Féré. Pathologie des émotions, p
à mon gré, aucune explication satisfaisante : c'est l'état particulier qu'on a nommé luxurij of pity (Spencer), plaisir dans la douleur (Bouillier) et qu'il serait plus exact d'appeler /j/aisir de la douleur. Il consiste à se complaire dans sa propre souffrance et à la savourer comme un plaisir.
Cette disposition de l'àme n'est pas, comme on pourrait le croire, exclusivement propre aux gens blasés et aux époques de civilisation raffinée; elle semble inhérente à l'humanité à ])eine sortie de la barbarie. Bouillier ' a relevé chez les auteurs de l'antiquité les .passages qui la mentionnent, non seulement chez Lucrèce, Sénèque et d'autres moralistes, mais dans les poèmes d'Homère, reflet d'une civilisation bien primitive et où cependant « on se réjouit de ses larmes ». Il aurait pu en trouver dans la Bible et, je suppose, dans les épopées de l'Inde ancienne. Nous ne sommes donc pas en face d'un phénomène rare ; toutefois plus on avance dans la civilisation, plus il devient fréquent.
Quelques faits vaudront mieux que des citations ; on en trouve de toute espèce : plaisir de la douleur physique, plaisir de la douleur morale. Certains malades éprouvent une volupté intense à tourmenter leurs plaies. « J'ai connu, dit Mantegazza, un vieillard, qui m'avouait trouver un plaisir extraordinaire et qui ne lui paraissait inférieur à nul autre, à égratigner les contours enflammés d'une plaie sénile qu'il avait depuis plusieurs années à une jambe ^ » Un homme célèbre de la Renaissance, Jérôme Cardan, dit dans son autobiographie, « qu'il ne pouvait se passer de souffrir et quand cela lui arrivait, il sentait s'élever en lui une telle impétuosité (jue toute autre douleur lui semblait un soulagement ». Aussi avait-il l'habitude dans cet état de mettre son corps à la torture jusqu'à en verser des larmes ^. On pourrait continuer une longue énuniération de ces plaisirs de la douleur physique. Comme plaisir de la douleur morale, je ne donnerai qu'un exemple : la mélancolie, au sens ordinaire, non médical du mot, celle des amants, des poètes, des artistes, etc. : état qui peut être considéré comme le ty[ie de la dégustation
\. Bouillier, Du plaisir et de la Ja\ileur, ch. vit.