FORCE DE L'APPÉTITION DANS LE RAISONNEMENT
La question revient donc à savoir si le temps, à lui seul^ exerce une influence. Or, l'enfant qui s'est brûlé une première fois n'a aucune raison pour supposer une telle influence, et d'ailleurs il ne conçoit pas même le temps. Cette notion n'est qu'une organisation ultérieure de ses expériences. Supposons qu'il se brûle deux ou trois fois. Dès lors, la difliérence de temps, s'il arrive à la concevoir, n'a pas eu d'influence : il y a une raison positive pour admettre qu'elle n'en aura pas dans l'avenir et il n'y a aucune raison pour admettre le contraire. Donc l'hypothèse se changera en assertion, en induction proprement dite.
Tels sont les deux stades de toute induction : 1* conception d'une similitude dans l'avenir malgré la difliérence de temps, ou hypothèse ; 2^* vérification de la non-influence du temps et de la similitude, puis affirmation générale.
Le principe de rinduction,que les mêmes données ont lesmêmes conséquences, est une application du principe de raison suffisante et du principe de contradiction* On peut en effet lui donner cette forme abstraite : Si on a pour principe A = B etB = C, on a toujours pour conséquence: A = C, et jamais : A n'égale point C. Ce qui revient à dire que de rapports semblables on ne peut déduire des rapports différents, ou, plus généralement encore, que du semblable on ne peut déduire le différent, de l'identique le non identique, parce qu'il y aurait contradiction. Donc, c'est le principe d'identité et de contradiction, joint à celui de raison suffisante, qui est le dernier nerf de l'induction. Induire c'est : 1** supposer un principe dont le phé-nomène est la conséquence (loi de raison suffisante) ; V affirmer que ce principe aura toujours la même consé-^ quence, la contradiction étant inconcevable pour notre pensée (loi d'identité). Il n'y a plus qu'à savoir si on ne s'est point trompé de principe, en prenant par exemple le feu pour principe de la brûlure : c'est une simple affaire de vérification et d'expérimentation ; mais présomptive^ ment^ nous sommes certains que le principe (bien ou mal connu) aura toujours la même conséquence. L'enfant, avons-nous dit , voit une raison pour être brûlé une seconde fois : à savoir l'identité apparente de la seconde flamme avec la première ; il ne voit pas de raison (y en eût-^
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il d'ailleurs) pour n'être poiot brûlé ; donc, à moins d^ètre ineonséquent, il doit admettre jusqu'à nouvel ordre que les mêmes principes ne se contrediront pas par des conséquences différentes. H ne fait que maintennr l'identité logH]^ de sa pensée avec elle-même et supposer spontanéoieiit la même loi d'identité dans les choses, conséquemment le caractère logique et rationnel de toutes choses (tout a une raison). Sans doute l'enfant et l'animal ne dégagent pas ces lois abstraites; ils n'en obéissent pas moins à ces lois; et si ranimai avait à sa disposition, comme l'enfant, l'instar»ment du langage, il pourrait abstraire et généraliser la loi de raison suffisante et d'identité sous laquelle il agit.
L'identité logique de la pensée a pour contre-partie l'identité ou per^stance de la force; la raison sufiteanfce répond à la continuation du mouvement commencé. On peut donc dire que les principes du mécanisme et de la logique, du raisonnement et du mouvement se confoed^iL Toute induction est une motion consciente de ses kns ; toute motion est une induction inconsciente, et comme la motion a pour fond l'appétition, c'est en réalité aussi l'appétition qui fait le fond du raisonnement, même du plus abstrait. Le processus algébrique lui-même est une transformation subtile du processus appétitîf.
Le système logique de l'induction peut donc se résmfter ainsi :
Premier terme de r induction: Faits posîtife. Tous les hommes connus sont morts;
Deuxième terme: Absence de ËBuits aégatifs. Nul komma qui ne soit mort.
Troisième terme : Inductioa. Les booMies, toutes ekoscs égafes d'ailleurs, continueront da mourir:
Ce système logique est analogue au système méeenique suivant qui se réalise dans le cerveau :
Premier terme : Forces se dirigeant en wbl sens ;
Deuxième terme : Absettce de fovces capables de détourner vers un autre sens ;
Troisième terme : Houvemeôt du cerveau continué éans le même sens.
