voir Alfred Binety Psychologie du raisonnement.
ioppeDiirat de la simple inférence appétitive. Si je recommence un grand nombre de fois à toucher la flamme qui m*t brûlé ou tout au moins à en sentir la chaleur croissante à mesure que j'en approche le doigt, si j^additionne groiso modo dans ma mémoire tous les cas positifs, si j'ai conscience, au contraire, de Tabsence d'aucun cas négatif, si je vois ainsi les raisons pour (égales à un nombre indéfini) et les raisons contre (é^es à zéro), si enfin j'ai le langage qui me permet de traduire la direction d'esprit résultant de cette comparaison, j'arriverai à cette proposition générale : le feu brûle. Quoique plus compliqué, mon acte se réduira toujours 1* à la perception de ressemblance entre la première flamme et la première brûlure, entre la seconde flamme et la seconde brûlure, la troisième flamme et la troisième brûlure, etc. (en un mot tous les cas positifs) ; 2** à la perception d'une difiiérence entre le nombre des faits positifs et celui des faits négatifs, qui est zéro ; 3* à . l'association par contiguïté des représentations de feu et de brûlure, projetée dans l'avenir comme dans le passé. Cette projection est elle-même la représentation d^une ressemblance entre les cas à venir et les cas passés, fondée sur ce qu'il n'y a aucune raison de dissemblance. J'aperçois donc, d'une aperception réfléchie, des similitudes, des identités soit entre des objets, soit entre des rapports. Or, c'est là raisonner ; car je n'ai besoin que de faire abstraction des difi'érences et de considérer les ressemblances pour obtenir un concept général, qui est un total de ressemblances ; et je n'ai besoin que de concevoir l'avenir luimême comme semblable au passé pour induire.
Mais là se trouve précisément le grand problème de l'induction. Gomment arrivons-nous à concevoir et à affirmer la similitude de l'avenir avec le passé ?
Les écossais et les éclectiques, suivant leur habitude, répondent à la question par la question , en invoquant comme axiome la stabilité et l'universalité des lois de la nature^ qui, au lieu d'être le principe de l'induction, n'est .qu'une conséquence de l'induction même. D'autres philosophes ont fait reposer l'induction sur le principe des causes finales^ selon lequel nous serions assurés de voir