Féré, Sensation et mouvement, p
Différence entre quoi? Entre les recettes et les dépenses. Prenons au moins à titre schématique, un moment où les actions destructives et constructives se font équilibre, ce qui répond à l'état neutre ou d'indifférence des psychologues et représentons-le par la formule numérique 50 = 50. Survient un deuxième moment oîi les actions destructives prédominent : supposons-les égales à 60. tandis que les actions constructives tombent à 40. En comparant ce deuxième moment au premier, nous trouvons une différence dans le sens négatif = — 20, dont l'équivalent psychique est un état de conscience pénible. Puis un troisième moment où les actions constructives l'emportent = 60, les actions destructives tombant à 40 : différence dans le sens positif = + 20 dont l'équivalent psychique est un état de conscience agréable. Je prie le lecteur de ne prendre tout ceci qu'à titre d'éclaircissement.
Aussi entendue, la « transformation » du plaisir en douleur, de la douleur en plaisir n'est que la traduction dans l'ordre de la psychologie affective du rythme fondamental de la vie. Celle-ci se réduit au fait ultime de la nutrition, constituée par deux processus réciproquement dépendants et dont l'un implique l'autre : assimilation, désassimilation ; intégration, désintégration. Sauf les cas extrêmes, tels que l'inanition et la consomption d'un côté, la pléthore de l'autre côté, où l'un des deux processus règne presque j sans contrepoids, à l'ordinaire ils oscillent autour d'une moyenne j
comme le plaisir et la douleur autour d'un état réputé neutre. En physiologie, il arrive qu'un phénomène très net et facile à constater recouvre et cache un phénomène contraire ; en sorte que la partie principale de l'événement est prise indûment pour le tout. Ainsi on sait que le muscle s'échauffe par l'exercice, ce qui paraît en contradiction avec la loi de transformation de l'énergie, le travail mécanique devant consommer une partie de ce mode de mouvement que nous nommons chaleur. Béclard et plusieurs autres après lui ont montré qu'il y a un abaissement réel au début du travail positif, et que, dans le muscle en action, il se produit deux phénomènes contraires : l'un physique, absorbant de la chaleur et déterminant un refroidissement du muscle actif; l'autre chimique, produisant un échautfement du muscle. Celui-ci masque l'autre. De même, les expériences bien connues de Schiff ont montré que le cerveau
s'échauffe lorsqu'il reçoit les impressions et les élabore ; il devrait se refroidir, puisqu'il travaille ; mais les expériences de Tanzi semblent établir des oscillations alternantes de refroidissement et d'échauffement, pendant le travail cérébral. Nous rappelons ces faits, qui n'ont pas un rapport direct avec notre sujet, pour montrer que la coexistence de deux processus contraires dont le plus apparent dérobe l'autre, nest pas une chimère. H y a souvent deux phénomènes simultanés dont l'un se voit et l'autre ne se voit pas.
Dans notre hypothèse donc-, les conditions d'existence du plaisir et de la douleur sont impliquées l'une dans l'autre et toujours coexistantes : ce que la conscience exprime est un surplus et ce qu'on appelle leur transformation n'est qu'une diflërence en faveur de l'un ou de l'autre
J'ajoute quelques remarques finales sur la transformation de la douleur en plaisir. Plus rare que son contraire, elle présente des particularités à noter :
Les plaisirs très vifs épuisent rapidement, condition très propice à la rapide apparition de la douleur; je ne vois pas que les douleurs très vives se changent en plaisir, sauf peut-être dans quelques cas qui seront examinés dans le prochain chapitre.
La <t transformation » ne se fait pas brusquement, mais toujours par action lente.
A titre d'explication, on a invoqué l'habitude; mais c'est un terme si général qu'il demande à être précisé pour chaque cas particulier. On a dit aussi que la sensation pénible étant accompagnée d'une désorganisation, d'un abaissement vital, provoque par là même une réparation organique, un accroissement vital, qui est la condition du plaisir; mais cela n'établit pas que cette période de réintégration coexiste avec l'impression première et lui confère une marque affective contraire. Le fumeur novice est d'abord incom-
l. Telle paraît aussi la thèse de Rutgers Marshall (ouv. cité). D'abord, il considère toujours les « plaisirs-peines » comme des états connexes;
le plaisir pur est éprouvé toutes les fois que l'activité physique coïncidant avec l'état psychique auquel le plaisir est attache, implique l'emploi d'une force de surplus emmagasinée, la résolution d'un surplus potentiel en énergie actuelle : en d'autres termes, toutes les fois que l'énergie impli(|uée dans la réaction à un stimulus est supérieure en quantité à l'énergie que le stimulus suscite hahiluellement ».
mode (nausée, mal de tête, etc.) ; suit une période de réparation ; mais elle n'est pas liée directement à l'acte de fumer.
11 me semble préférable d'admettre, avec Beaunis, que les états agréables dont nous parlons ne sont pas simples, mais complexes, constitués par un certain nombre d'éléments. « Il peut se faire que parmi les éléments qui composent la sensation, les uns soient agréables et les autres pénibles : par l'habitude et l'exercice, ce qu'il y avait de pénible disparaît peu à peu pour la conscience et il ne subsiste que les éléments agréables de la sensation. Dans ce cas, il n'y aurait pas réellement transformation de douleur en plaisir, mais extinction, disparition des éléments désagréables de la sensation et prédominance des éléments agréables »
La cause de ce changement me paraît attribuable à cette fonction biologique, bien mal connue dans son fond intime, qu'on appelle l'adaptation et qui paraît se réduire à des modifications nutritives. L'expérience montre que son efficacité est aléatoire : elle réussit chez les uns, échoue chez les autres.