Pour plus (le détails sur ce point, voir ch. vu
Un fait si banal, bien mis en lumière dès l'antiquité et d'où les philosophes avaient déduit diverses conséquences, ne mériterait pas de nous arrêter si, sous sa mince apparence, il ne nous donnait lieu de pénétrer dans l'intimité de notre sujet.
Remarquons que la même transformation peut s'opérer en sens contraire ; un état primitivement pénible peut devenir agréable. Cette transmutation se rencontre à la racine de presque tous les plaisirs qu'on appelle acquis; une saveur, une odeur d'abord répugnantes peuvent devenir délectables. De même pour certains exercices physiques liés au toucher et au sens musculaire. L'usage des alcooliques, du tabac, des narcotiques de toute sorie, nous fourniraient des exemples à profusion. On se plaît à certaines formes de littérature qui ont d'abord révolté; on peut en dire autant de la peinture et l'histoire de la musique est un long témoignage en faveur de cette transformation de goûts.
Il convient avant tout de noter que cette expression consacrée, « transformation i du plaisir en douleur et vice versa, est inexacte. Ni la douleur ne se change en plaisir, ni le plaisir en douleur, pas plus que le blanc ne se change en noir. Cela veut dire que les conditions d'existence de l'un disparaissent pour faire place aux conditions d'existence de l'autre. Il y a succession, non transformation; un symptôme ne se change pas en son contraire.
Cette succession, brusque ou lente, conduit à se demander si, entre les deux phénomènes antagonistes, il n'y aurait pas un fond commun, une certaine identité de nature. A la question ainsi posée, on peut répondre par deux hypothèses.
1" Admettre que la différence est foncière, irréductible, que la douleur est aussi nettement distincte du plaisir que la sensation visuelle l'est de la sensation auditive; il y a antinomie, antagonisme irréconciliable. L'affirmation la plus nette de cette thèse se trouve chez ceux qui font du plaisir et de la douleur des « sensations » comparables aux autres sensations, ayant leur caractère spécifique.
2° Admettre que la différence est de degré, non de nature ; que les deux manifestations contraires ne sont que deux moments d'un même processus; qu'elles ne diffèrent entre elles que comme le son diffère du bruit, ou un son très aigu d'un son très grave qui résul-
tent l'un et l'autre d'une même case, le nombre des vibrations dans l'unité de temps. Je soutiens cette seconde hypotbèse.
Prenons comme exemple un cas simple oîi le processus se manifeste dans sa totalité. Voici une personne en état dit d'indifférence, neutre, moyen, c'est-cà-dire qu'elle ne peut le qualifier ni comme agréable, ni comme pénible; elle se laisse simplement vivre. Elle est sensible au parfum des fleurs ; on en met dans sa chambre : plaisir. Puis, au bout d'une heure tout change : elle est incommodée, elle les fuit. Donc trois moments successifs : indifférence, plaisir, peine.
Mais ces trois moments dans la conscience ont leur corrélatif dans les modifications de l'organisme : circulation, respiration, mouvement, phases diverses de la nutrition. Le premier répond à la formule vitale moyenne de l'individu ; le second à un accroissement des fonctions vitales, et, suivant la formule consacrée (que nous examinerons plus tard), à une augmentation d'énergie ; le troisième à un abaissement des fonctions vitales, aune diminution d'énergie. Telles sont les données de l'observation et de l'expérience. Les reclierclies de Féré sur les sensations olfactives (sans parler des autres) ont montré que l'agrément ou le désagrément qui les accompagnent, se traduit par une augmentation ou une diminution de pression au dynamomètre. Chez un sujet dont la force dynamométrique est normalement 50-55, une odeur désagréable l'abaisse à 45; une odeur agréable l'élève à 65. Chez un autre (hystérique), le parfum du musc, d'abord très agréable, donne au dynamomètre 46 au lieu de 23; au bout de trois minutes, il devient désagréable; la pression donne 19'. Il y a donc dans l'organisme des fluctuations perpétuelles dont l'agréable et le désagréable, sont les indices dans la conscience : les deux contraires sont liés à une même cause, les fonctions vitales qui sont leur fond commun, et j'inclinerais à proposer l'hypothèse suivante :
Dans la plupart des cas, sinon dans tous, il se passe simultcmémen< deux processus contraires, l'un dans le sens de l'augmentation, l'autre dans le sens de la diminution : ce qui tombe dans la conscience n'est que le résultat d'une différence.