CHAPITRE IV
Le titre de ce chapitre peut sembler paradoxal, le plaisir étant d'ordinaire l'expression de la santé et même de l'exubérance de vie, la douleur étant par définition un état maladif. Il faut reconnaître (]ue pour celle-ci l'expression anormale serait préférable. Cependant les faits que nous allons étudier ne sont pas rares et méritent d'être examinés <à part, parce que les déviations et anomalies du plaisir et de la douleur servent à en mieux comprendre la nature.
En prenant pour la première fois notre sujet par le côté pathologique — procédé qui sera appliqué plus tard à chacune des émotions simples ou complexes, — quelques remarques préliminaires sont indispensables.
L'application de la méthode pathologique à la psychologie n'a pas besoin d'être légitimée; elle a fait ses preuves. Les résultats acquis sont trop nombreux et trop connus ])our qu'il y ait besoin de les énumérer. Cette méthode, en effet, a deux principaux avantages : 1° elle est un instrument de grossissement, elle amplifie le phénomène normal : l'hallucination fait mieux comprendre le rôle de l'image et la suggestion hypnotique éclaire la suggestion qui se rencontre dans la vie ordinaire ; 1° elle est un instrument précieux d'analyse. La pathologie, a-t-on dit justement, n est que la physiologie dérangée et rien ne fait mieux comprendre un mécanisme que la suppression ou la déviation d'un de ses rouages : les aphasies produisent une décomposition de la mémoire et des diverses sortes de signes, que l'analyse psychologique la plus subtile ne pourrait tenter ni même soupçonner.
La principale dilïiculté de cette méthode consiste à déterminer le
moment p*'écis où elle peut être appliquée. La distinction du sain et du morbide est souvent très malaisée. Sans doute, il y a des cas où l'hésitation n'est pas possible ; mais il y a des zon€s mitoyennes qui flottent indécises entre la maladie et la santé. Claude Bernard a osé écrire : « Ce qu'on appelle l'état normal est une pure concej)tion de l'esprit, une forme typique idéale entièrement dégagée des mille divergences entre lesquelles flotte incessamment l'organisme, au milieu de ses fonctions a.lternantes et intermittentes » . S'il en est ainsi pour la santé du corps, combien plus encore pour la santé de l'esprit. Le dilemme : « cet homme est fou ou ne l'est pas, dit Griesinger, n'a pas de sens dans bien des cas » . L'organisme psychique plus complexe et plus instable que l'organisme physique laisse encore plus difficilement fixer une norme. Enfin cette difficulté atteint son maximum dans notre sujet, parce que la vie affective, la plus mobile, entre toutes les formes de la vie psychi([ue, oscille sans cesse autour d'un point d'équilibre, toujours prête à descendre trop bas ou à monter trop haut.
Comme il faut pourtant se résoudre à adopter quelques caractères qui servent de marques pathologiques, de crilerium pour distinguer le sain du maladif, dans l'ordre affectif, nous acceptons ceux que Féré a proposés. Pour lui une émotion peut être considérée comme morbide :
1" Lorsque ses concomitants physiologiques se présentent avec une intensité extraordinaire (il nous paraît convenable d'ajouter : ou une dépression extraordinaire) ;
2° Lorsqu'elle se produit sans cause déterminante suffisante ;
3° Lorsque ses effets se prolongent outre mesure ' .
Ces trois marques que j'appellerai : réaction anormale par excès ou déficit, disproportion (apparente) entre la cause et l'effet, chronicité, nous serviront bien des fois dans l'étude des émotions. Pour le moment, il ne s'agit ({ue du plaisir et de la douleur.
Commençons par le plaisir. J'examinerai tout d'abord un cas typique étudié par plusieurs psychologues et dont ils n'ont fourni,