‹ La psychologie des idées-forcesChapitre 65 sur 74 · ACTION GONSTBCCTIVB DB L IMAGINATION · texte numérisé non relu

ACTION GONSTBCCTIVB DB L IMAGINATION

L'analyse que nous avons faite des opérations intellectuelles nous montre que penser, c'est avoir conscience de percevoir on d'imaginer, c'est divoir conscience de ses représentations et de leurs liaisons. Il en résulte que l'imagination se confond avec l'activité même de l'esprit, en tant que cette activité s'applique toujours à des objets, et à des objets représentables.

Comme l'a remarqué Aristote, nous ne pouvons penser sans images, sans représentations. Tantôt nous nous représentons un objet extérieur et la sensation "qu'il nous cause, — par ♦exemple la campagne et tout ce qu'on y voit, — tantôt nous nous représentons tels états de conscience, sentiments, plaisirs, douleurs, passions, voulions, et alors nous avons encore dans l'esprit des images d'objets auxquels ces sentiments ou volitions s'appliquent, des intuitions du sens intime, comme dit Kant, c'est-à-dire des représentations de choses éprouvées, de choses d'' expérience. Tantôt enfin nous pensons soit des choses abstraites et générales, soit des choses en apparence toutes spirituelles ou intellectuelles ; mais, même alors, nous avons tout au moins dans l'esprit les images qu'on appelle mots ou signes. Comme toute pensée s'exerce sur des représentations plus ou moins concrètes, on ne peut penser à la pensée même sans penser à la représentation, à un objet quelconque. Reste, il est vrai, le côté purement subjectif dix phénomène, qui consiste à avoir conscience; c'est ce côté qui ne se représente pas. La conscience, en soi et dans ce qu'elle a de constitutif, comme réaction interne et subjective, nous est

trop immédiate, est trop nous-méme pour pouvoir être représentée. Seulement il n'y a point de conscience distincte sans la perception de quelque différence ou de quelque ressemblance, conséquemment sans une représentation quelconque. Supprimez de la conscience toutes les représentations, tous les sentiments, tout le concret, que restera-t-il? L'existence d'une « pensée pure », sans représentation , qui serait la « pensée de la pensée » ou le ce sujet pur », est une hypothèse métaphysique et non un fait d'expérience psychologique. En fait il n'y a ni sujet sans objet, ni objet sans sujet : la pensée complète est à la fois conscience immédiate et représentation, en d'aulres termes, conscience et imagination.

L'imagination reproductrice ne se distingue pas de la mémoire ; elle reproduit l'image des objets en l'absence des objets mêmes. Son utilité consiste à remplacer les objets par des images qui les représentent dans leurs traits principaux et qui en sont pour notre esprit, selon l'expression de Taine, les substituts. Ce ne sont pas simplement des reflets, mais des abréviations qui conservent une force efficace et s'accompagnent de mouvements commencés. Les images ne sont point aussi complexes que les objets mêmes, elles ne sont point fixes et absolument indépendantes de nous comme les objets extérieurs : elles sont donc des objets intérieurs plus commodes, plus maniables et plus mobiles. Avec les pieds, nous ne pouvons que marcher, avec l'imagination nous volons : l'imagination dispose de l'espace. Elle est aussi le grand moyen d'adaptation au temps. Comment pourrions-nous prévoir l'avenir si nous étions obligés d'avoir toujours les objets présents devant nos sens? L'imagination rend l'induction et la prévision possibles. En un mot, elle met à notre disposition une sorte d'univers intérieur, de monde abrégé sur lequel nous réagissons par des mouvements cérébraux, au lieu de réagir par des mouvements musculaires de translation effective.

Mais l'imagination ne reste pas purement reproductive; elle devient constructive. Elle refait un autre monde dans la pensée et, par là, nous permet d'abord de comprendre, puis de modifier à notre usage les forces du monde réel.