FORGE DE L'âPPÉTITION DANS LE RAISONNEMENT 34e
Quant au processus psychique, il est le suivant :
Premier terme : Appétition faisant eflfort en un certain sens ;
Deuxième terme : Absence de forces capables d'empêcher l'acte de Tappétltion.
Troisième terme : Action en ce sens.
Mouvement, induction et volonté sont donc au fond des^ manifestations d'un même principe (1).
Puisque l'induction n'est qu'une identité d'effets afflr- . mée en vertu de l'identité des causes, toute la difficulté pratique de l'induction réside dans la détermination des^ causes véritables, des vrais antécédents d'un phénomène ; cette' détermination a lieu par l'expérimentation. J'approche mon doigt de la flamme, je suis brûlé ; je Técarte, je ne suis plus brûlé; je l'approche plus ou moins de la flamme et je suis brûlé plus ou moins fort ; par cette triple méthode d'expérimentation, je vois que la flamme est l'antécédent immédiat, suffisant et invariable de la brûlure, ou du moins de ses conditions organiques ; suffisant, puisque dès qu'il est posé, la brûlure suit, inva- . riable puisque les mêmes raisons ont les mêmes conséquences. Cette raison immédiate, suffisante et invariable, cette raison déterminante est ce qu'on nomme la cause empirique d'un phénomène. La notion de cause ainsi entendue, ou, ce qui revient au même, le déterminisme des antécédents et des conséquents, est le nerf de toute induction.
C'est pour dégager les causes véritables et vraiment déterminantes d'un phénomène qu'on répète et qu'on varie^ les expériences. Alors en effet on distingue les coïncidences fortuites et passagères des coïncidences invariables. Un effet peut être produit par la rencontre passagère de séries de causes indépendantes ; par exemple, si je prends un train de chemin de fer et que ce train déraille,
(1) Nous avons dit ailleurs : « Si nous cherchons quel est, à Fori^ gine de la vie, le rapport de ces deux choses, volonté et croyance (ou induction), nous trouvons que leur intensité est en raisondirecte. La volonté ressemble à la force d*un courant, la croyance^ à sa vitesse. » (La Liberté et le Déterminisme, p. 149.)
les causes qui m'ont amené à le prendre et les causes du déraillement sont deux séries indépendantes, AB, CD, qui ne coïncident qu'au point 0. Il serait absurde de dire que c'est ma présence dans le train qui Ta fait dérailler. Qu'on nomme hasard cette rencontre de séries indépendantes, cela ne veut pas dire que l'événement fortuit soit sans causes et sans néees^té^ mais qu'il est dû à une combinaison particulière et passagère de causes ou de néces^ sites. Si au contraire un train déraillait toutes les fois qu'un certain mécanicien le dirige, sans exception, on serait fondé à considérer cette coïncidence comme n'étant probablement pas fortuite. De même, si je jette des dés et qu'ils retombent une ou deux fois de suite sur le même nombre, ce peut être un efiet du hasard ; mais s'ils retombent toujours sur le même nombre, on dira qu'ils sont pipés. Plus un rapport est à la fois simple et constant, plus il est voisin d'une loi de la nature. Par une série quelconque de points, A, B, C, D.«., je puis toujours faire passer une ligne, mais, si cette ligne est très irrégulière, j'en conclurai que la disposition des points est fortuite ; si elle est très régulière et forme un cercle, j'en conclurai qu'elle résulte d'une loi constante et d'une cause toujours la même (1).
Au reste, répétons qu'une seule expérience peut suffire pour déterminer l'antécédent véritable d'un phénomèue, si l'on est certain que cet antécédent est la seule condition nouvelle qui ait été introduite dans l'ensemble des conditions préexistantes. Dans une solution d'iodure de potassium je verse du bi-chlorure de mercure et j'obtiens immédiatement un précipité ; je suis certain que la seule chose nouvelle introduite dans la solution a été le sel de mercure ; donc c'est ce sel qui a produit immédiatement la série de phénomènes aboutissant au précipité. Dès lors, si je recommence l'expérience dans les mêmes conditions, je suis sûr du même résultat.
II. — L'analogie est une induction d'un genre à un autre, tandis que l'induction proprement dite reste dans
(i) Voir Coumot, Essai sur les fondements de nos connaissances^