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Au lieu d'associer arbitrairement ses représentations, comme dans le rêve et la rêverie, Timagination peut s'efforcer de reproduire les associations réelles des choses, les lois et les phénomènes réels de l'univers. Elle est alors la science en action, où la force des idées devient manifeste. Dans la géométrie, l'imagination combine et invente les figures, objets des définitions et des théorèmes. Pour cela, des mouvements cérébraux sont nécessaires qui réalisent le cercle, le triangle dans le cerveau même. De plus, l'imagination sert à la solution des problèmes en inventant les constructions capables de les résoudre. Si Pythagore n'avait pas imaginé sa construction à la fois simple et féconde, le problème du carré de l'hypothénuse n'aurait pu être résolu : l'idée est donc déjà, par elle-même, une solution. De même, le physicien ne peut interpréter la nature que s'il a assez d'imagination pour construire des expériences ou des hypothèses. Le cerveau du savant, habitué à refléter la nature, devient vraiment un petit monde, un microcosme^ où les forces des idées tendent à s'associer et à se combiner de la même manière que les forces des objets dans le Cosmos. Le psychologue, lui aussi, a besoin d'imagination pour se représenter les combinaisons d'états intérieurs, sentiments, passions, émotions, pensées, désirs, volitions, etc. Ce qu'on nomme l'observation interne ou la réflexion n'est le plus souvent que l'imagination se représentant et analysant des états de conscience possibles. Le psychologue est une sorte de romancier construisant un roman selon les vraies lois des phénomènes mentaux. Quant aux métaphysiciens, poètes à leur manière, ils ont besoin d'une imagination encore plus puissante pour reconstruire le monde entier par la pensée.

L'imagination, au lieu de se représenter directement un objet, peut se le représenter indirectement au moyen d'un objet plus ou moins analogue. Si j'imagine une femme à queue de poisson, comme la sirène, l'imagination est purement constructive ; si je me sers de cette représentation pour exprimer le caractère à la fois séduisant et bas de la volupté, l'imagination devient expressive. L'expression a divers degrés, selon que l'analogie est plus ou moins

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grande entre l'objet représenté et la représentation qui en est le substitut. La figure ou image proprement dite, par exemple la figure d'un triangle, est une représentation très analogue à l'objet représenté, qui est le triangle en général ; pourtant ce n'est toujours là qu'un substitut, car le triangle en général, auquel s'applique la démonstration géométrique, n'est ni scalène, ni équilatéral, ni isocèle, et l'image a nécessairement Tune ou l'autre de ces formes. De plus, les lignes de l'image ne sont pas vraiment droites, elles ne sont pas des longueurs sans largeur et sans profondeur, etc. Quand la représentation est moins semblable encore à l'objet et ne fait que figurer non une analogie de formes^ mais une analogie de loiSj de règles, de rapports^ elle constitue le symbole proprement dit. Par exemple, dit Kant, une machine mue par un homme est le symbole d'un état despotique : quoiqu'il n'y ait aucune ressemblance de forme entre les deux objets, il y a une analogie de lois et de procédés. Les métaphores, les comparaisons, les hypotyposes sont des symboles, parce qu'elles transportent les lois du monde physique au monde moral. Enfin, quand il n'y pas de rapport réel, mais seulement un rapport plus ou moins conventionnel entre la représentation et son objet, par exemple entre un arbre et le mot arbre, cette représentation est un simple signe. Tels sont les signes conventionnels de l'algèbre. C'est à l'imagination qu'est due la production des langues, qui étaient à Torigine beaucoup plus figurées et expressives, et qui sont devenues ensuite plus symboliques, puis plus purement significatives.

La loi toute pratique de V économie de la force j qui est la loi même de la volonté poursuivant le plus grand résultat avec le moindre effbrt, est aussi, et par cela même, la loi de l'intelligence, de toutes les opérations intellectuelles et de l'imagination où elles se résument. Son effet, nous l'avons vu, est la substitution graduelle des idées aux choses mêmes, parce que les idées sont ordinairement plus maniables, plus aisées à combiner que les choses. En outre, plus les idées deviennent abstraites et générales, plus elles rendent possible, par opposition à la pen-

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